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Lactalis/Parmalat : le marché unique a encore du mal à passer

Actualité 25.03.2011

Une entreprise européenne en rachète une autre : une journée banale au sein du marché unique européen. Et pourtant, quand le français Lactalis est devenu le premier investisseur de Parmalat, fleuron laitier italien, c'est toute la classe politique italienne qui s'est mise en colère. Jusqu'à préparer un texte pour limiter le passage de ses industries sous pavillon étranger. Européen ou non.

France, 18 mars. De toute évidence, Christine Lagarde et Bruno Le Maire sont guère enchantés par la nouvelle du rachat de Yoplait, fierté de l'industrie française, par General Mills, géant américain de l'agro-alimentaire. Insistant sur leur souci "de préserver l'avenir de la filière laitière en France", ils annoncent leur intention de s'assurer de la mise en place d'un "plan industriel de développement favorable à l'emploi, à l'innovation et aux producteurs de lait".

Une réaction défensive qui aurait été bien différente si l'OPA avait été remportée par Lactalis, autre fierté française en sa qualité de premier laitier européen. Pour préserver les intérêts de la filière laitière tricolore, le gouvernement envisage aussi de mobiliser le Fonds Stratégique d'Investissement (FSI) à l’égard de Yoplait : une manière de garder un certain contrôle français sur les futures décisions stratégiques du groupe.

Le décret italien contient des mesures essentiellement techniques qui ont pour effet de permettre à Parmalat de décaler de plusieurs mois la date de sa prochaine Assemblée générale, de sorte à laisser à des investisseurs italiens qui seraient intéressés le temps d'organiser une riposte contre Lactalis. Prévue à l'origine pour début avril, l'AG aurait donné l'occasion à Lactalis, premier actionnaire, d'imposer ses choix dans le renouvellement du Conseil d'administration de Parmalat.

Le ministre de l'Economie italien, Giulio Tremonti, a annoncé l'adoption prochaine d'autres "hypothèses d'intervention".


Italie, 22 mars. De l'autre côté des Alpes, on apprend avec encore plus de désarroi que le même Lactalis vient de porter à 29% ses parts dans le premier laitier Italien, Parmalat : une opération qui en fait le premier actionnaire. C'en est trop pour le gouvernement italien, qui a déjà cette année vu basculer Bulgari, joyau du luxe, entre les mains françaises de LVMH, et reste impuissant face aux ambitions d’EDF vis-à-vis de son Edison national. Le soir même, le fisc italien annonce des contrôles stricts des conditions de ces rachats. Et le lendemain, le gouvernement dégaine l’arme réglementaire en publiant un décret visant à "défendre ses entreprises stratégiques" (voir ci-contre).

Même secteur industriel, mêmes acteurs, même réaction défensive de la part des gouvernements… il est logique que ces deux informations aient été traitées en parallèle dans la presse. Et pourtant, il y a une différence de taille : dans le second cas, l'opération se fait entre deux firmes européennes, au sein même du grand marché unique, celui pour lequel Michel Barnier met toute son énergie à faire tomber les dernières frontières.

Le patriotisme économique a la vie dure

Interrogé à l'occasion de sa conférence de presse à la sortie du Conseil européen, Nicolas Sarkozy avoue ne pas être au courant et ne pas avoir d'avis sur la question. Avec humour, il invite le journaliste italien à contacter sa femme, d'origine italienne, à ce sujet. Quoi qu'il en soit, le patriotisme économique n'est pas un comportement étranger à la France.

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"C'est une chose de défendre les entreprises européennes contre des OPA plus ou moins amicales venues d'autres continents", explique l’eurodéputé Henri Weber, spécialiste des questions industrielles au Parlement européen, "mais c'en est une autre de s'ériger contre des fusions au sein du marché unique".

Car pour le gouvernement italien, la motivation n’est pas d’ordre purement économique – l’entreprise Parmalat a été, de l’avis général, fort mal gérée par ses patrons italiens, et l’irruption de Lactalis pourrait au contraire lui être bénéfique - mais c’est une question patriotique.

Que l’entreprise visée soit française plutôt qu’américaine ou chinoise ne semble pas faire de différence. Dans tous les cas, c’est le "principe de réciprocité" qui doit s’appliquer, pour le ministre de l’Economie Giulio Tremonti. Une attitude que regrette Henri Weber : "Les chinois ne permettent pas d'OPA sur leur espace économique : c'est pourquoi nous devons appliquer ce principe. Mais l’argument ne tient pas au sein même de l'espace européen. Bien sûr qu'il faut une réciprocité de la part de la France, mais elle existe largement !" estime-t-il.

Le droit européen interdit toute mesure protectionniste au sein du marché unique. Concernant la conformité du décret avec ce droit, elle n’a pas encore été établie, les services du commissaire Barnier n’ayant pas encore pu examiner les détails du décret selon la porte parole Chantal Hughes. Le diable sera-t-il dans les détails ?


Mais même 20 ans après l’achèvement proclamé du marché unique, le cadre de référence des gouvernements continue à être le territoire national, avec les postures défensives qui l’accompagnent.

Aussi l’Italie a-t-elle annoncé son intention d'établir une liste de secteurs stratégiques, largement inspirée des opérations les plus médiatisées de rachat de ses groupes nationaux par d'autres firmes européennes ou mondiales (agroalimentaire, télécommunications, énergie, défense). Pour les industries de ces secteurs, "le système permettrait aux sociétés ciblées de recourir aux mêmes moyens de défense que ceux autorisés dans le pays de l'acquéreur", explique-t-on [La Croix]. Un principe a priori honnête et pas forcément incompatible avec les règles européennes, mais qui repose sur l’idée que les industries nationales doivent être protégées contre une menace même interne à l’Europe.

"Si on veut dégager des champions, il faudra bien que les entreprises fusionnent !"

Cette affaire n'est pas sans rappeler le cas des "Golden Shares". Ces actions détenues par les Etats dans certains de leurs fleurons nationaux (l’Allemagne pour Volkswagen, la France pour Elf…), même détenues en petite quantité, leur conféraient un droit de véto sur l'acquisition de capital, notamment par des fonds ou entreprises d'origine étrangère. La Cour européenne de justice a sévèrement encadré cette pratique, en la limitant strictement à des domaines stratégiques.

Surtout, insiste l’eurodéputé, ce genre de mesure risque de freiner l’émergence de "champions européens", des géants industriels à l’image de ceux qui existent en Chine et aux Etats-Unis, et dont l’Europe rêve depuis longtemps. Il dénonce le double discours d’Etats qui sont les premiers à mettre l’absence de grandes industries sur le dos d'une politique de la concurrence trop stricte, alors qu’eux-mêmes ne sont pas prêts à laisser leurs entreprises nationales se coaliser.

"Je comprends que les Italiens soient un peu nerveux : il y a un effet d’accumulation." admet Henri Weber. "Bulgari, Parmalat, peut être Edison… Mais tout cela se produit parce que l’Italie n’a aucune politique industrielle digne de ce nom".

Accepter de voir nos fiertés nationales fusionner avec les fleurons d’autres pays pour se transformer en fiertés européennes reste un douloureux apprentissage. Les Etats devront apprendre à mettre de côté leurs réticences pour éviter le décrochage compétitif de l'Europe. C'est le message qu'a voulu faire passer Michel Barnier, invité ce matin de France Inter : "Le bon niveau du patriotisme économique, c'est l'Europe".


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