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L'OTAN, chef de la diplomatie européenne ?

Actualité 03.04.2014

La crise ukrainienne, exacerbée par l’annexion de la Crimée par la Russie, a de nouveau mis en lumière les lacunes de la politique européenne de sécurité et de défense. L’attachement persistant des Etats membres à leurs prérogatives nationales, couplé à l’absence de leadership fort au niveau communautaire, consacrent donc l’OTAN et les Etats-Unis comme des acteurs incontournables et nécessaires de la politique extérieure européenne. De fait, confirme Vivien Pertusot, responsable du bureau bruxellois de l’IFRI interrogé par Touteleurope.eu, l’Organisation du traité de l’Atlantique nord s’apparente à un bouclier assurant la sécurité européenne.

Avion de l'OTAN sur le tarmac

La politique européenne de défense n’a pas remplacé l’OTAN

A l’heure actuelle, "il n’existe pas une politique européenne de défense, mais 28", soit autant que le nombre d’Etats membres au sein de l’Union européenne. Selon Vivien Pertusot, responsable du bureau bruxellois de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et spécialiste des questions de défense, le constat est clair. Les pays de l’Union européenne sont réticents à abandonner cette compétence régalienne, d’autant qu’au sein de l’Union, forces et intérêts demeurent hétérogènes. Un phénomène naturellement renforcé par les dernières vagues d’adhésions à l’UE de pays aux indépendances parfois récentes et aux histoires souvent marquées par l’expérience du communisme. A cet égard, les relations bilatérales que chacun de ces pays entretient avec la Russie viennent naturellement encore complexifier la diplomatie globale de l’Union européenne vis-à-vis des nations situées à l’est de ses frontières.

Certes, la construction européenne a progressivement doté l’Union de prérogatives en matière de diplomatie et  de défense, avec la création en 1992 de la Politique étrangère et de sécurité commune (PESC) et la Politique européenne de sécurité et de défense (PESD, aujourd'hui PSDC) qui donnent la possibilité à l’UE de recourir à des moyens militaires. Toutefois, comme le note le capitaine de corvette Pierre Saucede, "l’OTAN demeure le cadre de référence de la défense européenne. Les dispositions inscrites dans le traité de Maastricht sont ainsi reprises dans le traité de Lisbonne : la PESD doit respecter les obligations découlant du traité de l’Atlantique nord qui reste, pour les Etats qui en sont membres, le fondement de leur défense collective et l’instance de sa mise en œuvre". Dans ce contexte, il est logique que la politique européenne de défense dépende fortement de l’engagement individuel des Etats membres aux forces armées les plus importantes, tous membres de l’OTAN : la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne.

Des budgets en baisse induisant la nécessité de l’implication américaine



Vivien Pertusot
est responsable de l’Institut français des relations internationales (IFRI) à Bruxelles. Spécialiste de la politique étrangère et de défense européenne, il a précédemment travaillé à l’OTAN et à Carnegie Europe.

Un pays comme la France, estime Vivien Pertusot, "se doit d’être le porte-drapeau sinon officiel du moins officieux de la politique étrangère et de défense européenne". Dans le cas contraire, cette dernière "aura du mal à avancer". Néanmoins, force est de constater que les budgets nationaux consacrés à la défense et à la sécurité sont en baisse. Ce phénomène se vérifie depuis la fin de la guerre froide et s’est accéléré dans le contexte de crise économique depuis 2008. En effet, entre 2010 et 2013, la France a réduit ses dépenses de défense de 3,5 milliards d’euros. L’Allemagne, en pleine réforme de son armée, a opté pour une réduction encore plus drastique, de l’ordre de 8,3 milliards d’euros entre 2010 et 2014. Quant au Royaume-Uni, les pouvoirs publics ont décidé d’une baisse de 8 % des effectifs militaires. "C’est probablement la fin de l’Europe de la défense", résume sévèrement Etienne de Durand, directeur du Centre des études de sécurité à l’IFRI. L'UE a clairement fait le choix de se reposer sur l’OTAN pour assurer sa sécurité, même s’il est vrai que ces baisses significatives de budget ont également un impact sur le financement de l’Organisation : les contributions européennes tendant aussi à se tarir.

