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Jean Marcou : "En Turquie, il y a un risque de confiscation du pouvoir"

Actualité 22.04.2011

L'éviction en début de semaine de sept candidats kurdes en course pour les élections législatives de juin prochain en Turquie avait entrainé pendant plus de trois jours d'importantes manifestations, faisant même un mort. Alors que les magistrats turcs ont décidé hier, après plus de huit heures de délibération, de réintégrer ces candidats (parmi lesquels figure notamment Leyla Zana, prix Sakharov des droits de l’Homme en 1995), Toute l'Europe a interrogé Jean Marcou, professeur à l'IEP de Grenoble et spécialiste de la Turquie. 

Toute l'Europe : L'exclusion de sept candidats kurdes du BDP par le Haut conseil électoral (YSK) s'inscrivait-elle dans une stratégie du gouvernement Erdogan par rapport à la communauté kurde ?

Jean Marcou : Il faut être assez prudent sur cette question. C'est difficile à comprendre de l'extérieur, mais en Turquie il y a un hiatus entre le droit et l'évolution de la politique. La justice est assez imprévisible parce qu'elle est traversée par des conflits entre l'AKP [le parti au pouvoir] et l'establishment politico-militaire.

On a souvent vu le gouvernement débordé ou gêné par des décisions du pouvoir judiciaire ou d'organes techniques comme le YSK qui d'une certaine manière bloquaient la démocratisation. Le YSK a appliqué la Constitution et la loi sur l'élection des députés qui limite les candidatures de personnes condamnées pour un certain nombre d'infractions notamment dites "terroristes", qui ne jouissent pas de tous leurs droits civils. Cette décision est une fois de plus le résultat du hiatus entre l'ouverture politique actuelle en particulier aux Kurdes, et la vétusté de l'Etat de droit turc.

Cela veut-il dire que le gouvernement n'est pas responsable? Je pense qu'il l'est, car cette situation était prévisible : on savait que certains candidats de listes électorales indépendantes auraient peut-être des problèmes pour justifier leur élection en l'état de la législation. Donc je crois que le gouvernement aurait dû prendre l'initiative d'un certain nombre de réformes, d'autant qu'il a fait une importante révision constitutionnelle.

Or cette révision ne prenait pas en compte le problème kurde alors que le gouvernement avait lancé depuis l'été 2009 "l'ouverture démocratique" qui n'a pour l'instant débouché sur rien. L'inaction du gouvernement sur la question kurde le rend donc responsable.

Enfin, il y a toujours ce seuil des 10% [que doit atteindre un parti pour entrer au Parlement] au niveau national qui gêne les candidatures du BDP pour qui le seul recours est de présenter des candidatures indépendantes. Le maintien de cette barre de 10%, manifestement trop haute, aboutit à une sous-représentation du parti kurde qui est actuellement le 4e parti parlementaire de Turquie.


Toute l'Europe : Faut-il voir dans cette décision le symptôme d'une dégradation de la démocratie turque ?

Jean Marcou : Je n'irai pas jusque-là, je parlerais plutôt d'une sorte de piétinement de la démocratie turque. Cette situation était prévisible, le gouvernement avait une législature avec une majorité où il aurait pu faire passer des réformes. Mais on se retrouve aujourd'hui dans une situation inconfortable, et dangereuse.

Il faut bien voir que l'année dernière, il y a eu un trêve du PKK [parti des travailleurs kurdes], pour laquelle les parlementaires ont beaucoup œuvré. Les Kurdes se sont réfrénés, et ont accepté de modérer leurs revendications avant le referendum de 2010 et manifestement aussi pendant la campagne actuelle. Cette situation risque d'en faire des élections tronquées ce qui serait un mauvais coup porté à la démocratisation turque. Le gouvernement en portera une part de responsabilité.


Toute l'Europe : Comment expliquer l'inaction du gouvernement sur la question des libertés, et sur la question kurde ?

Jean Marcou : Au début du premier gouvernement AKP il y a huit ans, il symbolisait une certaine ouverture avec des réformes de démilitarisation et la remise en cause d'un certain nombre de tabous. Mais c'est désormais un gouvernement installé. Et surtout en période électorale où il essaye de conserver un discours assez nationaliste.

Le gouvernement a abordé le problème kurde en 2009 juste après les élections municipales puisqu'il pensait avoir un petit répit avant les prochaines législatives. Ça a été spectaculaire au début, mais en quelques semaines on a vu que c'était la montagne qui accouchait d'une souris. C'est un gouvernement qui a à la fois des impératifs de gouvernement, et qui se met à se comporter comme un titulaire de l'Etat.

En même temps il est porté par un parti politique qui doit veiller à son assise électorale en jouant une carte parfois assez nationaliste et populiste. Mais c'est enfin un gouvernement conservateur issu de la mouvance islamiste qui peut avoir en tête cette tonalité assez religieuse et conservatrice pour séduire un certain nombre de franges électorales. On est en période électorale.

Ce que beaucoup d'experts pensaient, c'est qu'il y a aurait une sorte de mise sous le boisseau de la question kurde jusqu'aux prochaines élections, et qu'après, le gouvernement aurait à nouveau les coudées franches pour prendre plus de risques. Voulue par le gouvernement ou pas, cette décision a réveillé la question kurde avant les élections. C'est un enjeu important; parce que si Erdogan ne prend pas des mesures adéquates rapidement, il prend des risques très importants pour la suite.


Toute l'Europe : L'Europe avait récemment exprimé son inquiétude lors de l'arrestation de journalistes dans le cadre de l'affaire Ergenekon. Ce nouvel épisode peut-il ralentir  encore le processus de négociations ?

Jean Marcou : Le blocage du processus de négociation à mon avis ne vient pas des arrestations récentes dans le cadre d'Ergenekon. Le phénomène est antérieur, comme le montre la lenteur à reconnaître la Turquie comme candidat officiel, puis le nombre de chapitres ouverts depuis le début. Mais ces arrestations vont servir à justifier la lenteur du processus.

On ne peut pas relier directement ces difficultés avec les problèmes actuels de libertés. Pour autant, il y a une stagnation inquiétante des libertés publiques, notamment de la liberté de la presse avec le procès Ergenekon. On a l'impression qu'on poursuit et qu'on fait pression sur des journalistes très facilement, et c'est d'autant plus inquiétant que ces arrestations sont liées à un sujet sensible qui est la pénétration de l'appareil d'Etat par des confréries religieuses, et plus généralement la mainmise du gouvernement sur l'appareil d'Etat. 

Il ne s'agit pas de parler d'intentions cachées, mais le gouvernement est depuis huit ans au pouvoir et obtiendra probablement un troisième mandat le 12 juin 2012. Plusieurs signes révèlent des imperfections de l'Etat de droit, par exemple la récente interdiction de la plateforme blogspot. De fait, comme pour tous les pouvoirs politiques il y a un risque de confiscation et c'est un peu ce que trahissent ces récentes affaires. Mais cela doit être observé indépendamment du processus de négociations.


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