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L'énigme de la puissance européenne

Actualité 02.05.2006

La norme sans la force - © Presses de Sciences Po, 2005"Comment peser sur la scène internationale sans pour autant trahir ses convictions ?" Telle est la question qui se pose aujourd’hui aux Européens et à laquelle Zaki Laïdi, chercheur au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI), tente d’apporter des réponses dans son dernier essai.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a fait du droit le moteur de sa construction : l’usage de la norme a permis aux Etats membres de dépasser leur souveraineté, sans pour autant l’abolir, pour s’organiser à l’échelon communautaire. Mais à l’échelle internationale, l’Union européenne doit composer avec des acteurs qui ne partagent pas sa préférence pour la norme et où "le refus de la puissance est perçu comme une impuissance".

Car si l’Europe a suivi la voie de la gouvernance et de la régulation par le droit, la Realpolitik reste le  fondement des relations internationales. Au sein d'instances comme l’OMC, l’UE se heurte non seulement à l’unilatéralisme américain mais également au scepticisme des pays émergents (Chine, Inde, Brésil…) pour qui la démarche européenne en faveur d’une régulation mondiale obéit en partie à des fins protectionnistes.

A l’instar du "réaliste" Robert Kagan, certains considèrent que l’Europe a peu de chances de s’imposer comme une grande puissance parce qu’elle ne dispose pas de la force militaire, parce qu’elle n’est pas un "hard power". Pour Zaki Laïdi, même si elle se dotait d’une force militaire, il est peu probable que l’Europe devienne un jour une grande puissance du fait même qu’elle ne se conçoit pas comme "la garante ultime de sa propre sécurité". Contrairement aux Etats nations, l’UE ne constitue pas un demos, et n’a donc pas vocation à penser sa sécurité et sa survie comme ces Etats peuvent le faire.

Cependant, le fait qu’elle ne soit pas une puissance au sens classique du terme n’empêche pas l’Union de "faire puissance". Zaki Laïdi dénonce l’idée d’une Europe qui ne serait que "douce" parce qu’elle n’envisage plus de s’imposer par les armes, mais par la seule force de la norme. En cela, son essai offre une alternative aux réflexions classiques sur la puissance. Il propose de penser les concepts de "hard power" et "soft power", introduits par l’universitaire américain Joseph Nye, autrement qu’en des termes dichotomiques.

Pour le politologue du CERI, la norme est non seulement le "meilleur bouclier" de l’Union, mais également son "meilleur étendard". Cependant, l’Europe doit se garder de vouloir "constitutionnaliser l’ordre mondial" ou de confondre la  "défense de ses intérêts avec ceux de la morale universelle", une tentation à laquelle elle a souvent succombé au cours de son histoire.


Zaki Laïdi, La norme sans la force, Presses de Sciences Po, 2005