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L'énergie, nerf d'une guerre géopolitique entre la Russie, l'Ukraine et l'Europe

Actualité 24.03.2014

Quelle attitude adopter face à la Russie ? C'est le dilemme qui se pose aux Etats membres de l'Union européenne depuis l'officialisation de l'annexion de la Crimée par Moscou, vendredi 21 mars. Plusieurs options économiques et diplomatiques s'offrent à l'UE. Seulement les intérêts énergétiques et commerciaux croisés limitent l'unité et les marges de manoeuvre européennes pour peser sur la politique russe.

L'UE réfléchit à l'attitude à adopter face à Vladimir Poutine au sujet de l'Ukraine

L'Europe impuissante face à l'annexion de la Crimée ?

Vendredi 21 mars, Vladimir Poutine a entériné un petit séisme international : l'annexion de la Crimée par la Russie. En seulement quelques semaines, la province pro-russe, comprenant les villes de Sébastopol et Yalta, située sur la mer Noire, non loin de la ville russe de Sotchi, a changé de pays. A la faveur du chaos qui règne en Ukraine depuis plusieurs mois, la Crimée a ainsi organisé un référendum en forme de plébiscite, immédiatement reconnu par la Russie. Selon toute logique, cette annexion a provoqué stupeur, tremblements et colère au sein du gouvernement ukrainien par intérim et de la communauté internationale. Sur toutes les bouches : la grave entorse aux règles du droit international qui constituent le référendum et, à plus forte raison, le rattachement de la Crimée à la Russie.

Pour l'heure, la réponse européenne est restée mesurée, pour ne pas dire timorée. A l'image des Etats-Unis, Bruxelles a émis des sanctions à l'encontre de plusieurs ressortissants russes de premier plan : 33 au total. En outre, le sommet UE-Russie prévu le 6 juin prochain a été annulé, une mesure assortie de la menace d'exclusion permanente du pays du G8. Enfin, l'Union européenne et l'Ukraine se sont entendues, vendredi 21 mars, sur un accord d'association, projet rejeté en novembre dernier par Viktor Ianoukovitch et à l'origine de la grave crise que traverse aujourd'hui le pays. L'accord comprend une coopération avancée dans les domaines de politique extérieure, d'énergie et de justice. D'ores et déjà ratifié, ce volet politique devrait être suivi par des accords économiques et vise bien évidemment à "soutenir" le gouvernement ukrainien face à la Russie, comme l'a expliqué la Commission européenne.

Toutefois, force est de constater que cette première batterie de sanctions n'a pas tempéré les ardeurs du Kremlin. L'Exécutif russe n'a ainsi pas hésité à railler les déclarations et représailles européennes, les qualifiant de "dérisoires" et de "végétariennes". Dans les jours et semaines qui viennent, les Etats membres vont devoir discuter de l'opportunité de renforcer ces sanctions. Parmi les options à leur disposition figurent l'accroissement des gels d'avoirs russes et des restrictions de visas, des mesures économiques, ou encore une isolation sur la scène internationale. Autant de possibilités qui auraient sans aucun doute un impact sur la politique de Moscou, mais qui comportent également des conséquences indésirables pour les pays européens.

Les Européens divisés sur le choix des sanctions

La France a par exemple décidé de stopper sa coopération militaire avec la Russie, mais n'a pas encore renoncé à honorer un contrat portant sur la livraison de deux navires Mistral. Le manque à gagner pour la France s'élèverait à 1,2 milliard d'euros et pourrait entrainer la perte de 1 000 emplois sur les chantiers de Saint-Nazaire.

Sur le plan financier, la City de Londres a aussi beaucoup à perdre dans l'hypothèse d'un départ des oligarques russes, qui sont nombreux à avoir élu résidence dans la capitale britannique. Ces derniers pèsent fortement sur le dynamisme de la bourse et du marché immobilier. Quant à la question énergétique, nombreux sont les pays européens à être dépendants du gaz russe et donc à craindre une coupure de leur approvisionnement. C'est le cas de l'Allemagne qui se fournit à 35 % en Russie. Et c'est naturellement le cas de la plupart des pays d'Europe orientale, dont la dépendance envers les ressources russes est parfois totale. A cet égard, une nation comme la Bulgarie se retrouve ainsi entre le marteau et l'enclume, espérant le retour de la stabilité en Ukraine, pays frontalier, tout en devant ménager Vladimir Poutine et plaider en faveur de sanctions limitées.

Au fond, se pose la question du rapport de force entre la Russie, l'Ukraine et l'Union européenne. D'ici à l'élection présidentielle, qui doit se tenir le 25 mai prochain, Kiev cherche à assurer l'intégrité territoriale du territoire ukrainien et à éviter une faillite économique. A l'inverse, la Russie est en position de force, ayant récupéré la Crimée et détenant les ressources énergétiques. Toute coupure ou augmentation de la facture énergétique par Moscou aurait en effet des conséquences catastrophiques pour l'Ukraine. Dans ce contexte tendu, il revient donc à l'Europe de venir en aide à ce pays voisin et de protéger ses propres intérêts géopolitiques et énergétiques.

L'interdépendance économique devrait empêcher l'escalade des tensions

Comme le rappelle Jean-Marie Chevalier, professeur émérite d'économie à l'université de Paris Dauphine, la dépendance n'est pas à sens unique. La Russie a également un besoin vital des revenus que lui procurent ses exportations de gaz. Couper l'approvisionnement du gaz serait un luxe que Moscou ne pourrait s'offrir en cas d'escalade des tensions avec l'Europe. Cela causerait une chute du PIB de l'ordre de 3,7 %. "La Russie fait partie des Etats souffrant de la 'malédiction des hydrocarbures'", analyse Jean-Marie Chevalier. "La majeure partie de ses revenus en devises proviennent de ses exportations de pétrole et de gaz. Elle n'a donc pas intérêt à les arrêter". En outre, les entreprises européennes sont nombreuses en Russie et elles viennent apporter débouchés et compétences dont le pays ne peut également se passer.

Par conséquent, Jean-Marie Chevalier estime qu'un compromis - certes potentiellement "boiteux" - devrait pouvoir être trouvé entre les différentes parties. Sur le plan énergétique, "il faut que la Russie accepte de fixer un prix du gaz pas trop élevé pour l'Ukraine. Et il faut que la Russie maintienne ses exportations à destination de l'Europe".

A cet égard, des pays comme ceux du groupe de Visegrad (regroupant la Hongrie, la Pologne, la République tchèque et la Slovaquie) réfléchissent à des moyens de diversifier leur approvisionnement. Dans une lettre commune adressée au Congrès américain, ils ont ainsi demandé l'accélération du développement des capacités américaines d'exportation de gaz (de schiste) à destination de l'Europe. "Un processus long, qui ne peut se faire en quelques mois", précise Jean-Marie Chevalier. Et sur le plan géopolitique, il va de soi qu'une issue pacifique ne sera possible que si la Russie ne poursuit pas son expansion territoriale. Une crainte jugée plausible et "inquiétante" par l'OTAN et entretenue par les vues que pourrait avoir le Kremlin sur la Transnistrie, région moldave pro russe et frontalière de l'Ukraine.