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"Le secteur de l'énergie, dans lequel les investissements s’étalent sur 20 ou 30 ans, est au tournant de son histoire"

Actualité 25.09.2020 Propos recueillis par Noémie Galland-Beaune

Lors de son discours sur l'état de l'Union, la présidente de la Commission européenne a annoncé vouloir porter l'objectif de réduction des émissions pour 2030 à au moins 55 % par rapport aux niveaux de 1990. Cet objectif ambitieux ne pourra être réalisé qu'avec le concours du secteur de l'énergie, grand émetteur de gaz à effet de serre. Anne-Laure de Chammard, directrice de la stratégie d'Engie, entend mener le grand groupe de l'énergie français vers sa transition énergétique et sa décarbonation complète.

Anne-Laure de Chammard, directrice de la stratégie d'Engie, veut faire du groupe le leader de la transition énergétique

Anne-Laure de Chammard, directrice de la stratégie d'Engie, veut faire du groupe le leader de la transition énergétique - Crédits: Engie France

La Commission européenne promet des objectifs ambitieux pour atteindre la neutralité carbone en Europe d'ici 2050. Pourtant, la production et la consommation d’énergie représentent plus de 75 % des émissions de gaz à effets de serre de l'UE. Ainsi, il est nécessaire de penser notre transition énergétique pour se tourner vers des énergies plus durables et moins carbonées. Le groupe énergétique français Engie a fait de la transition énergétique son objectif principal. La directrice de la stratégie du groupe, Anne-Laure de Chammard, a répondu aux questions de Toute l'Europe au sujet de la politique européenne en matière d'énergie et des objectifs du Pacte vert européen. 

Le Pacte vert, au coeur de l'action européenne

A l'occasion de la première édition des Rencontres du Développement durableAnne-Laure de Chammard participe le 26 septembre à l'une des tables rondes organisées sur le thème "Construire l'Europe de l'écologie". L'enjeu est de penser les moyens, mais aussi les conséquences de la neutralité carbone visée par l'Union européenne d'ici 2050. Organisée par l'Institut Open Diplomacy, les Rencontres du Développement Durable se déroulent du 22 au 29 septembre 2020. Débats ouverts et gratuits, inscriptions en ligne.

 

Toute l'Europe : Lors de son discours sur l'Etat de l'Union le 16 septembre dernier, la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a annoncé augmenter l'objectif de réduction des émissions de gaz à effet de serre à au moins 55% par rapport à 1990, au-delà des 40 % prévus actuellement. Pensez-vous que ce nouvel objectif soit atteignable ?

Anne-Laure de Chammard : Cette ambition accrue est réalisable et bénéfique pour l'économie européenne. Elle a été fixée sur la base d’une étude d’impact poussée et d’une première évaluation collective des 27 plans nationaux pour l'énergie et le climat. 

Cet objectif de 55% est nécessaire, car pour les secteurs comme les transports ou l’aménagement du territoire, les décisions d’investissement doivent être prises dès aujourd’hui pour en percevoir les effets en termes de réduction d’émissions de CO2 d’ici 2050. En l'absence de signaux d'investissement clairs et forts établis rapidement, le risque est de se retrouver engagé à long terme avec des actifs carbonés. C’est donc une véritable opportunité de réfléchir en amont à la manière dont nous souhaitons atteindre la neutralité carbone. 

Pour atteindre l'objectif de 55% de réduction des émissions de gaz à effet de serre, les investissements annuels liés à la production et à l'utilisation d'énergie devront augmenter entre 2021 et 2030 de 350 milliards d’euros par an, par rapport à la période 2011-2020. 

Cet objectif soutiendrait donc la reprise post-crise de Covid-19 ainsi que la compétitivité et la résilience à plus long terme de l'économie européenne.

En l'absence de signaux d'investissement clairs et forts établis rapidement, le risque est de se retrouver engagé à long terme avec des actifs carbonés.

L’atteinte de ces objectifs climatiques et énergétiques nécessite des changements radicaux dans la manière dont nous nous chauffons, déplaçons et produisons. Quelles sont vos principales priorités pour l'année à venir ? 

Les changements que vous évoquez se feront très certainement à l’aune de plusieurs décennies. Le secteur de l’énergie, dans lequel les investissements s’étalent sur 20 ou 30 ans, est à un tournant de son histoire.

Depuis déjà plusieurs années, ENGIE se questionne sur l’impact carbone de ses actions, sur les manières de satisfaire de façon optimale les besoins de ses clients, tout en améliorant ses solutions afin de réduire leur impact environnemental.

Nos principales priorités sont ainsi aujourd’hui les renouvelables (électriques et gaz verts : biométhane et hydrogène) et les infrastructures distribuées bas-carbone (réseaux urbains de chaleur et de froid, et bornes de recharge électriques).

La production et la consommation d’énergie représentent plus de 75 % des émissions de gaz à effet de serre de l’Union européenne. Le secteur de l'énergie est le plus concerné par la décarbonisation. En se tournant vers les énergies renouvelables, Engie fait le pari de devenir le leader de la transition énergétique en France. Quelles stratégies mettez-vous en place pour aboutir à un mix énergétique plus vert ? 

