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Jean-Michel De Waele : "La Hongrie est le symbole d'une crise démocratique en Europe"

Actualité 11.01.2012

La communauté internationale, et l'Union européenne en particulier, peuvent-elles faire pression sur le gouvernement hongrois de M. Orbán ? L'évolution autoritaire du pays semble tout aussi préoccupante que sa situation économique. C'est pourtant essentiellement sur cette dernière que vont se concentrer les discussions informelles entre Budapest et le FMI, qui ont débuté aujourd'hui. Or, pour le professeur et directeur du CEVIPOL Jean-Michel De Waele, la Hongrie n'est pas la seule à présenter des signes inquiétants d'affaiblissement de la démocratie.

Touteleurope.eu : Des négociations informelles viennent de débuter entre la Hongrie et le FMI : quels en sont les enjeux ?

Jean-Michel De Waele est professeur, Doyen de la Faculté des sciences sociales et politiques de l'Université Libre de Bruxelles et Directeur du CEVIPOL, le Centre d'étude de la vie politique de l'ULB. Il est l'auteur de nombreuses publications sur l'Europe centrale et orientale, les partis politiques européens ou encore le sport.

Jean-Michel De Waele : La situation économique de la Hongrie est tout à fait alarmante. C'est l'une des raisons qui expliquent la fuite en avant de Viktor Orbán. Les nombreuses tentatives de coup de force économique n'ont pas produit les effets escomptés par le gouvernement, or la Hongrie a absolument besoin de nouveaux prêts pour continuer à fonctionner normalement. C'est un Etat qui n'est plus très loin de la faillite.

La grande difficulté est que les négociations risquent d'apparaître comme un chantage du FMI et de l'UE : un prêt contre une meilleure qualité démocratique. Une telle pression externe n'est jamais la meilleure façon de convaincre un pays en crise.

 

Touteleurope.eu : Quelles seraient les conséquences d'un défaut de paiement de la Hongrie ?

J.-M. D.W. : L'Europe a intérêt à soutenir financièrement la Hongrie et c'est toute la difficulté : si le pays s'effondre, ce sont les banques allemandes, autrichiennes et une partie des banques françaises qui seront comme d'habitude mises à mal. Il faut donc éviter que la Hongrie s'effondre tout en exerçant une pression, ce qui est particulièrement complexe.

 

Touteleurope.eu : Quels sont aujourd'hui les moyens dont l'Union européenne dispose pour faire pression sur M. Orbán ?

J.-M. D.W. : Sur ce point, l'UE est dans une situation difficile. On l'avait déjà vu lors de l'arrivée de l'extrême-droite au pouvoir en Autriche : l'Union européenne peut contester, M. Barroso peut froncer les sourcils, envoyer des lettres, mais sanctionner un gouvernement élu démocratiquement est très compliqué. L'UE ne fait pas tout ce qu'elle pourrait faire, mais il faut bien reconnaître que ses instruments sont faibles.

Lors de la présidence hongroise du Conseil, les questions de liberté de la presse avaient déjà créé la polémique. Les réprobations de la Commission européenne ont été sans suites. Il ne faut donc pas surestimer les moyens de pression de l'UE. Par ailleurs les Etats membres eux-mêmes pourraient agir : rien n'empêche l'Allemagne, la France, l'Autriche ou la Belgique de faire pression.

 

Touteleurope.eu : Pourquoi la Commission européenne semble-t-elle avant tout s'inquiéter de l'indépendance de la Banque centrale, et moins des atteintes aux libertés ou de l'indépendance de la justice ?

J.-M. D.W. : C'est une excellente question ! C'est tout le problème de la construction européenne aujourd'hui, et ce genre d'attitude fait à mon avis monter l'euroscepticisme. La Commission se fait le porte-parole d'une vision économique et financière du monde, et non plus la gardienne des valeurs pour lesquelles les communautés européennes ont été créées. On a effectivement l'impression que, pour la Commission, l'indépendance de la banque centrale est plus importante que le droit des sans-papiers, la liberté de la presse, le droit de l'opposition à s'exprimer ou le droit de la minorité rom…

Sur ce dernier point, les mots de la commissaire Viviane Reding à l'égard de la France en 2010 sont plutôt exceptionnels. Cela fait bien longtemps que la Commission européenne a cessé d'être regardante sur de telles atteintes aux droits. Et cela devient désormais une habitude : la politique de l'Union européenne est à très courte vue.

 

Touteleurope.eu : Pouvait-on s'attendre à une telle dérive autoritariste de la part de M. Orbán ?

J.-M. D.W. : Ce qui m'attriste le plus, c'est que tout ce qui se passe actuellement en Hongrie est loin d'être une surprise pour les observateurs réguliers. Après avoir perdu les élections en 2002, M. Orbán avait envoyé ses troupes devant le Parlement pour contester les résultats, casser des vitres… Cela fait longtemps qu'il prononce des déclarations ultranationalistes, et c'est dès son arrivée au pouvoir qu'il fallait s'inquiéter.

Mais s'inquiète-t-on de M. Borissov en Bulgarie, qui fait une série de déclarations tout aussi surprenantes et défend des valeurs bien éloignées de celles de l'UE ? Enfin, pourquoi embarrasser M. Orbán quand on voit ce qu'ont fait la ligue du Nord et même Berlusconi en Italie, les résultats de la NVA en Flandre… et que pourrait bien dire M. Sarkozy : doit-il désormais se faire le défenseur des Roms ?

 

Touteleurope.eu : La Hongrie n'est donc pas une exception en Europe ?

J.-M. D.W. : Je pense que la Hongrie est le symbole de la crise de la démocratie en Europe, de la montée des autoritarismes. Sans crier au fascisme ou employer des termes excessifs, la qualité des démocraties et des systèmes de représentations démocratiques est en train de diminuer.

Les Occidentaux aiment beaucoup donner des leçons à l'Europe centrale, et il est toujours plus facile de dénoncer la situation à Budapest qu'à Rome. J'entends bien que la situation hongroise est certainement aujourd'hui la plus grave, mais M. Berlusconi a aussi très sérieusement écorné le système démocratique italien. Et la Commission et les Etats européens ont été plutôt silencieux sur ce point.

A l'inverse, on parle très peu de la Pologne, dont on dénonçait il y a quelques années le populisme et le nationalisme. Or elle mériterait aujourd'hui d'être encensée : les partis très conservateurs ont perdu les élections à deux reprises, le pays est en excellente santé économique, et surtout elle est devenue l'un des pays les plus pro-européens, tant dans les sondages d'opinion que dans la politique de ses élites. Il y a donc aussi un rapport à l'Europe centrale qui doit être questionné.

 

Touteleurope.eu : Comment la société hongroise réagit-elle face à cet affaiblissement de la démocratie ?

J.-M. D.W. : La population est très mécontente : les sondages d'opinion le montrent très clairement. Je pense que la société civile hongroise, en particulier la jeunesse, est en train de se réveiller, et c'est quelque chose de nouveau. Cependant, sans partis politiques forts, sans moyens financiers et face à la force de frappe financière et médiatique de M. Orbán, il est difficile pour des mouvements citoyens encore épars de se mobiliser.

 

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