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La démocratie hongroise victime de la crise ?

Synthèse 04.02.2013

Depuis 2008, la presse internationale s’intéresse beaucoup à la Hongrie et fait régulièrement état de l’instauration, par le gouvernement de Viktor Orbán, de nouvelles lois limitant les droits démocratiques. Les atteintes à l'Etat de droit coïncidant plus ou moins avec les débuts de la crise économique en Hongrie, on peut s'interroger sur le poids de cette dernière dans la remise en cause des principes démocratiques dans le pays. Cependant, on peut surtout y voir le résultat d´une suite de crises plus profondes de nature politique.

Les atteintes à la démocratie comme réaction à la crise ?

Parmi les lois du gouvernement Orbán qui constituent une entrave aux libertés fondamentales, la plus notoire est probablement la "loi média" adoptée en 2010, très critiquée au niveau international. Celle-ci a instauré la création d’une nouvelle commission, dirigée par une personne nommée par le Premier ministre, et chargée de surveiller tous les médias, publics et privés. L’ébauche d’une toute nouvelle Constitution ayant pris effet au 1er janvier 2012 compte aussi parmi ces mesures sans précédent, et bien sûr les récents amendements venant sérieusement limiter les pouvoirs du Conseil constitutionnel.

Il faut souligner que le gouvernement en place peut changer la constitution parce que son parti rassemble deux tiers des députés du Parlement, soit une concentration de pouvoir qu’aucun gouvernement n’avait pu obtenir depuis la transition démocratique de la Hongrie en 1989. Presque toutes les institutions politiques indépendantes ont été frappées par les décisions de la nouvelle Constitution de 2012. Tout particulièrement, l’indépendance du système judiciaire et de la banque centrale hongroise y est fortement menacée. L’un des derniers amendements à la nouvelle Constitution exige, lui, un pré-enregistrement des votants. Bien que cet amendement ait été bloqué en janvier 2013 par la Cour Constitutionnelle hongroise, l'interdiction faite à la Cour Constitutionnelle, le 11 mars, de juger de la constitutionnalité des lois sur le fond, ôte tout obstacle à son entrée en vigueur avant les prochaines élections parlementaires de 2014. Bien évidemment, il apparaît difficile de voir dans ces réformes un objectif de réduction des dépenses du gouvernement ou de la promotion de l’économie hongroise. Ces mesures semblent plutôt destinées au renforcement du pouvoir du gouvernement actuel et ne sont donc pas directement liées à la crise.

Le gouvernement Orbán a-t-il été élu grâce à la crise ?

On peut toutefois se demander si la crise n’a pas aidé le gouvernement responsable de ces réformes à accéder au pouvoir et à dominer la vie politique du pays. Le gouvernement Orbán n’a pu changer la Constitution et en ébaucher une nouvelle que parce qu’il a obtenu une majorité de deux tiers au Parlement en avril 2010. En réalité, le parti de centre-droit d’Orban, le Fidesz, a obtenu 53% des votes lors des élections législatives. Cependant, au regard des règles disproportionnelles du système électoral hongrois, ces 53% ont donné au Fidesz 68% des sièges du Parlement ! Toujours est-il que recueillir 53% des suffrages dans un système politique multipartite reste un phénomène qui interroge.

La crise s’est déclenchée lors d’une période de troubles politiques

Ferenc GyurcsányLorsque la crise financière a éclaté en 2008, le gouvernement en place était dirigé par le parti socialiste hongrois (MSzP - Magyar Szocialista Párt). En Hongrie, la crise économique est intervenue alors que se répétaient les crises politiques.

Le parti socialiste prit le pouvoir en avril 2002 grâce à sa coalition avec le parti libéral, l’Alliance des Démocrates libres, avec lequel ils remportèrent une courte majorité de 10 sièges au Parlement. Un gouvernement de coalition fut formé à la suite de ces élections et Péter Medgyessy devint le nouveau Premier ministre du pays. La même année, le journal Magyar Nemzet révéla que Mr Medgyessy avait officié dans des services de contre-espionnage pendant l’ère soviétique et était donc un ancien agent du régime communiste. Suite à cette affaire, le Premier ministre perdit la confiance de ses partenaires de l’Alliance des Démocrates libres, ces derniers étant enracinés dans les mouvements dissidents anti-communistes des années 1980. Il fut contraint de démissionner en août 2004.  

