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Le numérique au service des démocraties : l'exemple de l'Estonie

Actualité 09.12.2016

Le numérique est indispensable pour repenser la démocratie. Tel est le message livré par les orateurs de la matinée de la société civile organisée dans le cadre du 4e sommet du partenariat pour un Gouvernement ouvert à Paris mercredi 7 décembre 2016. Outil de lutte contre la corruption, de modernisation administrative ou encore d’engagement citoyen, les gouvernements ont tout intérêt à se saisir de cette technologie.

4e sommet du Partenariat pour un gouvernement ouvert - 7 décembre 2016 (crédit photo : Bérengère Sim)

Le partenariat pour un Gouvernement ouvert, une initiative multilatérale inédite

Lancé en 2011, le PGO est une initiative multilatérale qui vise à faire émerger de nouvelles solutions afin de favoriser la transparence de l’action publique, l’intégrité des acteurs publics, la participation des citoyens et l’utilisation des outils numériques. Comme l'a expliqué François Hollande lors de la cérémonie d’ouverture de ce sommet mondial le 7 décembre à la salle Pleyel "l’objectif de ce PGO est d’échanger, de proposer des outils nouveaux, de changer la relation entre les gouvernements et les citoyens pour qu’une nouvelle démocratie puisse émerger. Pour que l’innovation soit partout présente afin d’améliorer la performance de l’action publique et davantage sa compréhension".

Le président français a convié les chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres du partenariat à "mettre en commun les expériences de nos sociétés". A ce titre, la stratégie numérique de l’Estonie est citée comme exemple de bonne pratique.

L’Estonie, pionnière du gouvernement ouvert ?

Une mutation exemplaire. Petit pays balte d’un peu plus d’un million d’habitants, l’Estonie n’a rien à envier aux grandes démocraties en termes de gouvernement ouvert. Depuis son indépendance en 1991 après la chute de l’URSS, le pays a mis en place des actions innovantes pour lutter contre une administration vieillissante et omnipotente, héritée de l’Union soviétique.

Depuis 2005, les citoyens peuvent par exemple voter par Internet à toutes les élections, depuis n’importe quel endroit du monde. Les Estoniens possèdent une identité numérique unique pour toutes les démarches, ainsi qu’une carte d’identité dématérialisée. Le numérique est au centre de l’échange et de la communication gouvernementale estonienne. Ainsi, les projets de loi sont mis en ligne dès leur présentation et la société civile est invitée à en débattre. Une initiative qui permet non seulement aux citoyens de s’engager pleinement dans la démocratie, mais de la comprendre. Comprendre son intérêt, ses enjeux, ses perspectives afin de mieux se l’approprier.

Le futur de l’éducation ouverte – discutée lors de ce sommet du PGO – se trouve peut-être dans le modèle estonien : dès l’âge de 7 ans, les enfants sont formés au code informatique et sensibilisés aux outils numériques, pour leur apprendre très tôt à utiliser la technologie de manière intelligente. Une réforme née en 2012 et lancé par Toomas Hendrik Ilves, président du pays entre 2006 et 2016, et le ministre de l'Education sous le nom de "Projet Tigre" ("ProgeTiiger").

Petit pays, grandes idées : le pays a bien compris l’intérêt de se saisir du numérique pour dynamiser sa croissance et lutter efficacement contre la corruption. "La mise en place d’une militance par Internet et l’ouverture des données gouvernementales par le numérique ont permis à l’Estonie de lutter contre la corruption", explique le Dr. Alina Mungiu-Pippidi, professeure d’analyse des politiques et de démocratie à la Hertie School of Governance de Berlin, lors de la session matinale dédiée aux organisations de la société civile (OSC) en ouverture du PGO.

L’Estonie concentre ses efforts sur le net et les services en ligne. Enclavé aux côtés d’un voisin russe menaçant, le pays s’est fait une place en misant sur une stratégie numérique. À qui le tour ? Dans un contexte général de défiance des citoyens envers leurs gouvernements, le petit pays balte a vocation à rejoindre ses voisins nordiques très performants, et qui selon Alina Mungiu-Pippidi, affichent une confiance auprès du gouvernement "parmi la plus haute au monde".

Pourquoi cet engouement pour le numérique ?

"Le numérique est un outil essentiel dans la lutte contre la corruption", souligne Alina Mungiu-Pippidi. La professeure l’a démontré en étudiant la capacité de contrôle de la corruption, c’est-à-dire la capacité d’une société à empêcher l’élite au pouvoir d’utiliser les ressources publiques et partagées.

Cette experte en politique et démocratie met de côté les indicateurs traditionnels qui sont souvent cités en déterminant le niveau de corruption d’un pays. Les indicateurs qu’elle utilise sont les suivants : le pays en question est-il une île ? Le pays avait-il un taux d’alphabétisation de 80 % en 1900 ? Le pays est-il une ancienne colonie britannique ? Le pays est-il majoritairement protestant ? Enfin, le pays est-il équipé d’une démocratie "ancienne". Ces indicateurs lui permettent de souligner la corrélation entre le numérique et les niveaux de contrôle de corruption d’un pays. Les outils que Mungiu-Pippidi étudie sont étroitement liés au travail des organisations de la société civile.

"E-citoyens". Selon Mangiu-Pippidi, le taux d’abonnements de téléphonie cellulaire d’un pays, permet d’estimer autour de 15 % la capacité de contrôle de la corruption de la société. Ce pourcentage est encore plus élevé en ce qui concerne le nombre d’utilisateurs Facebook dans un pays donné : 44 % de capacité de contrôler la corruption. En prenant en compte les 2 milliards de personnes ayant accès à Internet dans les pays en développement (pour un total de 3,2 milliards d'internautes dans le monde en 2015), il est possible de prédire une capacité de contrôle de la corruption de 60 %. Ces fortes corrélations démontrent la nécessité pour les "e-citoyens" de donner une véritable impulsion à l’action collective et de créer une capacité civique à défendre les ressources partagées.

             * Article rédigé par Bérengère Sim et Jade Lévin dans le cadre de notre partenariat avec Open diplomacy