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Jérôme Vaillant : "L'Allemagne se révèle incapable d'une politique étrangère digne de ce nom"

Actualité 21.03.2011

Membre non permanent du Conseil de sécurité de l'Onu, l'Allemagne est le seul pays européen à s'être abstenu, aux côtés de la Chine, de la Russie, de l'Inde ou du Brésil, lors du vote de la résolution autorisant une intervention armée en Libye. Professeur de civilisation allemande contemporaine à l'Université Charles-de-Gaulle – Lille 3 et directeur de la revue Allemagne d'aujourd'hui, Jérôme Vaillant nous précise les raisons probables de cette absence de position allemande.

Touteleurope.eu : Pourquoi l'Allemagne a-t-elle décidé de s'abstenir au sujet d'une intervention armée en Libye ?

 Jérôme Vaillant est professeur de civilisation allemande contemporaine à l'Université Charles-de-Gaulle – Lille 3 et directeur de la revue Allemagne d'aujourd'hui.

Jérôme Vaillant : Le ministre allemand des Affaires étrangères, Guido Westerwelle, s'est clairement exprimé sur ce sujet devant le Bundestag le lendemain du vote de la résolution 1973 : il a avancé pour raison principale que la réflexion avait été longue et avait abouti, après avoir pesé le pour et le contre, à la décision de ne pas soutenir cette résolution pour ne pas engager l'armée fédérale allemande dans un conflit de type évidemment militaire. Le ministre a beaucoup insisté sur la crainte que l'on ne s'en tienne pas à une zone d'exclusion aérienne mais que la situation dégénère en un conflit militaire au sol, qui mette en danger la vie des soldats allemands.


Ce sont donc des considérations de crainte face à des opérations de type militaire et non simplement diplomatiques, qui ont conduit l'Allemagne à ne pas voter aux côtés de la France, du Royaume-Uni et des Etats-Unis. Cependant il semble que l'on n'ait pas beaucoup réfléchi aux conséquences de cet isolement vis-à-vis des alliés de la République fédérale, illustré par un terme spécifique : le "Sonderweg".


Derrière cela, il y a la répugnance de l'Allemagne à s'engager dans des opérations militaires, non seulement sur la base de l'expérience du Troisième Reich mais aussi de l'expérience de septembre 2009 qui a passablement bouleversé l'opinion publique allemande, lorsqu'un officier allemand a donné l'ordre de faire bombarder par des avions américains un camion-citerne détourné par des talibans, ce qui a causé leur mort mais aussi celle de plusieurs civils. C'est donc l'idée qu'il n'y a pas de frappes chirurgicales qui soient innocentes, et que les opérations militaires ont toujours pour effet de provoquer des pertes civiles. L'argumentation tient essentiellement sur ces points.


Par ailleurs, on a pu voir, dans l'évolution du point de vue français, beaucoup d'agitation qui semblait ne pas devoir aboutir. Jusqu'au moment du vote de la résolution de l'ONU, l'Allemagne a même eu le sentiment que c'était la France qui empêchait un accord au sein de l'Union européenne et de l'OTAN.


Mais l'Allemagne se situe ici en retrait par rapport à ses engagements passés. Elle semble un peu revenue à la position que défendait le chancelier Kohl lors de la première Guerre du Golfe, mais dans une tout autre situation historique, à un moment on l'on estimait que la Constitution ne lui donnait pas le droit de participer à une opération militaire extérieure. L'Allemagne s'engage aujourd'hui dans une politique de "bricolage", affirmant d'un côté qu'elle ne participe pas à l'intervention mais soutenant la communauté internationale et se déclarant même prête, dans le cadre de l'OTAN, à mettre des avions Awacs à disposition en Afghanistan pour décharger l'opération militaire en Libye.



Touteleurope.eu : En quoi les considérations de politique intérieure motivent-elles ce choix ? Un récent sondage indiquait que 88% des Allemands étaient opposés à une telle intervention…


Jérôme Vaillant : L'Allemagne a évidemment participé à des opérations de type militaire depuis la seconde guerre mondiale : elle a envoyé au Kosovo des avions qui ont aussi contribué aux bombardements, elle est aujourd'hui présente en Afghanistan…


Il y avait beaucoup de bonnes raisons de dire "oui" à l'intervention en Libye, puisqu'il s'agissait de protéger les populations civiles, de participer à des opérations aériennes sans obligation d'opérations au sol. Mais la crainte de devoir faire plus l'a amenée à s'abstenir, faisant maintenant remarquer qu'elle n'a pas dit "non" et que  l'important est que la Chine et la Russie n'aient pas dit non de leur côté.

Tout cela ne paraît pas très convaincant, et de fait les considérations de politique intérieure semblent prédominer au sein d'une coalition gouvernementale de deux partis, qui n'a trouvé ni son rythme de travail ni le ton d'une véritable coopération, alimentant un conflit entre le ministre des affaires étrangères et la chancelière, qui certainement se sent très mal à l'aise dans cette affaire. C'est ce qui explique qu'elle ait participé à la conférence de Paris après son abstention, pour montrer qu'après tout elle soutenait ses partenaires.

"La chancelière et son ministre des Affaires étrangères n'ont pas le courage d'affronter l'opinion"

Le ministre des affaires étrangères est libéral, il a voulu manifester sa décision et son autorité, plutôt contestée ces derniers temps (n'ayant pas brillé ces derniers temps par des prises de position claires). Peut-être a-t-il voulu profiter des remous provoqués par la démission (pour plagiat dans son doctorat) de son "challenger" à la défense, le baron de Guttenberg, qui peut-être aurait pris une décision différente. Peut-être aussi craignait-il de faire mauvaise figure lors des élections régionales, dont on connaît maintenant les résultats pour le Land de Saxe-Anhalt : la CDU a perdu, le FDP est sorti du Parlement de Magdebourg… est-ce lié à la position actuelle des deux partis ? Je pense que les raisons proviennent d'abord d'un problème général intérieur. Mais à force de mettre en avant la situation intérieure, l'Allemagne du gouvernement Merkel se révèle incapable de donner forme à une politique étrangère digne de ce nom.