Son successeur Ferenc Gyurcsány, lui aussi issu du parti socialiste hongrois, conduisit le la coalition gouvernementale à une victoire aux élections d'avril 2006. Mais juste après les élections, Mr Gyurcsány prononça un discours, devant les membres élus de son parti, qui fut enregistré à son insu et diffusé par une station de radio hongroise en septembre 2006. Gyurcsány y confessait que le gouvernement avait "évidemment menti pendant les deux dernières années". Il y admettait également qu'"il n’existait aucune mesure gouvernementale durant les quatre dernières années dont lui et son parti pouvaient être fiers" ; au lieu de cela, le pays gisait au milieu d’énormes problèmes financiers et le gouvernement ne sauvait les apparences que "grâce à des centaines de petites astuces" selon ses dires. Ce discours entraîna de nombreuses protestations anti-gouvernementales plusieurs semaines durant, avec une mobilisation grimpant jusqu’à 8 000 personnes.   

Gyurcsány refusa de démissionner, mais engagea un sévère programme d’austérité pour réduire l’énorme déficit budgétaire de l’Etat. Son plan prévoyait notamment une réforme radicale du secteur de la santé qui devait inclure des "frais de visite" pour un patient se rendant chez un médecin ou séjournant à l’hôpital, l'ouverture du marché pour des fonds d’assurance maladie et une privatisation des hôpitaux. Le mécontentement de l’opinion publique augmenta fortement et le parti d’opposition Fidesz saisit l’opportunité pour réclamer un référendum. Ce dernier eut lieu en mars 2008 et a conduit au refus des réformes introduisant un forfait de paiement pour les visites chez le médecin ou à l’hôpital. La perte du référendum fut un camouflet pour la coalition socialiste-libérale et poussa le premier ministre Gyurcsány à renvoyer le ministre de la santé originellement nommé par ses partenaires libéraux. En réponse, l’Alliance des Démocrates libres rompit aussitôt la coalition et se rangea du côté de l’opposition.

La Hongrie se retrouva alors avec un gouvernement minoritaire au Parlement et une profonde crise de légitimité lorsque la faillite de Lehmann Brothers déclencha la crise financière en septembre 2008. En mars 2009, Gyurcsány annonçait sa prochaine démission, mais il fût alors presque impossible de trouver un candidat pour sa succession. Le ministre de l’économie en poste à l’époque, Gordon Bajnai,  finit tout de même par accepter la mission de Premier ministre par intérim, jusqu’aux élections suivantes en 2010. Bajnai forma un gouvernement de technocrates et mit en place un rigoureux programme de réformes. Il diminua les salaires ministériels, introduisit une réforme du système de santé, de pension et d’éducation, et réforma également le système d’imposition. Tandis que ces changements menèrent en 2010 à une croissance du PIB pour la première fois positive depuis mai 2008, le soutien de l’opinion publique au parti socialiste hongrois se détériorait toujours plus en contrepartie.

La goutte d’eau qui fait déborder le vase

Le parti socialiste ayant perdu le soutien du peuple, la victoire du parti d’opposition Fidesz aux élections parlementaires d’avril 2010 était clairement attendue. Cependant le score écrasant avec lequel Fidesz a remporté les élections a constitué une certaine surprise. Bien que les mesures de Bajnai pour lutter contre la crise aient été parmi les plus efficaces prises par le gouvernement socialiste en huit ans, elles furent probablement aussi la goutte d’eau qui fît déborder le vase pour l’opinion publique ; elles sonnèrent le glas de la domination socialiste et annoncèrent la future mainmise du Fidesz sur le pays.