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Le gouvernement de Theresa May, ou la rupture avec les années Cameron

Actualité 18.07.2016

Trois semaines après le référendum britannique, Theresa May, la nouvelle Première ministre britannique tout juste nommée, a créé la surprise générale en dévoilant les membres de sa nouvelle équipe gouvernementale. Si l'opinion publique internationale a surtout retenu la nomination de Boris Johnson au poste de ministre des Affaires étrangères, le nouvel exécutif représente une rupture totale avec le gouvernement précédent. Plus à droite et légèrement plus féminin, il devra désormais trouver la stabilité qui manque au Royaume-Uni depuis le résultat du référendum du 23 juin dernier.

Downing Street

"La journée des longs couteaux" : comment May s'est débarrassée des proches de Cameron

Theresa May a accédé le 13 juillet au poste de Premier ministre, quelques minutes après que son prédécesseur David Cameron ait présenté sa démission à la reine Elizabeth II. Dans un contexte d'instabilité politique et économique profonde à la suite du vote des Britanniques en faveur d'une sortie de l'Union européenne, il lui fallait présenter rapidement son équipe gouvernementale et assurer une transition solide.

Difficile pour les médias britanniques de s'avancer sur la composition du nouveau gouvernement, après une campagne qui, initialement prévue jusqu'au 9 septembre, a tourné court au bout de seulement quelques jours face au désistement de la rivale de Theresa May, Andrea Leadsom. Dès lors, le choix de de Boris Johnson au poste de ministre des Affaires étrangères  le 13 juillet a marqué le  le début d'une série de nominations qui a poussé la presse à parler d'une "journée des longs couteaux" pour évoquer les premières heures de la Première ministre à Downing Street.

Et pour cause, le remaniement ministériel est bien plus important qu'attendu, dans un effort visible de la dirigeante de faire appel à toutes les franges d'un Parti conservateur déchiré par la campagne référendaire. Dans les faits, seuls quatre ministres ont conservé leur poste, dont le ministre de la Défense Michael Fallon et le ministre chargé des Affaires écossaises.

Sans surprise en revanche, Michael Gove - le ministre de la Justice vu selon The Telegraph comme un "comploteur machiavélique" depuis qu'il a barré la route à M. Johnson dans la course au leadership des Tories - a été remercié. Theresa May aurait expliqué à l'ex-ministre lors de leur court entretien que "l'importance de la loyauté" était dans tous les esprits au sein de ses collègues conservateurs. "Je ne dis pas que c'est un point de non-retour" aurait ajouté la Première ministre, "mais cela aiderait sans doute que tu démontres cette loyauté depuis les rangs des députés".

Autre victime de la journée, George Osborne, chancelier de l'Echiquier et numéro deux du gouvernement Cameron a quitté le gouvernement par la petite porte, lui qui, contrairement à son allié, n'avait jamais évoqué sa démission en cas de vote en faveur du Brexit. Il est remplacé par l'ancien ministre des Affaires étrangères Philip Hammond. Pour The Telegraph, ce départ acté, est la confirmation  que Theresa May est embarquée dans la "sélection ministérielle la plus brutale de l'histoire politique récente", confirmant qu'elle débute ainsi une "nouvelle ère" en façonnant une administration entièrement à son image.

Stephen Crabb, secrétaire d'Etat de David Cameron qui s'était également lancé dans la course à sa succession, mais aussi les ministres Nicky Morgan et Theresa Villers représentent le reste des têtes d'affiches sur le départ.

Un gouvernement remodelé, plus âgé et plus féminin

Comme l'explique The Independent, la nouvelle Première ministre a donc nommé une équipe "plus âgée, moins snob et plus féminine" que la précédente, le tout enrobé d'un "anneau de Brexit fait d'acier".

Un anneau représenté par la nomination de grandes figures du camp pro-Brexit aux postes clés du gouvernement : Boris Johnson aux Affaires étrangères, Liam Fox au Commerce international et David Davis au nouveau ministère chargé de la sortie du pays de l'Union européenne. Theresa May se protège ainsi des accusations selon lesquelles, après avoir timidement soutenu le maintien dans l'UE pendant la campagne, elle se détacherait du résultat du référendum. Elle adopte donc la stratégie "you break it, you fix it" ("vous le cassez, vous le réparez").

The Guardian propose une analyse comparative du nouveau gouvernement et de son prédécesseur par thématiques. En ce qui concerne le parcours scolaire des nouveaux ministres, il est jugé moins "snob" : seuls cinq ministres, dont Boris Johnson, sont diplômés d'universités privées. Ils étaient dix sous Cameron. On compte également deux ministres issus de minorités ethniques, contre un seul auparavant.

En revanche, Theresa May a déçu ceux qui pensaient qu'elle placerait un plus grand nombre de femmes aux postes ministériels. Elles sont seulement huit – dont la Première ministre elle-même – dans le nouveau gouvernement, contre sept sous Cameron. Toutefois, elle s'est assurée de les placer à des postes importants : Amber Rudd lui succède en tant que ministre de l'Intérieur, Liz Truss est la première femme ministre de la Justice, Justine Greening est chargée de l'Education et Karen Bradley se voir confier la Culture. Illustration qu'elle n'est pas – trop – rancunière, la finaliste dans la course au leadership des conservateurs, Andrea Leadsom, hérite quant à elle du ministère de l'Environnement.

