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"L'Union européenne est-elle une vraie démocratie ?"

Actualité 14.06.2018 Isaure Magnien

Dans le 18e arrondissement de Paris, entre les magasins coopératifs et les commerces de quartier, se trouve le Bar commun. Lieu associatif, il permet à toutes les bonnes volontés de s'engager et d'aider selon ses moyens. C'est également un espace d'échanges et de débats, comme l'a à nouveau montré la consultation citoyenne pour l'Europe du mercredi 13 juin, sur le thème "L'Union européenne est-elle une vraie démocratie ?".

Consultation citoyenne au bar commun

Autant dire que le public avait sa réponse avant de commencer le débat : invités à se placer dans la salle en fonction de leur avis, les participants se sont en grande majorité rangés du côté du "non". Seules Gaëtane Ricard-Nihoul, invitée comme "grande témoin" pour la soirée, en tant que membre de l'équipe ministérielle des Consultations citoyennes, et Constance Lauffet, représentante de Toute l'Europe, venue animer les débats sur les réseaux sociaux, se retrouvent de l'autre côté. Un seul participant, David, se place au centre, indécis, et attend qu'un des deux camps parvienne à le convaincre.

Trois citoyens engagés

Après cette phase introductive, qui donne le ton de la soirée, Julien Roirant, fondateur d'Agoralab et animateur du débat, présente les trois "citoyens témoins" sélectionnés en amont de l'évènement, qui ont pour rôle d'interpeller intervenants et participants sur des sujets liés à la démocratie européenne. Ils ont auparavant eu l'occasion, pendant les semaines précédant l'évènement, de s'exprimer et de partager leurs avis sur les réseaux sociaux.

Pierre Haroche, normalien, chercheur en sciences politiques sur les questions européennes et membre du mouvement "A nous la démocratie !", choisit de questionner les institutions européennes, qui ne sont selon lui pas suffisamment démocratiques. En effet, "une vraie démocratie, ce ne sont pas des institutions avec des élections, mais un système où les citoyens ont de l'influence". En réponse à Mme Ricard-Nihoul, qui rappelle que l'Union européenne est une démocratie représentative grâce aux élections européennes et à la désignation du président de la Commission à l'issue des élections, il ajoute que "les candidats européens, pour devenir président, ne le sont pas par leur popularité au niveau européen. Ils sont désignés par leurs partis, après des tractations politiques qui ne servent que les intérêts personnels".

Benjamin Jeanroy intervient à son tour. Co-fondateur du "lobby participatif et citoyen" Echo, son intervention porte sur les groupes d'intérêts. Pour lui, il existe une inégalité prégnante entre le poids des lobbies en Europe et celui des citoyens. La multiplicité des institutions et l'opacité de la prise de décisions n'aident pas les citoyens à accéder à une forme de pouvoir.

Enfin, Thomas Watanabe Vermorel présente ses propositions pour plus de démocratie en Europe. Pour ce directeur d'école maternelle - publique, précise-t-il - et membre du Parti pirate, on ne peut pas "se cacher derrière les carences de démocratie des Etats membres pour justifier le manque de démocratie de l'Union européenne". Pour lui, il faut replacer la participation citoyenne au centre du débat. On pourrait même "dépasser le modèle de démocratie participative, grâce aux nouvelles technologies, notamment en allant vers la 'démocratie liquide'", explique-t-il.

Le débat a commencé depuis une petite demie-heure et le public commence déjà à s'échauffer, alors que la salle se remplit peu à peu. En réponse à une question du public, Gaëtane Ricard-Nihoul précise que "la démocratie participative et la démocratie représentative ne peuvent pas aller l'une sans l'autre". Et donne l'exemple d'une initiative de la Commission européenne qui, en mai, a tiré au sort des citoyens de tous les pays membres de l'UE pour créer un questionnaire sur l'avenir de l'Union.

[Reportage] 100 citoyens européens réunis à Bruxelles pour discuter du futur de l'Europe

Pour une Assemblée constituante

Alors qu'un problème technique limite l'interaction avec les réseaux sociaux, initialement prévue, et après quelques remarques sur le manque de démocratie, justement, du format du débat, on décide de davantage donner la parole au public.   

Un vote à main levée décide du sujet qui sera traité en priorité. Parmi les thématiques défendues par les trois citoyens témoins, le sujet sur la réforme des institutions est choisi. Avant de donner la parole aux participants, Julien Roirant prévient : "nous sommes ici pour faire des propositions, non pour régler des comptes".

Francis, membre aguerri du public rompu à l'exercice de l'assemblée délibérative, fait donc une première proposition. Pour lui, l'Union européenne a besoin d'une constitution. A cette fin, il faudrait qu'une Assemblée constituante soit élue dès 2019. A cette proposition, soutenue semble-t-il par la majorité du public présent, Gaëtane apporte une précision :  "l'Union européenne tient sa légitimité des Etats et des citoyens. Ainsi, qui la constituante doit-elle représenter ?"

Pour un des participants, une telle idée ne peut émaner des représentants de l'Union européenne, qui ont "personnellement trop à perdre". Il faudrait donc une initiative citoyenne. Un autre participant s'inquiète : cette constitution devrait être lisible et courte, contrairement au traité rejeté en 2005.

Pour clore le sujet de la Constituante, Julien Roirant résume : "vous proposez donc de créer une Assemblée constituante, qui permettrait de rédiger une Constitution, au-dessus des traités, rédigée par des citoyens tirés au sort, de façon compréhensible par tous."

Eduquer et politiser l'Union européenne

Un nouveau sujet peut alors être abordé, et c'est Maud, étudiante originaire d'Ardèche, qui affirme : "on ne sait rien, on ne connait rien". Pour elle, il faudrait donc intégrer dans le cursus scolaire une "éducation civique européenne".

Pour Pierre cependant, la théorie est importante mais ne suffit pas. En effet, pour que ces thématiques entrent dans le débat public et soient appréhendées par tous, il faudrait une politisation de l'Union européenne. Politisation empêchée, selon lui, par les élus qui érigent des murs entre eux et les citoyens.

Benjamin est d'accord. Pour lui, faire émerger une conscience européenne est primordial. Cela pourrait notamment passer par l'établissement de règles dans les médias lors des élections européennes, pour par exemple obliger à donner la parole aux candidats de tous les pays de l'UE.

Il ne reste plus beaucoup de temps pour mener le débat à son terme, et de nombreux sujets ont déjà été passés en revue : créer un Sénat citoyen, accorder plus de pouvoir au Parlement européen, renommer les institutions, mettre en place un véritable droit d'initiative citoyenne… les idées ne manquent pas.

Car c'est Thomas qui, en fin de débat, semble le mieux résumer le sentiment partagé par beaucoup dans la salle : "tout ce qu'a dit Gaetane [qui représente l'Union européenne] est juste. Mais ce n'est pas suffisant".

En savoir plus : vidéo du débat