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"La baisse du budget de la PAC, ça nous inquiète"

Actualité 24.10.2018 Marie Guitton

La PAC n'en finit pas de nourrir les débats. "Opacité" et "régression" d'un côté, "réussite" et "optimisme" de l'autre… Lundi 22 octobre, la politique agricole commune a de nouveau fait l'objet d'une consultation citoyenne sur l'Europe, à La Recyclerie, Porte de Clignancourt à Paris.

La capacité de la politique agricole commune à répondre aux nouveaux défis interroge - Crédits : Marie Guitton / Toute l'Europe

La capacité de la politique agricole commune à répondre aux nouveaux défis interroge - Crédits : Marie Guitton / Toute l'Europe

Il y a quarante ans, c'était déjà un sujet de campagne pour Martine Buron, qui se présentait pour la première fois aux élections européennes. "La Politique agricole commune (PAC) a beaucoup bougé, mais elle reste la première politique et la plus intégrée de l'Union européenne", remarque aujourd'hui celle qui est devenue présidente de la Fédération française des Maisons de l'Europe. "Donc les débats vont être difficiles, comme chaque fois…", souffle-t-elle face au large public réuni dans le nord de Paris ce lundi 22 octobre.

En plus d'assurer la sécurité alimentaire et un revenu aux agriculteurs, la politique agricole commune doit répondre aux enjeux environnementaux et sanitaires qui préoccupent de plus en plus la population. Or à sept mois des élections européennes de mai prochain, les eurodéputés et les ministres des Etats membres planchent sur les propositions de budget de la Commission pour la période 2021-2027. Et cette dernière propose "une diminution du budget de la PAC, qui représente actuellement 40 % du budget de l'UE", rappelle Christophe Préault, l'administrateur du site Toute l'Europe, modérateur du débat parisien.

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L'agriculture, toujours une "priorité" ?

En arrivant par le train de Bruxelles, Vincent Cordonnier, assistant politique à la direction générale de l'Agriculture de la Commission européenne, a vu défiler "des prairies avec des vaches laitières", des moissonneuses pour récolter les betteraves… "Et si j'avais continué, j'aurais traversé les plaines céréalières de la Beauce jusqu'au riz de Camargue", imagine-t-il, en énumérant les réussites de la PAC : la fin des pénuries dans l'après-Guerre, les aides aux producteurs, mais aussi le maintien d'une "variété de productions" ou "l'amélioration de la performance environnementale de l'agriculture, avec une baisse de près d'un quart de ses émissions de gaz à effet de serre ces 30 dernières années".

Mais comment répondre aux nouveaux défis avec un budget plus serré ? La lutte contre le changement climatique est plus urgente que jamais, les exigences des consommateurs sont de plus en plus élevées tout en restant très diverses d'un pays à l'autre, et même d'un quartier à l'autre. La digitalisation pose de nombreuses questions en matière de protection des données ou de formation des agriculteurs aux nouvelles pratiques. Sans compter que l'innovation et la recherche coûtent cher.  

Avec la proposition de la Commission, "on passerait à 30 % du budget européen alloué à la PAC", explique Vincent Cordonnier. "Dans le contexte budgétaire actuel, avec la sortie du Royaume-Uni et d'autres politiques majeures à financer comme l'immigration, c'est tout de même un symbole très fort de l'importance que l'Europe accorde à l'agriculture", estime-t-il. "Certains pays pensent que c'est déjà trop et ne veulent pas augmenter leurs contributions."

Où va la future PAC ?

La France en tête des frondeurs

A l'inverse, la France, premier bénéficiaire des fonds européens dans ce domaine, "accueille la proposition de la Commission avec prudence". "Elle demande le maintien du budget actuel en euros courants, et se dit prête à augmenter sa contribution", rapporte Frédéric Michel, représentant du ministère de l'Agriculture, qui cite notamment deux raisons à cela : une certaine "sensibilité culturelle au sujet de l'alimentation en France", et le fait que le secteur agricole représenterait "plus d'un million d'emplois directs et indirects" dans notre pays.

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En contrepartie, "il faut simplifier la PAC", concède-t-il, conscient des critiques qu'elle suscite. Face à celle, récurrente, des citoyens concernant son "opacité" (encore soulignée lundi soir à La Recyclerie), la Commission suggère qu'à l'avenir, chaque pays soit plus ou moins libre d'établir son "plan stratégique" sur "l'utilisation" des aides de la PAC, ce qui aurait l'avantage de "rapprocher le centre de décision" des populations locales. "La France dit oui à plus de souplesse", informe donc Frédéric Michel. "Mais il faut faire attention à tout de même garder des critères communs" sur les pratiques agricoles en Europe. L'Hexagone défend notamment l'idée de diriger plus d'aides vers "les agriculteurs qui mettent en œuvre des pratiques favorables à l'environnement", précise-t-il.