Dans le passé, de telles considérations n'ont pas empêché l'Allemagne d'intervenir à l'extérieur, au Kosovo comme en Afghanistan. La chancelière comme son ministre des Affaires étrangères n'ont pas le courage d'affronter l'opinion pour expliquer les choses. Dans des situations semblables, il a été possible de faire participer l'Allemagne à des opérations en disant précisément qu'il s'agissait de protéger des populations civiles et d'empêcher le massacre de la population…


Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas eu ce courage, quitte à mécontenter une partie de l'opinion ? Les Allemands sont plutôt opposés à toute intervention militaire. Mais depuis l'abstention de l'Allemagne à l'Onu, la CDU connaît pas mal de remous (qui vont à mon avis se multiplier après les élections en Bade-Wurtemberg la semaine prochaine), mais aussi le SPD et les Verts, ces derniers ayant estimé que l'Allemagne aurait dû voter cette résolution, précisément pour protéger les populations civiles. On peut comprendre qu'il faille prendre en compte l'opinion publique, mais on ne peut faire de politique uniquement guidée par les sondages.



Touteleurope.eu : Entre gouvernance économique et action extérieure, l'Allemagne donne le sentiment d'un repli sur soi, au détriment de l'Europe… 

La chancelière allemande a fait preuve d'une "absence de réactivité"

Jérôme Vaillant : Concernant la crise de l'euro, l'Allemagne a trop longtemps temporisé, pour des questions de doctrine économique. Elle a été prise un peu à froid dans ses convictions dogmatiques. Mais au moins, dans cette affaire où l'urgence était moindre que sur la situation libyenne, la chancelière a su évoluer sur une dizaine de jours. Au bout du compte, l'Allemagne a défendu l'euro et un minimum de gouvernance économique au sein de l'Europe. La chancelière s'y est résolue, trop tardivement : on peut y voir une absence de réactivité, qui donne l'impression qu'elle a besoin de plus de temps que les autres responsables politiques européens pour abandonner des positions doctrinaires dans une situation qui exige une réaction nouvelle.


Je pense aussi, et cela relève un peu de la psychologie politique, que Mme Merkel n'a pas d'opinion tranchée sur certaines questions et qu'elle est mal conseillée. Depuis que la coalition gouvernementale regroupe les chrétiens-démocrates et les libéraux, ces derniers sont beaucoup plus "néo-libéraux" que la chancelière elle-même, ce qui l'empêche de s'adapter plus rapidement aux situations. La grande coalition précédente avec les sociaux-démocrates aurait sans doute été plus réactive, parce que disposant de meilleures compétences en matière de politiques étrangère, financière et économique.


La chancelière n'est donc pas à la hauteur sur la question libyenne, et risque de ne pas l'être à l'avenir. Sur l'Europe et l'euro, je pense qu'elle aura toujours un réflexe de sauvegarde puisque l'Allemagne en est le principal bénéficiaire. Elle a par exemple été amenée à accepter, au mépris des convictions doctrinales de la droite allemande, que la BCE puisse acheter des produits toxiques.



Touteleurope.eu : Quelles peuvent être les conséquences de cette abstention dans les relations de l'Allemagne avec ses partenaires européens ?

"La diplomatie européenne en a pris un coup"

Jérôme Vaillant : Je ne pense pas qu'on puisse oublier cette abstention rapidement. On prête à Nicolas Sarkozy des propos peut-être un peu à l'emporte-pièce, s'affligeant qu'il "n'y aurait pas de diplomatie européenne à venir avec une Allemagne qui réagit ainsi". Je crains que ce soit effectivement le cas. La réactivité est un élément important de la diplomatie, on ne peut pas toujours tout planifier, il y a des moments où il faut réagir vite, éventuellement même "sauter au-dessus de son ombre"…


La diplomatie européenne en a pris un coup. Ceci étant, il est toujours possible de "rafistoler" après. Mais il est très dommage de devoir toujours bricoler faute d'une position clairement affichée par l'Allemagne fédérale. On pourrait aussi se rassurer en disant que des crises de ce genre ont souvent provoqué un sursaut par la suite… il serait bon de constater un tel sursaut du côté allemand, sans attendre les élections législatives prévues en 2013.


On voit bien que la chancelière est très mal à l'aise, sinon pourquoi serait-elle venue à Paris ? Quant à Guido Westerwelle, celui-ci  "rame" pour se justifier, et ne semblait pas avoir prévu les conséquences de son acte… Cela fait quand même beaucoup d'incompétences !


Heureusement, beaucoup de responsables et de commentateurs prennent aujourd'hui position pour critiquer la position de l'Allemagne. Il y a énormément de contestations, malgré le sondage évoqué avant (encore une fois, en matière de sondages l'important est de savoir comment on a posé la question) : l'opinion publique est aussi favorable à la protection des populations civiles contre les massacres. Au sein du Parti chrétien-démocrate, des responsables, et non des moindres (le président du Bundestag , Norbert Lammert, le porte-parole des chrétiens-démocrates en matière de politique étrangère, Ruprecht Polenz) regrettent l'abstention. Tout n'est pas perdu, mais il faut une clarification de la politique étrangère allemande.

 

 

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