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La crise grecque, symbole d'un projet européen en panne ?

Actualité 18.06.2015

Réunion de la dernière chance : la formule commence à lasser. D'autant qu'elle revient quotidiennement dans la presse en ce mois de juin d'échéance de remboursement pour la Grèce. Les discussions sont houleuses, achoppent. Et la perspective d'un Grexit qui ferait suite à un défaut de paiement apparaît tous les jours moins improbable. En panne de solution, l'Union européenne retient son souffle car c'est l'ensemble de la zone euro qui pourrait bien être remise en cause en cas d'échec.

La crise grecques, symbole d'un projet européen en panne ?

Enième discorde sur la liste des réformes

Au risque de caricaturer à l'extrême, la partie pourrait se jouer sur la somme de 2 milliards d'euros. Soit environ 1% du PIB grec qui représente lui-même environ 2% du PIB européen. C'est ce qui sépare à l'heure actuelle les réformes proposées par Athènes et celles demandées par ses créanciers : la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI).

Au cours des derniers jours, les discussions ont été âpres entre les deux parties, mais des avancées ont pu avoir lieu, notamment sur le "surplus primaire avant paiement des dettes". Une formulation absconse synonyme de marge de manœuvre budgétaire. Dans ce domaine, les créanciers de la Grèce ont mis de l'eau dans leur vin depuis l'arrivée d'Alexis Tsipras au pouvoir en janvier dernier. Ils ne réclament plus qu'un surplus d'1% en 2015 et ont repoussé leur exigence initiale de 3,5% à 2018. Le 15 juin, le Premier ministre grec a cédé.

Un signal positif, voire décisif, en vue d'un accord avant le 30 juin ? Pas tout à fait. Car d'autres points doivent encore être résolus : les fameux 2 milliards d'euros. Pour l'heure, les perspectives d'économies sont jugées insuffisantes. Trois types de réformes de structure sont à l'étude.

L'augmentation de la TVA d'abord, concernant notamment l'électricité qui s'appliquerait alors à 23%. Une option rejetée en bloc par Alexis Tsipras dans la mesure où cela entrainerait une augmentation de son prix d'environ 10% pour les Grecs.

La réforme des retraites ensuite. Les créanciers demandent en effet 1,8 milliard d'euros d'économies supplémentaires par an afin d'assainir un système de fait insoutenable. A cet égard, le FMI se montre particulièrement intransigeant alors que la Commission européenne et la BCE tendent à faire profil bas compte tenu des efforts colossaux déjà exigés des Grecs. Sur ce terrain également, le gouvernement de gauche radicale fait pour le moment le dos rond.

Le marché du travail enfin devrait également faire l'objet de réformes pour satisfaire les créanciers de la Grèce, comme le souhaite, ici aussi, le Fonds monétaire international qui voudrait appliquer à Athènes les mêmes remèdes (ultra)libéraux qu'aux autres pays du monde dans lesquels l'institution intervient.

Jeu de patience à hauts risques

Problème de taille tant pour la Grèce que la zone euro : le temps presse avant l'échéance du 30 juin, date à laquelle le pays doit rembourser la somme de 1,6 milliard d'euros au FMI. Or les caisses sont vides et Athènes dépend totalement du versement d'au moins une partie des 7,2 milliards d'euros d'aides restant à débloquer.

Comme prévu, la réunion des ministres des Finances européens du 18 juin à Luxembourg n'a pas débloqué la situation. Les détails techniques et chiffrés n'étaient pas arrêtés et à cela s'ajoute un "problème d'hommes". Yanis Varoufakis, le ministre grec des Finances est en très mauvais termes avec ses homologues, à commencer par l'Allemand Wolfgang Schäuble, qui semble en outre de moins en moins hostile à l'idée d'un "Grexit".

Prochaines échéances :

19 juin : Réunion  de la BCE sur l'état des banques grecques et la possible augmentation de leur soutien financier d'urgence

22 juin : Sommet de la zone euro extraordinaire, précédé d'une nouvelle réunion de l'Eurogroupe

25 et 26 juin : Conseil européen

En outre, Christine Lagarde, directrice du FMI, s'est montrée particulièrement offensive à l'égard de la Grèce à qui elle semble ne plus rien vouloir céder en vertu des exigences que l'institution qu'elle dirige a envers les autres pays débiteurs. Mme Lagarde a demandé à ce que les discussions se déroulent "avec des adultes dans la salle". Ces dernières reprendront le 22 juin à Bruxelles, avec un sommet de la zone euro extraordinaire réunissant les chefs d'Etat et de gouvernement.

