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L'Europe a-t-elle déjà perdu la guerre face à Vladimir Poutine ?

Actualité 26.02.2015

Au bout de la nuit, au bout de l'effort, le 12 février à Minsk, les dirigeants français, allemand, ukrainien et russe se sont mis d'accord sur un plan de paix en Ukraine. Un accord aussi laborieux qu'à la pérennité incertaine. Un premier cessez-le-feu avait été décidé en septembre dernier dans la capitale biélorusse. Il n'avait pas tenu. Le succès de "Minsk II" s'annonce donc fort précaire alors que les séparatistes soutenus par Moscou continuent de grappiller du terrain et qu'un document – non authentifié – fait état d'une stratégie expansionniste et belliqueuse du Kremlin… élaborée avant même la prise de la Crimée il y a tout juste un an.

De gauche à droite : Alexandre Loukachenko, Vladimir Poutine, Angela Merkel, François Hollande et Petro Porochenko

Les accords de Minsk II déjà mis à mal à Debaltsevo

Drôle d'endroit pour une rencontre. C'est à Minsk que François Hollande, Angela Merkel, Petro Porochenko et Vladimir Poutine se sont à nouveau réunis le 12 février pour tâcher d'établir un cessez-le-feu dans l'est de l'Ukraine. Dans l'antre pharaonique d'Alexandre Loukachenko que d'aucuns ont surnommé le dernier dictateur d'Europe. Et après une très longue nuit de discussions houleuses et d'imbroglios, un protocole de paix fut finalement dévoilé. Entretemps, le président ukrainien avait bien failli partir en claquant la porte face à la fermeté de son homologue russe.

Naturellement, personne ne se risqua à crier victoire. Le président français et, à plus forte raison encore, la chancelière allemande s'empressèrent de rappeler la fragilité de l'accord, logiquement échaudés par les échecs et occasions manquées précédentes. Officiellement entré en vigueur le 16 février, le cessez-le-feu fut bafoué dans la semaine, dans la ville stratégique de Debaltsevo. Les combats pour le contrôle de ce point névralgique de l'Ukraine orientale, débutés avant les accords de Minsk, ont abouti sur la victoire des séparatistes et la déroute de l'armée officielle ukrainienne. Un "retrait organisé et planifié", présentera M. Porochenko, peinant à cacher les pertes importantes et le camouflet stratégique.

Désormais, les forces séparatistes, plus que probablement soutenues par l'armée russe, ont le port de Marioupol en ligne de mire, situé sur la mer Noire, à la limite du Donbass. Pour l'heure, aucune offensive n'a été lancée en ce sens, suivant le schéma de conflit larvé en vigueur depuis un an et l'annexion de la Crimée en février 2014. Une pause dans les tensions qui pourrait toutefois être de très courte durée avec la publication, le 25 février, d'un document – impossible à authentifier, mais au contenu jugé plausible par de nombreux journaux européens – attestant d'une stratégie expansionniste et militaire de la Russie sur l'Ukraine, et ce avant la prise de la Crimée.

Amateurisme et naïveté des diplomaties européennes ?

C'est par le journal russe Novaïa Gazeta indépendant, et donc non acquis à la cause de Vladimir Poutine, que le scandale est venu. D'après le document, il relevait de l'intérêt essentiel de la Russie de ne pas perdre "le contrôle du marché de l'énergie en Ukraine", justifiant de fait une "intervention" sur le terrain, sous couvert de soulèvements populaires et de référendums dans des régions majoritairement proches de Moscou : la Crimée et celle de Kharkiv. Les suites de cette révélation sont encore inconnues, mais ces dernières confirment l'impression que le Kremlin et Vladimir Poutine ont, depuis la chute de l'ancien président ukrainien Viktor Ianoukovitch il y a un an, un coup d'avance sur les Occidentaux.

Un sentiment partagé par de nombreux éditorialistes européens, ou encore par la Chambre des Lords britannique, qui a rendu un rapport assassin à l'égard de la diplomatie du gouvernement de David Cameron et de l'Union européenne. En substance, le Royaume-Uni et l'UE sont accusés d'amateurisme et de naïveté vis-à-vis de la Russie, dont ils n'auraient pas compris les intentions et le fonctionnement. "Les relations UE-Russie se sont trop longtemps basées sur l'hypothèse selon laquelle la Russie est en passe de devenir un pays démocratique à 'l'européenne'", stipule le rapport. "Ce n'est pas le cas. Les Etats membres sont lents à appréhender ce fait et à réadapter leurs relations face à cette réalité".

