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Le Conseil européen vu par la presse européenne

Actualité 28.06.2012

A la veille d'un nouveau rendez-vous "décisif" pour la zone euro, Toute l'Europe fait le point sur les grands enjeux du Conseil européen. Qu’attendent les gouvernements de ce sommet ? Comment cette rencontre est-elle perçue par la presse européenne ? Qu'en pensent les citoyens ? Entretiens avec cinq journalistes européens : Jean Quatremer (Libération), Gero von Randow (Die Zeit), Marco Zatterin (La Stampa), et les Espagnols Antonio Delgado (Radio Nacional d'España) et Josep Maria Martì Font (El Paìs).

"François Hollande a rouvert le jeu"

jean quatremerJean Quatremer couvre l'actualité européenne pour Libération depuis 1990. En 2005, en tant que correspondant dans la capitale belge, il a lancé son blog "Coulisses de Bruxelles", pour lequel il a obtenu le prix Louise Weiss du journalisme européen en 2006.

drapeau franceIl y a à peine quelques semaines, la presse européenne parlait encore du duo "Merkozy" et la ligne politique de l'Allemagne était rarement mise en question. "Aujourd'hui le rapport univoque entre Paris et Berlin est fini", résume Jean Quatremer de Libération, "François Hollande a rouvert le jeu". Le changement à la tête de la République française a effectivement modifié les rapports de forces en Europe, déjà bouleversés par l'entrée de Mario Draghi sur la scène politique, et la sortie de Silvio Berlusconi. Ce jeudi, donc, le Président français se rendra à Bruxelles conscient du nouveau paysage politique et de son rôle de représentant du "front de la croissance".

Lors de ce sommet, les deux pays devront pourtant trouver un accord. "François Hollande a compris", assure le correspondant à Bruxelles pour Libération, "il n'est pas question d'avoir une monnaie unique sans une vraie gouvernance économique et politique : après deux ans et demi de 'sommets de la dernière chance', nous commençons à nous rapprocher du précipice". Ce Conseil européen doit donc donner un signal fort aux marchés financiers. "Les marchés n'ont jamais cru à une monnaie sans Etat", poursuit Jean Quatremer, "ils demandent des engagements concrets vers le bâtiment d'une autorité politique et économique commune. Il faut que les 27 montrent qu'ils sont tous attachés à l'euro".

Cependant, l'intégration politique demandée par Berlin ne fait pas l'unanimité à Paris. "Le PS est divisé entre partisans et détracteurs du référendum de 2005, et les Français non plus ne sont pas des euro-enthousiastes". En outre, il y a à peine quelques mois, la France a connu une vague de germanophobie et le rapport entre les deux pays est toujours difficile. "Il est vrai qu'Angela Merkel ne donne pas le meilleur visage de l'Allemagne", commente le journaliste français, "sa propension à donner des leçons est mal perçue par les Français". Cette attitude pourrait d'ailleurs finir par isoler Berlin dans les négociations, mais pour cela le nouveau président français devra réussir à attirer dans son camp les autres leaders européens.

"L'Allemagne est un leader contre son gré"

Journaliste allemand, Gero von Randow Gero von Randow travaille depuis 1992 pour l'hebdomadaire hambourgeois Die Zeit, dont il est le correspondant à Paris depuis 2008. Il a reçu plusieurs prix pour son activité en tant que journaliste scientifique.

drapeau allemagneA la veille du sommet européen, Berlin a jeté un froid sur les capitales européennes. "Il n'y aura pas d'euro-obligations aussi longtemps que je vivrai", a déclaré mardi 26 juin Angela Merkel. "J'avoue que la position de l'Allemagne est devenue illisible après cette déclaration", affirme Gero von Randow, correspondant à Paris pour Die Zeit. "Jusqu'à présent Berlin était prêt à accepter la mutualisation des dettes, à condition de mutualiser les responsabilités aussi", poursuit le journaliste allemand, "aujourd'hui le gouvernement allemand se dit contraire à la mutualisation tout court".

Alors que la position définitive de Berlin ne sera connue que demain, selon le correspondant de Die Zeit "ce changement de direction pourrait relever de la tactique : Paris fait la même chose, même si personnellement je pense qu'il vaudrait mieux laisser de côté la tactique en ce moment". Qu'il s'agisse d'une déclaration tactique ou pas, les affirmations d'Angela Merkel reflètent une indécision présente aussi dans la presse allemande.  "Le saut fédéral ne convainc pas tout le monde, mon magazine a même choisi de présenter deux ‘unes’" différentes la semaine dernière", commente M. Von Randow. "Selon certains journalistes", ajoute-t-il, "ce pas en avant n'est pas possible maintenant, parce que les Français et les Allemands ne le veulent pas".

En effet, les Allemands ne sont pas des euro-enthousiastes en ce moment. "Ils croient à la formule 'mutualisation des risques contre mutualisation des responsabilités’", explique Gero von Randow, "mais il s'agit d'une conviction politique, en réalité ils ne savent pas quelles pourraient être les conséquences". En outre, poursuit le correspondant de Die Zeit, l'Allemagne vit mal sa condition de leader européen : "les Allemands n'aiment pas être montrés du doigt comme un modèle, cela ne fait pas partie de notre culture". "L'Allemagne est un leader contre son gré", explique-t-il "elle préfèrerait continuer à faire son travail sans assumer une grande responsabilité politique, c'est le contraire de la France qui aime avoir plus de leadership politique". "La germanophobie existante en Europe", conclut le journaliste allemand, "est le fruit de l'incapacité d’Angela Merkel d'expliquer ses positions, elle n'est pas douée en pédagogie. Mais les Allemands, et Mme Merkel non plus, ne veulent pas donner de leçons aux Européens".

