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L'Espagne et l'Europe veulent bloquer l'indépendance de la Catalogne

Actualité 02.10.2015

Plus que jamais, Barcelone et Madrid se regardent avec circonspection et défiance. Victorieux lors des élections régionales anticipées du 27 septembre, les indépendantistes catalans veulent désormais forcer la main du pouvoir central et obtenir la séparation. Un objectif fortement contesté par le gouvernement, soutenu par Bruxelles et les Etats membres de l'UE. Amorcée lors du référendum illégal de novembre 2014 sur l'indépendance de la région, la guérilla entre la Catalogne et l'Espagne risque de se poursuivre au moins jusqu'aux élections générales, prévues pour décembre prochain.

Fête de la Diada en Catalogne

"Les indépendantistes gagnent les élections mais perdent le plébiscite"

Une de La Vanguardia, le 28 septembre

Une de La Vanguardia, quotidien catalan, le 28 septembre : "Le oui s'impose"

Entre les indépendantistes catalans et le pouvoir central espagnol, le fossé est béant. A l'image des relations entre Artur Mas, figure de proue des nationalistes, et Mariano Rajoy, Premier ministre espagnol. Les deux hommes ne se sont pas vus depuis plus d'un an. L'organisation d'un référendum non autorisé sur l'indépendance de la région, en novembre 2014, a mis le feu aux poudres et jeté les bases d'une véritable guerre – sémantique, démocratique, constitutionnelle – entre Barcelone et Madrid. Et l'analyse des résultats des élections régionales catalanes anticipées du 27 septembre n'a pas fait exception.

Un bref coup d'œil, comme le propose Courrier international, aux principales Unes de la presse catalane et nationale, suffit pour comprendre le clivage. "Majorité absolue" pour le journal Ara, "Adieu l'Espagne" d'après El Punt Avui, "Le oui s'impose", selon La Vanguardia, soit trois des principaux quotidiens catalans. Pendant ce temps, ABC et El Mundo, quotidiens espagnols de centre-droit de référence, titraient respectivement "La Catalogne ne veut pas partir" et "La majorité des Catalans disent non à l'indépendance". Entre ces deux visions antagonistes, une analyse plus modérée et objective, proposée par El Pais, quotidien de centre-gauche : "Les indépendantistes gagnent les élections mais perdent le plébiscite".

De fait, en remportant 72 des 130 sièges du Parlement catalan, les partis favorables à l'indépendance ont obtenu une incontestable et confortable victoire. L'objectif de la majorité absolue est donc atteint, mais pas celui de recueillir plus de la moitié des suffrages. La coalition pro-indépendance Junts pel si ("Ensemble pour le oui"), associée à la CUP, formation nationaliste d'extrême gauche, n'obtient que 47,8% des voix.

Une d'ABC, le 28 septembre

Une d'ABC, quotidien espagnol de centre-droit, le 28 septembre : "La Catalogne ne veut pas partir"

Un élément largement occulté par Artur Mas, qui entend déclarer unilatéralement l'indépendance de la région d'ici à 18 mois. "Le oui l'a emporté, mais c'est aussi la démocratie qui a gagné. Nous avons un mandat démocratique, nous avons une énorme légitimité pour aller de l'avant avec notre projet", a-t-il déclaré, tout à sa joie. Mais pour le pouvoir central, qui entend lutter de tout son poids pour empêcher M. Mas de parvenir à ses fins, le score des indépendantistes est tout sauf un détail. "Tant que je serai président du gouvernement, je ne discuterai jamais de l'unité de l'Espagne, de la souveraineté nationale ou de la liberté des Espagnols", a ainsi balayé Mariano Rajoy.

Le Parti populaire très ferme sur l'indépendantisme à l'approche des élections législatives

D'autant que le chef du gouvernement entend faire de la défense de l'unité de son pays l'un des axes de sa campagne pour les élections générales, qui doivent se dérouler avant le 20 décembre prochain. L'occasion pour Mariano Rajoy et le Parti populaire (PP, centre-droit) auquel il appartient, de faire oublier la douloureuse politique d'austérité mise en place et les nombreux scandales de corruption rendus publics au cours des derniers mois.

De fait, le PP se place comme la formation la plus intransigeante vis-à-vis des velléités d'autonomie. Le Parti socialiste espagnol (PSOE), quant à lui, a ouvert la porte au fédéralisme. Tandis que Ciudadanos, nouveau parti centriste, n'exclut pas non plus des discussions avec la Catalogne, sans pour autant cautionner l'idée d'un référendum d'autodétermination. Cette dernière option, qui pourrait satisfaire Artur Mas, n'est pour l'heure envisagée que par Podemos, le parti de gauche radicale issu du mouvement des Indignés. Son principal dirigeant, Pablo Iglesias, a promis l'organisation d'une telle consultation s'il devient Premier ministre, même s'il prévoit d'appeler à voter "non".