Quant à David Cameron, il serait coupable d'avoir lui-même choisi un "splendide isolement", en laissant la direction de la politique étrangères à ses meilleurs ennemis, Angela Merkel et François Hollande. Copieusement critiqué par le Parti travailliste alors que la campagne pour les élections générales de mai s'accélère, le Premier ministre britannique paierait sa stratégie du cavalier solitaire en Europe. "L'idée selon laquelle notre influence dans les capitales du monde croît à mesure que notre influence en Europe diminue n'est pas seulement un fantasme d'eurosceptique, mais une illusion post-impériale", a ainsi assené Douglas Alexander, probable ministre des Affaires étrangères en cas de victoire des travaillistes. Pour renverser la vapeur, Londres a annoncé, le 24 février, l'envoi de soldats en Ukraine pour entrainer et conseiller l'armée officielle.

David Cameron

David Cameron est le principal absent européen des négociations pour la paix en Ukraine. Une position de retrait qui pourrait lui porter préjudice dans l'optique des prochaines élections législatives britanniques du 7 mai prochain.

D'intervention offensive en Ukraine, il n'en n'est évidemment pas question pour les Européens. Tout comme la livraison d'armes à Petro Porochenko, qui s'apparente à un dernier recours à éviter. Pour l'heure, l'UE s'en est toujours tenue à des sanctions économiques et diplomatiques à l'encontre de Moscou. Ces dernières ont porté leurs fruits, touchant sévèrement l'économie russe. Le 16 février, 19 nouvelles personnalités et 9 entités ont été ajoutées par Bruxelles à la liste à des sanctions comprenant un gel des avoirs et une interdiction de voyager dans l'UE. Un renforcement des sanctions à la portée minime, car si deux vice-ministres de la Défense du gouvernement russe sont visés, aucun membre du cercle rapproché de Vladimir Poutine n'est inquiété.

Les soutiens hongrois, mais aussi grecs, britanniques et français de Vladimir Poutine

De fait, le président russe, parallèlement à sa capacité à prolonger le conflit ukrainien et à empêcher une paix durable, s'efforce de multiplier les contacts avec des dirigeants politiques amis en Europe dans le but de prévenir d'une position européenne commune et virulente. C'est avant tout le cas avec Viktor Orban, le Premier ministre hongrois qui a fait de la politique du Kremlin un modèle. Régulièrement critiqué en Europe pour avoir fait passer des lois liberticides et parce qu'il vise désormais un changement constitutionnel pour conforter son emprise sur les institutions, Viktor Orban a lié l'avenir de la Hongrie à celui de la Russie. Du moins d'un point de vue énergétique. Déjà largement dépendante du gaz russe, la Hongrie a en effet signé un contrat avec Moscou pour la construction d'une centrale nucléaire.

Et la logique n'est guère différente, quoique plus discrète, en Grèce où le Kremlin se place en alternative à l'Europe en cas de désaccord majeur entre le nouveau gouvernement d'Alexis Tsipras et ses exigeants homologues. Un possible rapprochement facilité par la proximité entre le gouvernement russe et Nikos Kotzias, ministre grec des Affaires étrangères. "Pour les Grecs, la Russie est un allié stratégique et économique potentiel qu'ils respectent et connaissent plutôt bien", aurait-t-il en effet déclaré dans des emails révélés par l'hebdomadaire allemand Die Zeit.

D'un point de vue général, les autorités russes cherchent à faire feu de tout bois et à tisser des liens avec des dirigeants politiques partout en Europe, susceptibles de partager certaines positions telles que l'europhobie, l'antiaméricanisme ou encore la volonté d'établir un Etat fort. Y compris au Royaume-Uni et en France où Nigel Farage et Marine Le Pen, respectivement chefs du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni et du Front national, n'ont jamais caché leur admiration pour Vladimir Poutine. Misant sur la progression de la formation française d'extrême droite, la Russie lui a par exemple accordé un prêt de 9 millions d'euros, une somme que le FN pourrait rembourser politiquement.

Dès lors, il n'est pas déraisonnable de penser que la guerre – ouverte, larvée ou diffuse – est partie pour durer entre l'Union européenne et la Russie, avec le sort de l'Ukraine au cœur de la mêlée. Pour le Courrier international, nous aurions affaire à une "paix froide". Dans le même style, pour Arnaud Leparmentier, journaliste au Monde, il s'agirait d'une "drôle de paix", au sein de laquelle l'Europe ferait montre "d'impuissance" et d'un manque coupable de "créativité" pour préserver la sécurité. Quoiqu'il en soit, l'UE n'a pas intérêt à laisser la Russie assoir son emprise sur l'Ukraine, car nul ne sait si l'étape suivante ne sera pas les pays baltes, membres de l'OTAN, mais virulents à l'encontre de Moscou depuis le début de la crise. Le 25 février, des manœuvres militaires ont été ordonnées par les autorités russes à leurs frontières orientales.