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L'Europe du numérique à la traîne

Synthèse 24.06.2015

Aujourd'hui la numérisation irrigue tous les secteurs de l’économie mondiale. Cette révolution en marche depuis plusieurs décennies peine à opérer en Europe. Face aux Etats-Unis et à l'Asie, le vieux continent enregistre dans de nombreux domaines un retard numérique sévère. Dévoilé en mai 2015, le nouvel Agenda numérique de la Commission européenne a l'ambition de combler les lacunes de l'Europe en investissant dans des infrastructures de technologie de l'information et en créant un véritable marché unique numérique. Une révolution en marche dont les retombées économiques et stratégiques semblent cruciales pour l'avenir des Européens.

l'Europe du numérique

Pionniers, les Etats-Unis indétrônables sur le marché du numérique

Outre-Atlantique. C'est là que le centre de gravité de l'écosystème numérique mondial se situe. Plateformes, entreprises, logiciels, de New-York à San Francisco, les Etats-Unis ont démarré leur 3e révolution industrielle il y a déjà plusieurs dizaines d'années s'immisçant dans tous les secteurs. À l’origine, Internet naît d’un programme militaire dans les laboratoires des universités américaines. Le premier réseau reposant sur le routage de paquets, qui est considéré comme l’ancêtre de l’Internet, apparaît en 1969, indiquent dans leur rapport parlementaire de mai 2014 les députées Corinne Erhel et Laure de La Raudière. L’ArpaNet a ensuite été constitué de quatre "nœuds ", situés à l’université de Californie (UCLA), à l’Institut de recherche de Stanford, à l’Université de Santa Barbara et à l’Université d’Utah, à Salt Lake City. En 1983, le réseau ArpaNet a permis de relier 583 "nœuds" à travers le monde puis le réseau militaire poursuit alors son évolution, pour atteindre un objectif global : relier tous les ordinateurs du monde et réaliser l'une des plus grandes révolutions technologiques de tous les temps.

Dès le début des années 90, avant même la généralisation du web, les États-Unis ont pris des dispositions législatives et fiscales pour acquérir le leadership sur cette technologie, indique dans son rapport la sénatrice Catherine Morin-Dessailly.

Et les chiffres parlent d'eux-mêmes. Sur les 50 premières entreprises de médias numériques, 36 sont aujourd’hui américaines. Selon le récent rapport d'Olivier Sichel "L’échiquier numérique américain : Quelle place pour l’Europe ?", en 2012, l’Amérique du Nord représentait 41% de l’excédent brut d’exploitation (ou EBITDA) de l’économie numérique mondiale, en hausse de cinq points par rapport à 2002. A eux trois, Google, Bing et Yahoo représentent près de 99% du marché de la recherche en ligne en Europe et monopolisent donc les portes d'entrée de l'Internet. De façon plus globale, les États-Unis représentent aujourd’hui près de 83% de la capitalisation boursière des entreprises du numérique...contre 2% pour l’Europe.

Comme le rappelle Laurent Bloch, statisticien et informaticien, et cofondateur de l’un des premiers fournisseurs d’accès Internet français, le commerce du contenu et des données n’est que la partie visible de l’iceberg. En dessous, il y a les matériels et les réseaux. Un véritable pouvoir économique pour des entreprises américaines comme Google ou Facebook qui leur permettent de jouer un rôle stratégique déterminant. Grâce à une capacité d'innovation sans égale, les Etats-Unis ont donc réussi à s'imposer et l'Europe semble aujourd'hui bien à la traîne.

Aujourd’hui, le marché numérique, ce sont des services en ligne provenant des Etats membres pour 42 % et des services en ligne établis aux États-Unis pour 54 %. Les services en ligne transfrontières au sein de l’UE ne représentent que 4 % du marché.

D'autres puissances ont également compris tôt les enjeux du numérique. Dans les années 2000, la Chine s’est bâti un écosystème d’entreprises numériques parmi les plus importantes, comme la Russie désormais.

L'absence de stratégie européenne pointée du doigt

Même si le scandale de l'affaire PRISM a ébranlé les Etats-Unis, le pays domine toujours le marché avec plusieurs trains d'avance. Pour la plupart des experts, le retard de l'Europe sur le marché numérique s'explique par une absence de prise de décision commune au sein des Etats membres, par un niveau de numérisation très disparate et par un manque de stratégie numérique européenne.

Peu à peu, les géants américains ont réussi à s'implanter en Europe, grâce à des techniques d'optimisation fiscale leur permettant de ne payer quasiment aucun impôt en Europe. Face aux questions liées au droit à l'oubli ou encore la domination des plateformes par des entreprises européennes, les acteurs européens se sont laissés dépasser.

