Derniers articles publiés

José Manuel Barroso : "L'Europe ne doit pas être trop partisane"

Actualité 20.05.2009

A moins de trois semaines des élections européennes, Touteleurope.fr s'est associé à Metro International pour rencontrer José Manuel Barroso, Président de la Commission européenne, lundi 18 mai. L'occasion de lui poser quelques questions triées sur le volet parmi celles, nombreuses, que nous ont envoyées les internautes de France et d'Europe.

L’homme le plus puissant de l’Union Européenne nous a reçu dans son bureau, à Bruxelles. Alors que la question de son maintien à la tête de la Commission est devenu un enjeu majeur du débat politique en France, il défend fermement sa vision de l’Europe.

 

Voir la vidéo (11'06)

 

 

 

Retrouvez la version intégrale de l'entretien avec José Manuel Barroso

 

Nous avons reçu de nombreuses questions des internautes de Touteleurope.fr et des lecteurs de Metro, mais n'avons pu en sélectionner qu'une douzaine.

Se prêtant au jeu des "questions/réponses", le Président de la Commission européenne s'est exprimé sur des thèmes aussi divers que la crise financière, la sauvegarde des emplois, les OGM, l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ou encore le débat sur son renouvellement à la tête de l'Exécutif européen.


Amandine (Touteleurope.fr) : Comment peut-on réconcilier l'Union européenne avec ses citoyens ?

José Manuel Barroso : L'éloignement des citoyens du projet européen n'est-il pas dû à un élargissement trop rapide et massif ? C'est vrai que dans beaucoup de nos Etats membres, notamment les Etats membres fondateurs, il y a eu un certain temps pour s'adapter à ce nouvel élargissement, qui a été très rapide, de 15 à 27. Mais la vérité, c'est que l'élargissement nous renforce tous. Si on veut l'Europe puissance, je peux vous dire que l'Europe compte beaucoup plus à 27 qu'à 12 ou à 15. Ensemble, nous sommes même plus forts d'un point de vue économique que les Etats-Unis. Pour renforcer le lien entre l'Europe et les citoyens, c'est important d'aller de l'avant avec des choses concrètes. On peut avoir, comme moi, la passion pour l'Europe, mais les citoyens veulent des résultats tangibles. On en a eu par exemple sur des questions comme celle du "roaming", l'itinérance des téléphones portables, qui est maintenant beaucoup moins cher grâce à l'Union européenne, ou sur celle de la transparence des prix des compagnies aériennes. De telles mesures, c'est la meilleure façon qu¹ont les institutions européennes pour se rendre plus proches.



Giampaolo (Metro Italie): Face à la crise économique et financière, qu’est-ce que l’Union européenne peut faire dans les mois à venir pour sauvegarder les emplois et les entreprises ?

JMB : L’Europe doit d’abord continuer à appliquer le plan de relance qui a été approuvé par les 27 états-membres en décembre. Elle doit aussi voir s’il est nécessaire ou pas, en cours de route, d’adopter des mesures additionnelles. Moi-même, je vais en proposer dans les jours à venir en termes d’emploi. Il s’agit de pouvoir utiliser plus facilement le fonds social européen pour, par exemple, permettre aux entreprises qui doivent licencier de conserver leurs salariés en leur offrant des formations. La lutte contre le chômage, c’est ma priorité. Il faut agir en partenariat entre les gouvernements et l’Europe. Nous sommes en train de mobiliser toutes les ressources au niveau européen pour appuyer les efforts que les gouvernements peuvent eux-mêmes faire au niveau national, afin de réduire l’impact de cette crise sur le plan social.


Colette (Touteleurope.fr) : Ne serait-il pas temps que l'Europe envisage des solutions communes pour lutter contre le chômage (partage du temps de travail, salaire minimum...) ?

JMB : La vérité, c’est que nous avons 27 systèmes différents en Europe et que les gouvernements résistent à l’harmonisation. Ce que nous essayons de faire, c’est d’établir quelques principes communs, comme avec la charte des droits fondamentaux. Mais il y a encore des différences. C’est très difficile d’établir une harmonie parfaite entre 27 pays. Par exemple, il y a des pays qui n’ont pas de salaire minimum. Mais il est vrai aussi que le niveau de vie dans nos pays est très différent.


