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Le sommet de Deauville pose les bases d'une nouvelle sécurité européenne

Actualité 20.10.2010

La rencontre entre les chefs d'Etat russe, allemand et français des 18 et 19 octobre pose bien des questions. Située entre le prochain sommet de l'OTAN et de l'OSCE, ce sommet tripartite rend compte d'un rapprochement important des vues des grandes puissances continentales d'Europe.

Petit rappel historique

Il y a peu de trace d'un axe Paris-Berlin-Moscou dans l'histoire de l'Europe. Depuis la signature du traité de Westphalie en 1648, qui donne le coup d'envoi au "concert des nations", les trois puissances ont été incapables de s'allier ensemble au même moment.  Si Napoléon avait réussi à obtenir le soutien du Tsar Alexandre Ier, celui-ci  s'était rapidement retourné contre la France au gré des coalitions organisées par les Britanniques. Plus tard, à l'heure du "système bismarckien", l'alliance des trois empereurs constituait le chef d'œuvre diplomatique du fondateur de l'Empire allemand, mais le tsar Nicolas II avait finalement préféré l'alliance avec la IIIe république française.

Avec la révolution bolchevique de 1917, le "cordon sanitaire" avait exclu la Russie du système européen, mais le pacte Molotov-Ribbentrop reconfigurait un éternel équilibre des puissances européennes. Pendant l'ordre de Yalta (1945-1990) l'URSS se retrouvait contre la CEE, dont les Etats étaient pour la plupart  membres de l'OTAN. En 1991, à la chute de l'URSS, les cartes sont encore trop brouillées pour clarifier les relations entre les trois puissances continentales européennes.

Les prémisses d'un axe Paris - Berlin - Moscou

C'est à l'occasion de la troisième Guerre du Golfe qu'est évoqué pour la première fois un axe Paris-Berlin-Moscou, élevé contre l'unilatéralisme de l'administration Bush fils. A cette époque, alors que Donald Rumsfeld qualifiait cet axe de "vieille Europe", la secrétaire d'Etat Condolezza Rize voulait "punir la France, ignorer l'Allemagne, et pardonner à la Russie" en avril 2003. Plus tard en 2006, le sommet entre les présidents Chirac, Merkel et Poutine s'inscrivait largement dans cette logique et tentait de faire converger les points de vue des trois pays.

Aujourd'hui si la France accueille l'année de la Russie 2010, et conserve des liens très forts avec Moscou, c'est l'Allemagne qui détient la place de premier partenaire économique avec le pays.  Depuis le gouvernement de M. Schröder (l'ancien chancelier travaille actuellement pour le groupe pétrolier russe Gazprom), elle s'est sensiblement rapprochée du voisin européen. Le grand projet "Nord Stream", gazoduc devant relier la Russie à l'Allemagne via la baltique, en est la parfaite illustration.

Après la période de crispations qui a vu plusieurs tensions en Europe de l'Est (Ukraine, Biélorussie), l'opposition russe à l'installation au bouclier antimissile américain en Pologne et en République tchèque, puis à la guerre russo-géorgienne, les nouvelles administrations américaine et russe sont aujourd'hui plus enclines à dialoguer. La France et l'Allemagne entendent  bénéficier de l'amélioration du climat général et de la meilleure disposition de la Russie sur les thèmes internationaux.

Sommet de Deauville : une refonte des relations internationales ?

La rencontre de Deauville des 18 et 19 octobre intervient à un moment clé de l'histoire des relations internationales. D'un côté, des discussions ont eu lieu le 14 octobre dernier à Bruxelles entre les ministres de la Défense et les ministres des Affaires étrangères des pays de l’OTAN pour donner les dernières orientations, en vue du sommet de l'OTAN à Lisbonne les 19 et 20 novembre prochains. Il a été question d'une réorganisation stratégique de l'OTAN qui voudrait se concentrer sur une défense antimissile pour l'Europe. Ce sommet constituerait de même un tournant puisqu'il tournerait définitivement la page de la guerre froide, la Russie n'étant plus considérée comme l'adversaire de l'Alliance atlantique.

D'un autre côté, un sommet pour l'OSCE se tiendra en décembre prochain au Kazakhstan. Cela faisait onze ans que l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), issue des accords d'Helsinki de 1975, n'avait pas organisé une rencontre. C'est dans cette perspective que le président russe Dmitri Medvedev  a proposé mardi 19 octobre  un traité de sécurité européenne, en réponse à la nouvelle donne stratégique de l'OTAN. La Russie considère encore  l'OTAN comme la menace numéro un pour sa sécurité, bien que l'opération "reset" (redémarrage) ait été lancée entre la Russie et les Etats-Unis par Hillary Clinton. Cette opération a plus que fonctionné puisque les 19 et 20 novembre prochain, la Russie participera pour la première fois au sommet de l'OTAN, ce qui constitue un véritable tournant dans l'histoire des relations internationales. Avant ces deux rendez-vous d'importance,  il semblerait  que le futur proche de la sécurité européenne se joue à Deauville.

La constitution d'un axe qui ne plaît pas à tout le monde

Cette réunion tripartite n'a pas fait que des heureux. Catherine Ashton, non invitée, a critiqué la forme restreinte de cette rencontre, ainsi que la Pologne, membre du Triangle de Weimar (Allemagne, France, Pologne) qui s'est sentie exclue de ce processus. La représentante de l'Action extérieure européenne peut envisager l'avenir plus sereinement puisqu'elle sera vraisemblablement associée à la création d'un comité politique et de sécurité euro-russe, qui réunirait également Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères russes. Mis en place lors du sommet de Deauville, ce comité prendrait la forme d'un mécanisme entre la Russie et la politique européenne de sécurité et de défense (PESD).

En conclusion, il reste difficile de dire en quoi consistera exactement cette nouvelle coopération euro-russe, mais la volonté d'ancrer la Russie à l'ouest apparaît très forte, et cette dernière semble acquise à l'idée de changer son image d'éternelle force d'opposition. Sa participation aux sanctions contre l'Iran et  le retrait d'un contingent militaire russe d'une localité en Géorgie mardi 19 octobre, indiquent un rapprochement sensible de la Russie sur les positions européennes. Les récentes déclarations du président russe affirmant avoir "une vision d’ici 10 à 15 ans d’un espace commun entre l’Union européenne et la Russie avec une liberté d’installation, la suppression des visas et des échanges économiques", renforcées  par l'affirmation d'Angela Merkel déclarant que "l'Allemagne et la Russie soutiendront la France au G20" sous-entendent elles la formation durable d'un axe Paris - Berlin - Moscou ?


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