"D’ici à 2020, l’économie numérique pourrait contribuer à une augmentation du PIB de l’Union européenne d’au moins 4 %, voire de 12 % selon le scénario le plus optimiste. Le numérique est donc source de productivité, de croissance et d’emplois".

Rapport parlementaire d'Axelle Lemaire et Hervé Gaymard - 8 octobre 2013

L’Europe a manqué d’une approche politique ambitieuse sur l’Internet. Un avis partagé par Benoît Thieulin, président du Conseil national du numérique (CNNum), qui pointe du doigt cette absence de stratégie européenne et rappelle que les Etats Unis, contrairement à l’Europe, ont fait des choix stratégiques et des investissements dans le numérique. Lors du lancement de la stratégie de Lisbonne, il y a quinze ans, la France était un leader dans les télécoms, mais ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Même si la Commission Barroso 2 s’est dotée d’une commissaire européenne chargée de la Stratégie numérique, Neelie Kroes, les résultats n'ont pas été concluants. La Stratégie Europe 2020 en 2010 a lancé les bases d'une stratégie européenne du numérique, mais la révolution du numérique en Europe semble réellement prendre de l'ampleur aujourd'hui avec le nouvel Agenda numérique de Jean-Claude Juncker.

Les enjeux sont colossaux. Le secteur des technologies de l’information et de la communication (TIC) est devenu un segment majeur de l’économie des principaux pays industrialisés avec une contribution directe de 5,9 % du PIB en Europe (et 7,5 % aux États-Unis). Au-delà du secteur lui-même, les TIC contribuent au développement de tous les autres secteurs économiques, les TIC représentant en effet plus de 50 % de la croissance de la productivité en Europe.

Les pays européens champions du numérique

Si le retard de l'Union européenne en matière du numérique est une réalité, certains Etats membres sont tout de même bien placés dans la course au numérique. E-carte d'identité, vote électronique, administration numérique, 10 ans après son adhésion, l'Estonie est à la pointe du numérique en Europe. Une révolution sous l’impulsion notamment de Toomas Hendrik Ilves, président de la République d'Estonie.



Depuis 2013, la ville de Lulea au nord de la Suède abrite le premier centre de données ouvert par Facebook en dehors des États-Unis. Avec bien évidemment le climat glacial, l'énergie, stratégique pour le secteur, est aussi le point fort de cette ville alimentée presque entièrement par l'hydroélectricité.

C'est dans le domaine de la e-santé que le pays s'est démarqué. Les médecins envoient directement les ordonnances des patients par mail à la pharmacie, ces derniers n'ont plus qu'à montrer leur carte d'identité. Parmi les avancées technologiques de la petite république balte, la possibilité également de payer avec son mobile les horodateurs. L'administration a tout misé sur le numérique, notamment pour réduire les coûts. Pionnière en Europe sur le vote électronique, l'Estonie a même instauré l'e-résidence. Elle donne aux étrangers accès à toutes sortes d'e-services disponibles. Bien plus tournée vers le numérique que la France, l'Estonie favorise la création d'entreprise, grâce à une procédure simplifier sur Internet.

D'autres pays européens donnent également l'exemple. Située à l’ouest de la ville de Stockholm en Suède, la Kista Science City est un pôle de compétitivité d’envergure dans les TIC. Le site suédois regroupe ainsi un millier d’entreprises (dont IBM, Microsoft, Ericsson…), de nombreux étudiants et des chercheurs en IT de l’université de Stockholm. Le pays peut également compter sur l'émergence de nouvelles start-ups qui peuvent exporter leur technologie.

Plus au Nord, à Lulea, le géant américain Facebook a inauguré en 2013 son premier centre de traitement de données de 30.000 m2 hors Etats-Unis.

Tout comme la Suède, la Norvège et le Danemark sont également en pointe dans la transformation digitale des entreprises et des administrations. Par sa modernité numérique, la Finlande est aussi bien placée attirant de grandes multinationales, comme Google. Le géant américain a investi près de 1 milliard de dollars dans le sud-est du pays, pour ouvrir un datacenter afin de développer ses activités européennes. Depuis quatre ans, la ville d'Helsinki accueille tous les ans l’un des plus grands évènements start-up au monde sous le nom Slush. En 2014, 14 000 participants, 1 400 start-ups, 750 investisseurs et les plus grands médias internationaux ont ainsi été réunis. 3 800 rendez-vous ont été organisés avec des investisseurs. Pour l'édition de novembre 2015, 200 millions d'euros pourraient être investis.