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"Le sport favorise la découverte et la compréhension de l’autre" pour Bernard Cazeneuve et Michael Link

Actualité 18.03.2013

A l’occasion du cinquantième anniversaire du traité de l’Elysée, qui symbolise l’amitié franco-allemande, Touteleurope.eu vous propose cette interview, issue de la revue scientifique n°22 du think tank de Sport et Citoyenneté sur les enjeux du sport en entreprise. croisée entre Bernard Cazeneuve, Ministre délégué auprès du ministre des Affaires étrangères, chargé des Affaires européennes (France) et Michael Link, Ministre adjoint aux Affaires étrangères - Secrétaire général pour la coopération franco-allemande (Allemagne).

Parmi les manifestations organisées pour célébrer le 50e anniversaire du traité de l’Elysée (1963-2013), figurait le match amical de football France – Allemagne (6 février 2013). Est-ce symbolique à vos yeux que le sport soit mis à l’honneur pour célébrer l’amitié franco-allemande ?

Bernard Cazeneuve : Le sport occupe une place particulièrement importante dans nos sociétés. 40 % des Européens déclarent faire du sport au moins une fois par semaine et l’impact médiatique du sport est considérable. Il y avait d’autant plus de pertinence à introduire cette rencontre dans le cadre de l’année franco-allemande que le football figure parmi les sports les plus populaires dans nos deux pays. Et puis n’oublions pas non plus le match qui a opposé nos deux équipes féminines le 13 février dernier.

Sport & Citoyenneté



Sport et Citoyenneté est un think tank européen spécialisé dans l’étude des politiques sportives et dans la promotion des valeurs du sport comme éléments constitutifs d’une citoyenneté européenne. Fort d’un Comité Scientifique pluridisciplinaire composé d’une centaine d’experts, Sport et Citoyenneté intervient auprès des pouvoirs publics afin d’engager un dialogue civique dans le domaine du sport et de militer pour sa spécificité à l’échelle européenne, en raison de ses aspects sociaux, éducatifs et citoyens.


Michael Link : Nous tenons à cette occasion à remercier les organisateurs du match du 6 février dernier, qui ont accepté de placer cette rencontre dans le cadre de l’Année franco-allemande, ainsi que les diffuseurs, qui ont rappelé le contexte de la signature du traité de l’Elysée. Grâce à cela, nous avons  pu rappeler la portée de cet événement, à bien des égards historique, à des millions de Français et d’Allemands que nous n’aurions peut-être pas pu toucher par un autre canal.

Aucune mention du sport n’était faite dans le traité de l’Elysée. Le pouvoir du sport était-il à l’époque sous-estimé, et par-là même sous-utilisé ?

Michael Link : En effet, le sport n’était, à l’époque, pas autant pris en compte par les pouvoirs politiques qu’aujourd’hui, et le contexte historique était particulièrement difficile (fin de la Seconde guerre mondiale et Guerre froide).

Bernard Cazeneuve : Les choses ont rapidement changé dans le sillage du traité. Je rappellerai ici notamment le rôle joué, depuis 1963, par l’OFAJ (Office Franco-Allemand pour la Jeunesse), qui a permis de multiplier les échanges entre les populations, et en particulier les jeunes. Dans le cadre de ces échanges, le sport a, bien évidemment, permis aussi de véhiculer des valeurs positives (le fair-play, la lutte contre les discriminations, etc.) et de favoriser la découverte et la compréhension de l’autre. Je ne pense donc pas que le sport soit "sous-utilisé", et encore moins "sous-estimé". Les échanges sportifs entre la France et l’Allemagne sont une réalité quotidienne, même si l’on peut souhaiter qu’ils soient davantage développés.

Le sport, et le football en particulier, est souvent présenté comme un ferment du nationalisme et du repli sur soi. Pensez-vous qu’il soit possible de dépasser cette vision aujourd’hui, dans une logique de construction d’une identité européenne ?