Notre conviction profonde est que le mix énergétique vert de demain s’appuiera sur des sources d’énergies diverses, et que son efficacité sera garantie par leur optimisation croisée. La complémentarité de ces énergies permettra la création de solutions et de technologies performantes et compétitives, au service d’une transition vers un modèle durable. L’ambition d’ENGIE, en tant que leader de la transition énergétique, repose pleinement sur cette conviction. Nous prévoyons ainsi de recentrer notre stratégie en accélérant le développement de nos activités dans les renouvelables et les infrastructures. 

Dans le monde, ENGIE représente 28 GW de capacité en énergies renouvelables et nous sommes leader en France dans le solaire et l’éolien terrestre. Demain, notre mix énergétique sera encore plus développé et diversifié, avec une cible de mise en service annuelle moyenne de capacités renouvelables de 4 GW. Pour accélérer encore, le Groupe saisira les opportunités ouvertes par les plans de relance annoncés, en particulier en ce qui concerne le développement des gaz verts comme le biométhane et l’hydrogène. 

Le Pacte vert pour l'Europe, le plan de relance européen et le plan de relance français font une grande part à l'hydrogène. Actuellement, près de dix millions de tonnes d’hydrogène sont produites chaque année dans l’Union européenne à partir d'énergies fossiles dans la très grande majorité. L’objectif est de le "verdir" progressivement. Comment y parvenir ? 

Selon l’origine de l’énergie utilisée pour la production d’hydrogène, on peut parler ou non d’hydrogène « vert ». L’hydrogène vert est fabriqué à partir d’eau et d’électricité issue d’énergies renouvelables, permettant d’obtenir une empreinte carbone nulle. Le procédé d’électrolyse permet de produire de l’hydrogène mais également de l’oxygène et de la chaleur. Un électrolyseur permet ainsi de transformer un surplus d’électricité renouvelable en « hydrogène vert » pouvant être comprimé et stocké.

L'hydrogène vert est le chaînon qui permettra la transition énergétique et la décarbonation complète de l'économie et en plus l’émergence d’une filière industrielle dont le monde entier a besoin.

L’hydrogène vert permet en effet de convertir des énergies renouvelables sous forme de gaz, de les stocker et de les transporter en grandes quantités sur de longues distances. 

Je salue l’importance qui est accordée à l’hydrogène vert par le plan de relance français, qui lui consacre 7 milliards d’euros d’investissements. 

L’enjeu à court-terme est d’accélérer la diffusion de l’hydrogène vert afin de baisser les coûts de production pour rendre cette énergie compétitive face aux alternatives carbonées.

L'hydrogène vert est le chaînon qui permettra la transition énergétique et la décarbonation complète de l'économie et en plus l’émergence d’une filière industrielle dont le monde entier a besoin.

Pensez-vous que cette énergie permettrait de se détourner définitivement des énergies fossiles et nucléaires ?

Il faut identifier les ressources énergétiques pilotables à notre disposition pour compléter les énergies renouvelables électriques, qui sont par nature intermittentes. Le nucléaire est certes pilotable mais compte tenu de ses coûts fixes très importants, son équation économique n’est pas pertinente pour des moyens de production utilisées quelques jours voire quelques heures par an.

En réalité, les solutions pilotables à coût maîtrisé sont par nature gazières. À court et moyen terme, les centrales au gaz, dont les coûts sont dominés par leur part variable, constituent le meilleur complément des renouvelables. Leur contribution en termes d’émissions de CO2 sera réduite du fait du faible nombre d’heures pour lesquelles elles seront sollicitées. En outre, dans la mesure où ces centrales contribuent au développement des renouvelables et ainsi à la réduction des intermittences, elles sont un allié de la transition. Enfin, leur bilan carbone sera progressivement réduit à zéro par la substitution des gaz renouvelables (hydrogène ou biométhane) au gaz fossile.

Quels sont les principaux obstacles qui empêchent aujourd'hui d'achever la transition énergétique ?

Toute transition est, par définition, un travail progressif et de longue haleine. Nous identifions deux défis prioritaires : le besoin de réaliser des économies d’énergie importantes, et la nécessité de verdir les énergies existantes. Le succès de la transition énergétique dépendra de notre manière de répondre, collectivement, à ces deux défis.  

Cela passe principalement par trois changements : premièrement, par une baisse des coûts des technologies vertes pour les rendre compétitives : le véhicule électrique par rapport au véhicule thermique, les gaz verts par rapport au  gaz naturel… Deuxièmement, une meilleure compréhension par les consommateurs des leviers à leur disposition pour réduire leurs consommations d’énergie (aides disponibles pour la rénovation par exemple) ; et enfin, par des innovations en matière d’offres, pour favoriser notamment le développement de nouveaux usages (comme l’autopartage) et de l’économie circulaire.