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"Le modèle allemand est imaginaire"

Actualité 07.11.2014

Dans "Le retour de l'empire allemand ou le modèle imaginaire", le banquier Pascal Ordonneau démonte les failles de l'économie allemande. Et explique pourquoi, en tout état de cause, la France et l'Europe ne doivent pas tenter de calquer leurs politiques économiques sur celle d'Angela Merkel. Interview.

Angela Merkel à Paris, Hollande 2014

Touteleurope.eu : Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Pascal Ordonneau : J'ai décidé d'écrire ce livre, après une série d'articles sur l'Allemagne, parce que j'ai été frappé par l'enthousiasme français pour le prétendu "modèle allemand".

Après cinq ans de travail sur ce fameux modèle, je me suis aperçu qu'il était purement imaginaire. Que mes concitoyens, comme souvent, se précipitaient sur l'étranger pour tenter d'exorciser leurs propres défauts. Or ce modèle n'a aucun sens, ni pour la France, ni même pour l'Europe.

Touteleurope.eu : Pour quelles raisons ?

Pascal Ordonneau : Le système économique allemand est fondé sur trois principaux éléments. Tout d'abord, une dépense publique contenue. Elle n'est pas contenue parce que les Allemands auraient réorganisé intelligemment leur politique publique, mais parce que leur démographie est régressive. Les prestations sociales liées à l'enfance sont donc moins importantes, et l'épargne qui en résulte est d'au moins 2% de PNB par an… pour le moment. Or la France est exactement dans la situation inverse, avec une démographie galopante si on la compare à ses voisins, et sa population devrait rattraper l'Allemagne d'ici 15 à 20 ans.

Ensuite, l'Allemagne a très largement profité de la passivité de ses voisins pour se développer. Son économie repose en grande partie sur les exportations - environ 35% du PNB. Or c'est en Europe qu'elle exporte principalement, et c'est de l'Europe qu'elle tire son excédent commercial. La France, elle, n'a pas exclusivement orienté ses exportations vers ses voisins européens, mais également vers le reste du monde. Elle a par ailleurs beaucoup investi dans la haute technologie, ce que l'Allemagne n'a pas fait.

Enfin, le modèle allemand est régressif sur le plan social. Quand le niveau de vie moyen des Français a été maintenu et celui des moins riches a plutôt progressé, les Allemands ont vu le leur régresser, et celui des plus pauvres plus fortement qu'ailleurs.

Touteleurope.eu : Vous écrivez que l'Allemagne serait même responsable de la dépression européenne...

Pascal Ordonneau : Je pense que l'Allemagne y joue en effet un rôle très néfaste, parce que l'argent qu'elle gagne grâce à l'achat de ses biens et services par les Européens n'est pas réinvesti en Europe mais dans le reste du Monde, par exemple en Chine. Elle crée ainsi un "trou monétaire" qui joue un rôle dépressif pour l'économie européenne. Par ailleurs, le fait que la population allemande stagne depuis 15 ans a nécessairement un impact déflationniste.

Touteleurope.eu : Votre remise en cause du modèle allemand est-elle entendue ?

Pascal Ordonneau : Ce message n'est pas facile à faire passer, parce qu'il va à l'encontre de nombre d'opinions françaises à l'heure actuelle.

Mais deux mouvements me semblent actuellement agir en ce sens. D'une part, le mouvement volontariste français, incarné par le pouvoir politique en place, François Hollande en particulier. Celui-ci dénonce l'idée de modèle allemand, en affirmant qu'il est possible d'agir autrement et que la politique proposée par l'Allemagne entraînerait la récession et la déflation en France. Mais avec une politique économique imprécise et dont les bénéfices se font encore attendre, ce discours ne porte pas beaucoup.

Le second mouvement auquel je pense est allemand. Un certain nombre d'intellectuels et de membres des mouvements politiques allemands, notamment du SPD, ont entamé cette réflexion il y a quelques années. Ils tentent d'alerter l'opinion publique sur le fait que l'âge d'or de l'économie allemande est bientôt révolu, mais sont encore un peu marginalisés.

Toutefois, les journaux français commencent à se faire l'écho à la fois de la critique allemande et des revendications françaises pour une croissance plus forte.

Touteleurope.eu : Début octobre, quatre instituts allemands revoyaient à la baisse leurs prévisions de croissance pour l'Allemagne… faut-il y voir un signe de sa mauvaise santé économique ?

Pascal Ordonneau : Ce n'est pas un signe de mauvaise santé économique, mais d'une extraordinaire dépendance de l'Allemagne à l'égard de sa spécialisation. Le modèle allemand est fondé sur les exportations : dans un univers européen en pleine déflation, lorsque même les Etats-Unis et la Chine connaissent des difficultés, cela ne fonctionne pas. Il a fonctionné pendant quelques années, mais maintenant que l'Europe est à genoux, ce n'est plus le cas.

Touteleurope.eu : A 25 ans de la chute du mur, vous considérez que la réunification allemande a été un échec économique. Pourquoi ?

Pascal Ordonneau : Ce sont les Allemands eux-mêmes qui le disent, en particulier à l'Est. La réunification de l'Allemagne a été extraordinairement menée sur le plan politique, avec un courage politique assez rare de la part du chancelier Kohl en particulier. Tenter de tirer 17 millions d'Allemands de l'Est d'une situation de pauvreté tangentielle de plus en plus importante, de redresser la partie la plus faible par la partie la plus forte, constituait une très belle opération…

Mais la réalité, accentuée notamment par le fait que les Allemands de l'Ouest eux-mêmes n'imaginaient pas à quel point l'Allemagne de l'Est était délabrée, c'est que les "Ossis", les Allemands de l'Est, ont été tout simplement "poussés dehors". Les entreprises, totalement inefficaces, ont licencié en masse, les fonctionnaires pléthoriques ont été renvoyés, le personnel des syndicats a été mis à la porte… le taux de chômage a donc explosé et il n'y a pas eu d'implantation massive d'entreprises de l'Ouest vers l'Est. Les villes de l'Ouest, abondamment sollicitées pour financer le redressement de l'Est, se sont endettées et ont vu leurs propres investissements publics s'effondrer. Enfin, les importants avantages sociaux dont bénéficiaient les Allemands de l'Est ont disparu. Le résultat a donc été une terrible amertume. Et la cicatrice n'est pas prête de se refermer.

On s'apprête donc à commémorer, le 9 novembre, un événement politique majeur, mais qui n'aura pas permis de donner un coup de fouet à une nation qui continue à s'enfoncer dans la dépopulation.