Karim (Touteleurope.fr) : Ne pensez-vous pas que le manque d'intérêt pour les européennes est dû l'insuffisance de visibilité des actions concrètes menées par l'UE et qu’il faudrait davantage les mettre en valeur ?

JMB : C’est vrai, mais pour cela, je dois demander l’aide des hommes politiques au niveau national. Très souvent, leur tentation est la suivante : quand les choses vont bien, c’est grâce à eux, mais quand elles vont mal, c’est la faute de Bruxelles. Avec les 27, nous avons réussi à faire des choses très importantes ensemble, mais après, quand  chacun rentre dans sa capitale, il tend à mettre en relief ce que lui ou elle-même a fait. L’Europe, ce n’est pas simplement Bruxelles ou Strasbourg, c’est nous tous. Il faut expliquer ce qu’on fait ensemble. Nous avons été les premiers à accepter un programme de relance commun, à lancer les idées de la réglementation pour les fonds spéculatifs. C’est aussi l’Europe qui a lancé le processus du G20.


Jackie (Metro Hollande): Un petit pays comme les Pays-Bas peut-il s’opposer à la volonté des grands pays comme le Royaume-Uni, la France ou l’Allemagne ?

JMB : Les Pays-Bas ne sont pas un petit pays et de toute façon, qui sont les grands pays dans ce monde globalisé ? Est-ce que la France, le Royaume-Uni ou l’Allemagne le sont par rapport aux Etats-Unis, à la Chine ou à l’Inde ?
La vérité, c’est que nous sommes tous petits en Europe si nous sommes seuls et qu’ensemble, nous sommes grands. A 27, nous sommes la première économie mondiale, le premier partenaire commercial au monde, le premier contributeur à l’aide au développement. La question, c’est de travailler ensemble dans l’Union européenne, et il est important que tous les pays aient exactement la même dignité.


Teemu (Metro Finlande): Pourquoi les intérêts économiques semblent-ils toujours privilégiés par rapport aux droits de l’homme ? Pourquoi l’Union européenne ne fait-elle davantage pression sur la Chine sur cette question ?

JMB : Je peux vous garantir que dans tous les dialogues que nous avons avec les pays tiers, que ce soit la Chine, la Russie ou n’importe quel autre pays, nous mettons très haut en termes de priorité le dialogue sur les droits de l’homme. Avec la Chine, on ne peut pas ignorer les questions économiques, mais le débat sur la question des droits de l’homme a toujours une place importante. Il faut concilier les deux questions.


Celine (Touteleurope.fr): Pourquoi la Commission souhaite-t-elle autant promouvoir l'agriculture OGM en Europe ?

JMB : La Commission européenne n’a pas une position de principe pour ou contre les OGM, elle a une position très objective. Nous avons en Europe le système le plus strict au monde en termes d’autorisations : c’est une agence indépendante qui doit se prononcer à chaque fois qu’il y a une demande d’introduction de produits OGM. Après, la Commission européenne n’oblige personne à les consommer. C’est à chacun de choisir. Il y a d’ailleurs des règles d’étiquetage pour que les gens puissent savoir si un produit contient ou non des OGM.


Sardine (Metro France) : Pensez-vous que la loi française Création et Internet peut s’appliquer alors que l’amendement Bono du Parlement européen interdit toute coupure Internet sans décision de justice préalable ?

JMB : D’après mes informations, la loi qui vient d’être adoptée en France n’est pas en contradiction avec le droit communautaire actuel, donc elle pourrait s’appliquer. Ceci dit, c’est vrai qu’il y a un débat qui se poursuit au Parlement européen, car il n’a a pas eu d’accord pour approuver le paquet télécom, dans lequel cet amendement était discuté. C’est un domaine extrêmement sensible où il nous faut trouver un équilibre entre d’un côté des droits fondamentaux, d’accès à l’information, et de l’autre côté le respect du droit de la création et de la propriété intellectuelle.


Peter (Touteleurope.fr): La commission européenne est en perte de vitesse par rapport aux gouvernements. Va-t-elle contrer ce courant ou veut-elle bien s'en accommoder ?