Michael Link : Je crois qu’il faut aujourd’hui sortir de cette vision, à mon sens dépassée, du sport (et notamment du football) comme vecteur d’un nationalisme agressif. Je parlerai plutôt de patriotisme, qui relèverait dans ce cas davantage du festif que du guerrier. La violence existe dans le sport (et là encore le football agit souvent comme une loupe grossissante), je ne le nie pas. Mais est-elle véritablement et systématiquement liée à un quelconque nationalisme ? Je pense, au contraire, que le sport a fait beaucoup pour donner une forme de conscience européenne.

La Bundesliga allemande ou la Premier League anglaise sont regardées aujourd’hui dans toute l’Europe, et pas seulement en Allemagne et au Royaume-Uni. Les supporters de Lionel Messi ou de Cristiano Ronaldo ne se recrutent pas seulement à Barcelone ou à Madrid. L’arrêt Bosman a eu aussi des conséquences positives, dans la mesure où il a pu favoriser, en appliquant le principe de libre circulation des travailleurs aux joueurs de football, la construction d’une Europe du ballon rond.

Bernard Cazeneuve :  Par les valeurs de solidarité, de respect du partenaire, de cohésion qu’il incarne, et qui sont celles de l’UE, par le nombre de ses adeptes, le sport symbolise une identité nationale, mais ce n’est pas du nationalisme. Le philosophe allemand Gunter Gebauer est allé jusqu’à dire que le football, par l’intérêt unique que les Européens lui portent, est un élément caractéristique de l’Europe. Et aujourd’hui, l’Europe prend en compte la dimension sportive, le traité de Lisbonne ayant donné une compétence à l’Union en la matière.

Le sport est un vecteur puissant de communication, tantôt positive, tantôt négative. L’épisode Schumacher-Battiston en a été l’exemple négatif le plus marquant en 1982. Dans quelle mesure le sport a participé à la construction de l’imaginaire collectif et à la vision de l’autre des deux côtés du Rhin ?

Michael Link : Je préfère retenir l’image de la Coupe du Monde que l’Allemagne a organisée en 2006, et que nous avons perdue, sans que l’atmosphère festive qui régnait depuis le début ne tombe. Les Allemands ont su donner d’eux-mêmes l’image d’un peuple accueillant, ouvert sur le monde, sachant faire la fête, avec ce qu’il faut d’esprit patriotique mais sans excès. J’espère que c’est cet événement-ci, et pas celui de 1982, qui restera dans la mémoire collective.

Bernard Cazeneuve :  Je partage ce que dit Michael et je me souviens moi-même très bien de cette soirée de juillet 1982. Il y avait incontestablement de la passion, et un épilogue extraordinairement dramatique pour l’équipe de France. C’est sans doute la raison pour laquelle la portée de ce geste a pu être amplifiée et sans nul doute exagérée. Cela n’a d’ailleurs pas empêché plusieurs internationaux allemands, dans les années 80 et 90, de contribuer au succès de clubs français. Je pense notamment à Rudi Völler, qui est devenu champion d’Europe avec Marseille.

De la même façon, des joueurs français de grand talent ont renforcé des équipes allemandes, comme Bixente Lizarazu ou Franck Ribéry. La rivalité footballistique qui peut exister entre la France et l’Allemagne ne révèle rien d’autre que la qualité des footballeurs de ces deux pays. On peut donc s’en féliciter.

Michael Link : Je pense pour ma part aussi, bien sûr, à la Coupe du Monde organisée en France en 1998. L’équipe de France comme reflet d’une société diverse, mais unie et qui réussit. Une image qui, pour certains en tout cas, ne correspondait pas à ce qu’ils croyaient être la France. Un esprit "black-blanc-beur" qui a par ailleurs laissé des traces en Allemagne. Aujourd’hui plus d’un tiers des joueurs de la Mannschaft sont issus de l’immigration, et le sport en général, et le football en particulier, est un vecteur puissant d’intégration et une source d’inspiration pour de nombreux jeunes.

 

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