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Jean Pisani-Ferry : "Si Lisbonne échoue, il faudra ramener l’ambition des objectifs au niveau des réalités"

Actualité 01.09.2006

Jean Pisani-Ferry - DRProfesseur d'économie à l'Université de Paris-Dauphine, Jean Pisani-Ferry a été conseiller du ministre de l'Economie, des Finances et de l’Industrie entre 1997 et 2000. En 2001-2002, il a occupé les fonctions de président délégué du Conseil d'Analyse Economique.  Ses travaux récents portent sur les questions européennes. Il a notamment co-rédigé le rapport du groupe Sapir sur la croissance en Europe, remis au Président de la Commission européenne en 2003.  Il dirige depuis 2005 le think tank bruxellois Bruegel, pour lequel il a publié en mars 2006, en collaboration avec André Sapir, une étude intitulée "Last exit to Lisbon".

Comme vous le soulignez dans vos travaux, l’Union européenne a depuis 2005 la volonté d’améliorer "l’appropriation" de la stratégie par de Lisbonne les acteurs nationaux, notamment à travers la mise en œuvre par les gouvernements de programmes nationaux de réformes. Comment jugez-vous aujourd’hui l’état d’appropriation de cette stratégie, en particulier par la France ?

Les comparaisons que nous avons effectuées sur la base de critères objectifs (implication du parlement, des partenaires sociaux et de la société civile, suivi du programme de Lisbonne) situent la France un peu en-dessous de la moyenne européenne, bien qu’à un niveau supérieur à celui de l’Allemagne ou du Royaume-Uni. Cela me semble refléter la réalité. La préparation du premier programme national de réforme a été un exercice administratif sans signification ni visibilité politique. L’existence même de ce programme est restée inaperçue de l’opinion, même informée.

L’idée directrice de la réforme du processus de Lisbonne adoptée en 2005 à la suite du rapport très critique de l’ancien premier ministre Wim Kok était l’appropriation nationale. Partant de l’observation juste que Lisbonne première manière n’avait pas vraiment eu prise sur les politiques des Etats, alors même que des objectifs comme le relèvement du taux d’emploi ou l’augmentation de l’effort de recherche ne pouvaient être atteints que par l’action des gouvernements nationaux, on a voulu par cet instrument mobiliser les Etats membres et les conduire à s’approprier le programme et les objectifs de Lisbonne. Mais encore faut-il que les gouvernements le veuillent et pour cela, qu’ils y trouvent bénéfice. Davantage que les grands pays de l’Europe des quinze, les nouveaux Etats membres et les petits pays ont saisi l’occasion d’engager le dialogue sur leur stratégie économique avec la Commission et leurs partenaires. En France, en Allemagne ou au Royaume-Uni, il n’y a guère de profit politique à retirer d’un tel dialogue. C’est le cœur de la difficulté.

La Commission demande que l’on donne du temps au temps. C’est légitime, puisque la démarche est nouvelle et qu’il faut la rôder avant de formuler un jugement définitif. Mais cela n’empêche pas de se demander si les conditions du succès sont en place. Or le processus de Lisbonne réformé ne repose plus guère que sur les programmes nationaux. Le name and shame, c’est-à-dire la mise à l’index des mauvais élèves,  et même la publication systématique d’indicateurs comparatifs de performance, à laquelle Wim Kok avait appelé, ont été repoussés par les chefs d’Etat. Appuyer les efforts nationaux par le budget communautaire n’a pas même été envisagé. Quant à l’évaluation des programmes nationaux par la Commission, elle souffre de ne pas reposer sur une méthodologie qui permette d’ordonner les priorités et de fonder une analyse critique des stratégies des gouvernements. Tout cela conduit à douter des chances de succès de la stratégie de Lisbonne.


Quel est selon vous le degré de coordination souhaitable au sein de l’Union pour que soient atteints les objectifs de Lisbonne ?

La contradiction de fond est que les objectifs de Lisbonne sont communs mais que les instruments – politiques de l’emploi, de la recherche, de l’éducation – sont de compétence nationale. Cela n’est pas près de changer. Personne n’imagine sérieusement un transfert de compétences qui doterait le niveau communautaire des instruments d’une action directe.

L’enjeu des prochaines années est donc très clair : si Lisbonne échoue, si l’Union ne parvient à organiser une forme d’action commune et à obtenir des résultats, il faudra en finir avec ce grand écart et ramener l’ambition des objectifs au niveau des réalités. C'est-à-dire, cesser de prétendre que l’Union peut se donner des objectifs en matière de modèle de développement, de croissance ou d’emploi, et admettre qu’elle gère une monnaie, un marché, quelques politiques sectorielles et des instruments spécifiques de solidarité - ce qui est déjà très significatif – et que pour le reste, la responsabilité appartient aux Etats. S’il advient, l’ajustement sera politiquement douloureux. Mais rien n’est plus dangereux que les faux-semblants.   

La question est particulièrement importante pour les pays de la zone euro. Les motifs de coordination sont plus forts pour eux que pour l’Union en général, parce que le fonctionnement du marché du travail ou la croissance de la productivité d’un pays affectent indirectement ses voisins, via les réponses du taux d’intérêt de la BCE. Pourtant, actuellement, la zone euro n’a pas de dimension "Lisbonne" : la coordination n’y est pas plus étroite, les objectifs sont fixés indépendamment de l’appartenance à l’euro.


Au cours d'un séminaire organisé en juin par le Centre d’analyse stratégique, l’un des intervenants a proposé que l’OCDE prenne en charge la réforme du marché du travail et l’UE celle du marché des biens et services.

Sur les marchés des biens et services, l’Union a une compétence directe puisqu’elle a en charge le marché unique. La question est donc celle du marché du travail. Depuis des années, l’OCDE a effectué un gros investissement intellectuel et sur les politiques d’emploi, elle dispose aujourd’hui d’une expertise supérieure à celle de la Commission. Mais que voudrait dire "prendre en charge la réforme du marché du travail" ? L’OCDE n’a pas la moindre légitimité politique et les pays qui y participent sont très divers et ne se sont guère dotés d’objectifs communs. La notion de modèle social, par exemple, à laquelle les Européens sont attachés, ne se retrouve aucunement au sein de l’OCDE. Imaginons que cette organisation veuille fédérer les efforts, les difficultés que rencontre l’Union seraient encore accrues.


Propos recueillis le 01/09/06