Au fond, Alexis Tsipras, qui plaide depuis janvier pour une solution politique à la crise grecque, compte sur le Conseil européen des 25 et 26 juin prochains pour obtenir gain de cause. Or même si un accord devait être trouvé à cette occasion, il devrait encore être entériné par l'Eurogroupe puis validé par certains parlements nationaux, dont le Bundestag, de plus en plus méfiant vis-à-vis de la Grèce.

Dans cette confrontation "réformes contre argent frais", pour reprendre la formule du Monde, c'est à celui qui baissera les yeux en dernier. Le Premier ministre grec mise sur la crainte européenne, et notamment franco-allemande, d'une dislocation de la zone euro en raison d'un défaut de paiement de la Grèce. Tandis que les Européens cherchent à acculer Athènes afin de ne pas créer un précédent qui "serait le signe qu'on peut faire chanter l'Europe pour des intérêts nationaux", a synthétisé Sigmar Gabriel, le ministre allemand de l'Economie. Le but final étant de donner le moins de marge possible aux partis populistes, et particulièrement d'extrême droite comme le Front national.

Accroître l'intégration économique européenne est-elle possible ?

Face à ce blocage, amplifié par une incompréhension réciproque entre le gouvernement de Syriza, qui refuse de jouer le jeu européen, et ses créanciers qui exigent des réformes en contradiction totale avec le programme du gouvernement, la question d'une réforme du système européen est de nouveau d'actualité.

C'est ce pour quoi militent les économistes Thomas Piketty, auteur du best-seller Le Capital au XXIe siècle, Xavier Timbeau, directeur d'études à l'EHESS et Maxime Parodi, sociologue à l'OFCE. "Confions à un organe représentatif des parlements nationaux de la zone euro, c'est-à-dire un embryon d'une véritable chambre parlementaire de la zone euro, la résolution de la dette grecque", ont-ils écrit dans Le Monde. De cette manière, poursuivent-ils, "on ouvrirait la porte à une solution à la fois plus constructive envers la Grèce et les autres pays lourdement endettés et plus juste envers les contribuables de la zone euro".

Plus largement, même si la Grèce devait éviter le défaut de paiement et l'Europe les soubresauts imprévisibles d'une crise financière qui en découlerait, une réforme et, partant, un approfondissement de l'intégration économique européenne apparaît, pour de nombreux responsables politiques ou think tanks, incontournable.

S'exprimant à l'occasion d'un colloque organisé le 3 juin par la Fondation Jean Jaurès, c'est en tout cas l'avis d'Henrik Enderlain, directeur de l'antenne berlinoise de l'Institut Jacques Delors. "Pas viable à long terme", la zone euro n'a, selon lui, pas réussi à accroître la convergence économique et sociale entre les Etats membres. Par conséquent, la question du partage de la souveraineté se pose, avec la possibilité de mettre en place un "fédéralisme par exception", qui laisserait les mains libres aux Etats – "dans les limites des traités" – en période de croissance et qui opèrerait un transfert de souveraineté en cas de crise, sous couvert "d'un contrôle démocratique étroit" qui, il est vrai, n'existe pas à l'heure actuelle.

Naturellement, ces quelques idées ne sont que conjectures. A plus forte raison car elles nécessiteraient certainement une modification des traités, soit une perspective qui aurait de quoi effrayer la plupart des capitales. De manière plus modeste, mais peut-être plus facilement réalisable, le couple franco-allemand, par l'intermédiaire d'Emmanuel Macron et de Sigmar Gabriel, propose de réfléchir à une Europe à deux vitesses. Bâtie en opposition à la volonté de réforme européenne de David Cameron, la vision des deux ministres de l'Economie est celle d'une politique fiscale et économique commune pour la zone euro.

Une idée qui n'est pas neuve, dont la mise en œuvre concrète n'est pas encore actée et qui pourrait de toute façon arriver trop tard en cas de "Grexident" : mot-valise désignant une sortie de la Grèce de la zone euro "par accident", à la suite, par exemple, d'un défaut de paiement.