Enfin, ce gouvernement est légèrement plus âgé, avec une moyenne d'âge de 51 ans contre 49 auparavant.

Le Parti travailliste a estimé que Theresa May opérait de fait un virage à droite : les supporters du Brexit occupant les postes importants, tandis que Priti Patel se retrouve en charge de l'Aide extérieure, un ministère qu'elle-même avait appelé à supprimer, et que Andrea Leadsom est en charge de l'Environnement, une problématique qui rencontre peu d'échos de ce côté du parti. Autre détail, un tiers du nouveau gouvernement n'a pas voté en faveur du mariage homosexuel introduit par David Cameron. Une équipe qui contraste donc avec le message d'un gouvernement qui ne travaillera "pas uniquement pour une poignée de privilégiés", le slogan de Theresa May pendant sa courte campagne.

Préserver l'Union et préparer le Brexit

La première visite officielle de Theresa May s'est déroulée à Edimbourg le 15 juillet, et la destination n'a rien d'anecdotique. Lors de son discours d'investiture deux jours plus tôt, elle avait surpris les commentateurs en rappelant que le nom officiel de son parti, le Parti conservateur et unioniste, reflétait son attachement particulier à "l'Union précieuse, précieuse, entre l'Angleterre, l'Ecosse, le Pays de Galles et l'Irlande du Nord".

Si elle ne l'a pas mentionné explicitement, il s'agit avant tout d'une main tendue à l'Ecosse, qui a voté à plus de 60 % en faveur du maintien dans l'Union européenne, creusant encore plus le fossé culturel et politique entre Ecossais et Anglais. Préserver l'unité du pays et éviter à tout prix de nourrir les velléités indépendantistes de la classe politique écossaise, dominée par le Parti national écossais (SNP), représente l'un des objectifs du nouveau gouvernement, tout en réussissant la sortie du pays de l'UE.

La Première ministre s'est donc entretenue avec son homologue écossaise Nicola Sturgeon sur ses terres. Pour The Guardian, ce simple geste augure déjà une volonté de dialogue de la part de Westminster. Lors de l'entretien, Theresa May a affirmé qu'elle était prête à "entendre toutes les options" quant au futur des relations entre l'Ecosse et l'Union européenne et qu'elle souhaitait que le gouvernement écossais "soit entièrement inclus dans nos discussions". "J'ai déjà expliqué que je ne déclencherai pas l'article 50 avant que nous n'ayons une approche et des objectifs nationaux pour les négociations [avec l'Union européenne]", a-t-elle indiqué, rapporte la BBC.

Toutefois, elle a également rappelé qu'elle n'était pas favorable à un second référendum sur l'indépendance, les Ecossais ayant "envoyé un message très clair" lorsqu'ils ont voté contre en 2014. Les intérêts de l'Ecosse ont été "menacés" par le résultat de la consultation sur l'UE, a déclaré Mme Sturgeon qui a déjà prévenu qu'un blocage d'un référendum écossais serait "une mauvaise chose".

Sur une note plus personnelle, Nicola Sturgeon a expliqué que les deux femmes venaient "de spectres politiques très différents" – le SNP est généralement considéré comme un parti de centre-gauche – mais que Theresa May avait "une façon de gérer les choses comme dans une entreprise", ce qui était aussi son cas. "Je pense donc que nous pouvons trouver un moyen de travailler ensemble".

Côté Brexit, le gouvernement doit désormais mettre en place une véritable stratégie, ce qui contrairement à ce qu'ont martelé les partisans du "leave" pendant la campagne, n'a jamais été le cas. Comme l'explique The Guardian, au gouvernement, "personne ne sait ce que veut dire Brexit" ou du moins personne ne semble s'être mis d'accord sur une définition commune. Philip Hammond, ancien ministre des Affaires étrangères et nouveau ministre des Finances, est un fervent défenseur du marché unique et souhaite que le Royaume-Uni puisse y garder accès. Mais Boris Johnson et David Davis estiment tout deux que le pays peut s'ouvrir à d'autres marchés, et qu'une sortie du marché unique n'est que le prix à payer pour une souveraineté retrouvée.

Selon Charles Grant, directeur du Centre pour la réforme en Europe, les inconvénients du Brexit seront vite dévoilés, explique-t-il dans un entretien au quotidien. "Les autres Etats membres de l'UE ne permettront pas au Royaume-Uni de profiter pleinement du marché unique, comme c'est le cas pour la Norvège ou la Suisse, sans se plier aux contraintes auxquelles ces pays répondent, c’est-à-dire une participation non négligeable au budget de l'UE et une ouverture totale aux marchés du travail européens".

Si Theresa May pourra profiter un temps de l'absence d'opposition alors que les travaillistes sont à terre et embourbés dans une interminable guerre de succession, elle sera donc vite rattrapée par les dissensions à l'intérieur d'un gouvernement qui, pour afficher l'unité, a du se construire sur des bases extrêmement fragiles.