JMB : Ce n’est pas vrai. J’ai été ministre des Affaires étrangères durant les années 1990, puis Premier ministre de mon pays, et je peux vous dire que la commission européenne a beaucoup plus d’influence qu’auparavant. C’est vrai qu’avec la crise, comme il a fallu un grand investissement des gouvernements, les Etats sont beaucoup plus apparus. Le budget européen, c’est moins de 1% du PIB de l’Europe. Et les gens, quand il y a une crise, regardent naturellement vers leurs gouvernements. C’est là qu’il y a les systèmes de sécurité sociale, les mesures les plus proches. Mais c’est la commission qui fait des propositions pour trouver des consensus et à 27 états-membres, elle est de plus en plus nécessaire. Il faut respecter son indépendance, mais dans un esprit de partenariat entre les différentes institutions. Je suis contre l’idée qu’on doit faire l’Europe contre les Etats ou les Etats contre l’Europe.


Ulrika (Metro Suède) : Qu'avez-vous accompli durant votre présidence ?

JMB : La commission que je préside a accompli une chose très importante, c'est montrer que l'Europe peut fonctionner à 27. C'était difficile. Nous y sommes parvenus. En termes de réalisations concrètes, celle dont je suis le plus fier, c'est le paquet énergie climat. Nous sommes maintenant leader au monde dans ce domaine. Nous avons approuvé, suite à une proposition de la commission, le régime le plus avancé en termes de lutte contre le réchauffement climatique et de limitation des émissions de gaz à effets de serre. C'est une grande première. Barack Obama m'a félicité il y a quelques jours et il m'a dit que les Etats-Unis essayaient maintenant d'être plus proches des objectifs européens.


Catarina (Metro Portugal) : Pensez-vous faire un jour votre retour sur la scène politique nationale portugaise ?

Ce n’est pas pour l’heure dans mon horizon. En politique, on ne peut pas faire des prévisions à long terme et pour le moment, je suis absolument concentré sur l’Europe. Mon mandat va jusqu’à la fin du mois d’octobre. En ce qui concerne un second mandat à la tête de la commission, les choses se décideront après les élections européennes. Je parlerai avec les gouvernements et avec le Parlement européen. On verra alors ce que je ferai pour les années à venir, mais je ne cache pas que j’aime beaucoup ce que fais aujourd’hui.


Chris (Touteleurope.fr) : Votre renouvellement à ce poste fait beaucoup débat en France. Comment expliquez vous la défiance à votre égard, et notamment le manque de soutien des députés européens français ?

Pour parler franchement, en France, il y a quelques hommes politiques qui, comme ils sont en opposition au gouvernement, ont décidé d’être en opposition à l’Europe. C’est très spécifique à votre pays : la commission actuelle a eu un appui écrasant du Parlement européen et les différentes familles politiques, pas simplement les partis de centre droit, mais aussi les socialistes espagnols, portugais ou britanniques,   m’ont déjà demandé de faire un nouveau mandat. Quand on regarde le débat en France, on voit que les gens qui attaquent la commission le font comme si elle était d’un seul camp politique. Ce n’est pas vrai, c’est une grande coalition, avec des démocrates-chrétiens, des libéraux, des socialistes... Il faut faire cette pédagogie car sinon, on divise l’Europe. Il faut que l’Europe soit politique mais elle ne doit pas être trop partisane. C’est normal que les différentes forces politiques présentent leur programme pour le Parlement européen, mais en même temps, il faut dire que l’Europe ne peut pas se conduire avec la seule politique du Parti socialiste ou du parti qui en France serait l’UMP. La culture européenne, c’est le compromis. Il ne nous amoindrit pas, au contraire il nous renforce face à la crise.


Michel (Metro France) : Etes-vous favorable à l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne ?

Je suis en faveur de la continuation des négociations de bonne foi avec la Turquie, décidées à l’unanimité par les Etats-membres. On va négocier et à la fin, on verra si la Turquie est préparée, si elle respecte tous les critères et si nous, en Europe, nous sommes prêts pour qu’elle devienne membre de l’Union. C’est évident que ça ne sera pas pour demain mais je crois que ce serait une erreur fondamentale de fermer la porte à ce pays très fier, important, et qui peut être très utile à l’Europe.

 

 

 


Interview réalisée en partenariat avec  

 

 

 

 

 

Crédits photos : (c) Nicolas Richoffer/Metro