Dans ce contexte, l’implication américaine dans les affaires extérieures et de défense européennes demeure cruciale. Or depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis se sont, dans une large mesure, désengagés, du moins militairement, d’Europe. Comme le rappelle Vivien Pertusot, "ce sont 85 % des troupes américaines basées en Europe qui ont été rapatriées depuis le début des années 1990", et depuis lors, "c’est l’engagement sélectif", et donc contextuel, qui prévaut. En visite à Bruxelles et en Europe la semaine dernière, Barack Obama a donc cherché à inciter les Etats membres de l’UE à renforcer leurs efforts en matière de défense. "Comme nous l’avons souvent dit à nos alliés européens, nous voulons voir plus de pays européens tenir leurs engagements en termes de dépenses militaires", a ainsi déclaré le président américain au quotidien néerlandais Volkskrant. Toutefois, le président américain a également tenu à assurer les Européens de l’implication de son pays en Europe, conformément aux souhaits de nombreux Etats membres, notamment d’Europe centrale et orientale. "Le fait que les Etats-Unis jouent un rôle élargi en Asie ne nous détourne en aucun de notre engagement en Europe. La relation avec nos alliés et partenaires européens est la pierre angulaire de notre engagement international", a poursuivi Barack Obama.

L’OTAN, un bouclier qui protège l’Europe et empiète sur l’aire d’influence russe

Ces mêmes pays dont l’histoire est liée à celle la Russie et de l’Union soviétique ont aujourd’hui des raisons de craindre, sinon pour l’intégrité de leurs frontières, pour leurs balances commerciales – la Russie étant un partenaire économique incontournable – ou pour leur approvisionnement énergétique. A cet égard, leur appartenance à l’OTAN (seuls l’Irlande, la Suède, la Finlande, l’Autriche, Malte et Chypre sont membres de l’UE mais pas de l’OTAN) rend extrêmement improbables d’éventuelles nouvelles manœuvres russes. En effet, un scénario selon lequel Moscou chercherait à conquérir de nouveaux territoires dans les pays baltes ou en Finlande, parfois avancé par la presse européenne, est jugé irréaliste par Vivien Pertusot. "Politiquement, économiquement et humainement, la Russie n’aurait aucun intérêt à se lancer dans une telle entreprise", explique-t-il. Dans la région de la mer Noire, en revanche, la situation est moins limpide. La flotte aérienne russe y est très présente, notamment aux abords de la Bulgarie. La Moldavie s’est par exemple déclarée inquiète pour la région de la Transnistrie qui pourrait être tentée d’emprunter le même chemin que la Crimée.

L’OTAN, bouclier de l’Union européenne : l’image n’est donc pas usurpée. A plus forte raison alors que les pays d’Europe de l’est, anciens satellites de l’URSS, ont rejoint l’Organisation. Mais cette progression orientale de l’OTAN constitue aussi un facteur explicatif de la crise actuelle que traverse l’Ukraine. Comme l’analyse l’hebdomadaire allemand Stern, l’aire d’influence russe ne cesse de décroître en Europe. Le rapprochement de l’Ukraine et de l’UE n’étant que le dernier épisode d’un processus initié au tournant des années 1990 : la "perte" du pays entraînant ainsi le rattachement de la Crimée, région donnée à l’Ukraine en 1954 par Nikita Khrouchtchev. Dès lors, tout l’enjeu pour les dirigeants occidentaux, ukrainien et russe sera de ne pas glacer encore davantage des relations aujourd’hui très tendues. D’après Vivien Pertusot, il faut donc s’attendre à ce que l’Europe et les Etats-Unis, à l’image de ce qui s’est passé pour les régions géorgiennes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud en 2008, abandonnent de facto la Crimée à la Russie. Sans reconnaître formellement l’annexion, "Bruxelles et Washington sont susceptibles de ne rien faire de concret pour s’y opposer. Il s’agirait de la posture qui fâche le moins".