"Ce qu'on souhaite, c'est permettre sur tout le territoire, à ceux qui le veulent, d'être vertueux", abonde Patrick Dezobry, agriculteur céréalier d’Île-de-France et vice-président de la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles). Celui-ci évoque une préservation de l'emploi, couplée à des prix plus justes payés par les consommateurs et les intermédiaires pour rémunérer les producteurs. "On demande une récompense de nos qualités", résume-t-il.

La future PAC devra "réconcilier" les agriculteurs et les citoyens

Son fils s'est lancé dans la vente directe de légumes "propres" cette année : "Il doit intervenir manuellement", souligne Patrick Dezobry. Mais il lui est difficile de trouver de la main d'œuvre et d'assumer les surcoûts : "Le numérique pourra énormément nous aider, à éliminer les mauvaises herbes sans produits phytosanitaires par exemple, mais c'est une évolution lente, raconte le père de famille. Donc aujourd'hui, quand on voit la baisse du budget de la PAC, ça nous inquiète."

Changer d'angle pour aborder le problème

A La Recyclerie, une auditrice s'interroge néanmoins sur l'angle par lequel est systématiquement abordé le problème : "Le grand discours sur le budget donne une vision d'assistanat de l'agriculture", regrette-t-elle. "Ce qu'on veut comprendre, c'est les déterminants : quelles seraient les conditions qui permettraient de donner des revenus non pas décents mais normaux aux producteurs ?". Pour elle, "c'est plutôt en termes juridiques et fiscaux qu'on devrait raisonner, plus qu'en termes de compensation."

Outre la question du juste prix payé aux producteurs, l'agriculteur Patrick Debrozy évoque effectivement "des disparités très importantes sur les charges, y compris entre les 27". Il réclame aussi "un système assurantiel plus performant qui permette de se protéger en cas d'aléas", ou encore une règlementation plus approfondie des zones d'activité économique en faveur des zones artisanales et de friches.

"On a fait des analyses d'impact s'il n'y avait plus d'aides", rappelle toutefois Vincent Cordonnier : outre une baisse de la production, "il y aurait surtout une concentration des acteurs dans les zones les plus productives, avec la disparition des autres… Donc voilà comment certains agriculteurs tireraient leur épingle du jeu."

Mauvaise volonté des Etats membres

Un étudiant de l'Institut national agronomique Paris-Grignon porte de son côté un regard très sceptique sur les capacités de la PAC à protéger l'environnement. "Moi j'y voit une régression", tacle-t-il, en rappelant que des dispositifs vertueux (comme l'"eco-scheme" qui permettrait de réserver des aides directes aux exploitants qui mettent en œuvre de bonnes pratiques) restent pour l'heure "optionnels". "Peut-être qu'il faudrait avoir un vrai budget environnemental commun ?", se demande-t-il en ajoutant que la bonne volonté des Etats membres, lorsqu'ils jouissent d'une marge de manœuvre dans le cadre de la subsidiarité, reste toute relative.

De l'aveu même de la Commission, l'échec porte au contraire sur le fait d'avoir voulu "tout discuter à Bruxelles", aboutissant à un "résultat moyen applicable partout", sans prise en compte des spécificités nationales et régionales. L'agriculture irlandaise pèse par exemple trop lourd dans le bilan carbone du pays. Le Portugal a, quant à lui, une vraie problématique de vieillissement de sa population agricole. "Donc la Commission propose que chaque Etat membre analyse ses besoins sociaux, économiques et environnementaux, et présente ses mesures. Mais il y a aura des garde-fous", répète Vincent Cordonnier.

Les accords de libre-échange, l'étiquetage et l'information des consommateurs, la qualité comme critère de compétitivité, la place des agriculteurs dans la société, le déséquilibre entre les géants de l'agroalimentaire et les petits paysans, ou encore les opportunités que pourraient représenter la chimie verte et la production d'énergie pour l'agriculture font aussi l'objets de questions-réponses entre le public et les intervenants. Mais l'heure tourne, et il est temps de conclure : "L'Europe nous apporte des contraintes, certes, mais pour nous c'est indispensable. Donc je crois qu'on y arrivera. Je reste optimiste", sourit l'agriculteur Patrick Dezobry.