"L'Europe ? Pour les Italiens elle est comme la Madonna"

marco zatterinMarco Zatterin est depuis 2006 le correspondant à Bruxelles pour La Stampa. Le titre de son blog fait référence au réalisateur américain Stanley Kubrick : "Straneuropa, How I Learned to Stop Worrying and Love the EU".

drapeau italie"L'Italie a une position médiane entre Paris et Berlin", affirme Marco Zatterin, correspondant à Bruxelles de "La Stampa". "Mario Monti est d'accord avec François Hollande concernant les mesures pour la croissance. Il souhaite également que les investissements ne soient pas pris en compte dans le calcul pour le déficit et prône la mise en place d'un mécanisme automatique d'intervention de la BCE, lorsque le "spread" [le différentiel] entre les taux des titres allemands et italiens devient trop grand". En même temps, la position italienne ne concorde pas toujours avec la position française. "L'Italie est d'accord pour céder davantage de souveraineté à l'Union européenne, en outre Mario Monti n'a jamais mis en doute la nécessité de la rigueur, bien qu'il retarde la ratification du Pacte budgétaire pour faire  pression sur Berlin".

Le football au Conseil européen

Jeudi soir, au milieu du Conseil européen, aura lieu la demi-finale de l'EURO 2012 entre Allemagne et Italie. "En 1992, lors du Sommet de Lisbonne, il y avait eu Allemagne-Danemark", raconte M. Zatterin de La Stampa, "à l'époque tous les 12 Etats membres, sauf l'Allemagne, étaient pour le Danemark !".

Le gouvernement italien peut compter sur une ambiance plutôt "pro-européenne" dans son pays. Mais, bien que les mouvements ouvertement anti-européens soient encore peu développés, la situation pourrait changer si l'UE se montrait incapable de prendre des mesures concrètes. "La presse italienne parle beaucoup d'Europe, même si souvent c'est plus par nécessité que par conviction. Cependant, les quotidiens proches de l'ancien gouvernement sont de plus en plus eurosceptiques,  et ils commencent à caresser l'idée d'une sortie de l'euro pour faire plaisir à leur lecteurs". La population du pays reste pourtant en majorité convaincue par le projet européen, qu'elle considère "la seule voie de sortie de la crise", selon le correspondant de La Stampa.

"Pour les Italiens, l'Europe est un peu comme la Madonna", conclut Marco Zatterin, "on y croit en principe, on l'oublie pendant la semaine et on l'invoque quand on a besoin d'un miracle. Et là, les Italiens l'invoquent".

"Germanophobie en Espagne  ? Ça dépend si l'Allemagne arrive en finale"

Josep Maria Martì Font Jusqu'en 2010, Josep Maria Martì Font a été correspondant pour El Paìs à Berlin puis à Paris. Aujourd'hui il travaille au bureau de Barcelone.

Antonio Delgado est depuis 2009 le correspondant à Bruxelles pour la Radio Nacional d'España.


drapeau espagne"L'Espagne est consciente d'être devenue un vrai protagoniste de cette crise, après l'Irlande, le Portugal et la Grèce", affirme Antonio Delgado, le correspondant à Bruxelles pour la Radio Nacional d'España. "Mais mon pays, tout comme l'Italie, est trop grande pour être sauvée", commente-t-il. Après avoir essayé de s'en sortir toute seule, Madrid a demandé il y a une semaine un plan de sauvetage européen pour recapitaliser ses banques. Approuvé par les 17 ministres des Finances de la zone euro, ce plan prévoit un montant entre 51 et 62 milliards d'euros.

"La délégation espagnole défendra les positions françaises et italiennes, pour faire  pression sur Berlin", résume Antonio Delgado. Sur le court terme, Madrid demande "la possibilité pour le FESF d'acheter des bonds italiens et espagnols, pour faire baisser leurs taux d'emprunt", sur le long terme "Mariano Rajoy est favorable à la mutualisation de la dette, comme M. Hollande et M. Monti", conclut le journaliste espagnol. Le premier ministre espagnol, conservateur,  fait effectivement partie du "front de la croissance", et il est prêt à soutenir les propos du Président français,bien qu'il soit socialiste.

"Mariano Rajoy est passé d'être un grand admirateur d'Angela Merkel, à lui donner la faute de tout problème de l'Espagne", affirme Josep Maria Martì Font d’El Paìs. Selon le journaliste, le premier ministre espagnol n'aura qu'une position marginale au sommet : "il n'a pas communiqué au Parlement de Madrid quelle sera sa stratégie diplomatique, mais il n'est pas en mesure d'être plus clair vu que son gouvernement continue à cacher les vrais chiffres de la dette privée accumulée par les caisses d'épargne".

Bien qu'elle soit divisée à l'égard de son premier ministre, la presse espagnole reconnait à l'unanimité la dangerosité du moment. "On utilise souvent des tons apocalyptiques pour parler de ce sommet", affirme le correspondant radiophonique Antonio Delgado. Mais malgré la crainte pour la situation économique, les Espagnols n'accusent pas l'Allemagne d'aggraver leur situation. "La germanophobie en Espagne ?", "il y en aura si l'Allemagne arrive en finale!", affirme le journaliste d’El Paìs. "Il y a une grande communauté allemande en Espagne", poursuit Josep Martì Font, " une fois, l'hebdomadaire allemand Bild avait publié une carte de l'Allemagne où l’ile de Majorque et les îles Canaries étaient représentées comme le 17ème et 18ème Länder !". "En cas de finale Allemagne-Espagne, par contre, la situation pourrait changer", plaisante-t-il.