Quel que soit le prochain gouvernement espagnol – le PP, le PSOE et Podemos sont pour le moment au coude à coude – un geste à destination de la Catalogne semble inévitable. Au minimum, ce sont 2 millions de personnes, soit le nombre d'électeurs ayant voté pour un parti indépendantiste le 27 septembre, qui désirent mettre un terme au statu quo. "Nous voulons l'indépendance car nous souffrons d'un traitement injuste, en matière culturelle, linguistique et économique", a ainsi résumé un participant à la Diada le 12 septembre, principale fête catalane, transformée pour l'occasion en meeting (monstre) de campagne.

Néanmoins, une séparation en bonne et due forme de la Catalogne reste, à court terme, difficilement envisageable. Tout d'abord car le gouvernement espagnol entend utiliser tous les recours juridiques et constitutionnels à sa disposition pour empêcher la création d'institutions étatiques en Catalogne. L'Etat espagnol a également attaqué Artur Mas en justice pour avoir organisé le référendum illégal de novembre 2014. Alors que le leader séparatiste dénonce un "procès politique", Mariano Rajoy met quant à lui en avant le fait que cette consultation est allée à "l'encontre de la loi. Elle dépasse le cadre de la démocratie, elle divise les Catalans, les éloignent de l'Europe et du reste de l'Espagne, et porte gravement atteinte à son bien-être".

Artur Mas et Mariano Rajoy, en 2012

L'Europe contre la fragmentation des Etats membres

Et pour contrer la tentation de l'indépendance, le chef du gouvernement espagnol pourra compter sur le soutien, quoique discret, de l'Europe. Tout comme ce fut le cas lors du référendum pour l'indépendance de l'Ecosse, en septembre 2014, la Commission européenne a tenu à rappeler qu'elle ne "s'immiscera pas dans l'intimité" dans un Etat membre. L'institution de Bruxelles se contentant de rappeler que tout nouvel Etat, même issu d'un membre de l'UE, devrait se porter formellement candidat à l'intégration et ne serait pas admis d'office. A cet égard, un vote à l'unanimité des 28, incluant donc l'Espagne, serait requis. Prudents, les dirigeants européens ont adopté le même positionnement sur la question catalane, Angela Merkel précisant simplement à Artur Mas qu'il lui faudra "respecter la légalité européenne".

D'une manière générale, l'Union européenne accueille traditionnellement les diverses poussées nationalistes avec le plus grand scepticisme. L'indépendantisme catalan, à l'image de l'Ecosse, n'est pas guidé par un sentiment anti-européen, au contraire, mais reste de nature, selon les institutions et les Etats membres, à générer davantage de division que d'union. De plus, dans le cas de la Catalogne, les motifs économiques et fiscaux, incontournables pour expliquer la volonté de séparation, sont mal perçus au niveau européen. Comme l'explique le Financial Times, quotidien économique britannique, l'Europe "opère selon le principe de transferts de ressources des régions riches vers les plus pauvres". Et d'ajouter que "si chaque région riche de la zone euro devait suivre l'exemple catalan et essayer de conserver cette richesse pour elle-même, l'ensemble du bloc s'effilocherait".

D'ici aux élections générales espagnoles, fin 2015, le blocage entre la Catalogne et le pouvoir central espagnol devrait donc persister. Les indépendantistes, eux-mêmes divisés – ne serait-ce que sur la personne d'Artur Mas, pas assuré de pouvoir conserver la présidence de la région – ne pourront compter que sur eux-mêmes face à Madrid. Et si à terme des concessions devraient être formulées, pour l'heure les Catalans voient plutôt se multiplier des avertissements sur les conséquences d'une séparation. De fait, les risques financiers liés à une sortie brutale de la zone euro sont martelés depuis plusieurs semaines, tout comme la possibilité de l'exclusion des clubs sportifs, au premier rang desquels le FC Barcelone de football, élément incontournable de la "catalanité", des championnats nationaux. Une agitation de peurs et d'éléments négatifs rappelant la campagne précédant le référendum écossais, qui n'avait fait à l'époque que renforcer le désir d'indépendance de la nation britannique.

 

Interview de Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'IRIS et de Cyril Trépier, géopolitologue diplômé de l'université de Barcelone