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Jean-Claude Juncker, président de la Commission : progrès démocratique ou erreur historique ?

Actualité 01.07.2014

Sauf nouveau rebondissement – extrêmement improbable – Jean-Claude Juncker sera le prochain président de la Commission européenne. Les Britanniques auront tout tenté, en vain. La solution la plus démocratique s’est finalement imposée aux chefs d’Etat et de gouvernement. Lors de la session plénière de la mi-juillet, le Parlement européen entérinera donc la nomination de l’ancien Premier ministre du Luxembourg, qui aura la lourde tâche de mener les réformes nécessaires à la survie de l’Union européenne.

Jean-Claude Juncker, nouveau président de la Commission européenne

L’intransigeance de David Cameron n’a pas payé

Le Conseil européen des 26 et 27 juin, à Ypres et Bruxelles, a rendu son verdict. En dépit des efforts de David Cameron pour évincer Jean-Claude Juncker de la course à la présidence de la Commission européenne, ce dernier a été choisi. Les tractations ont été rudes. Le Royaume-Uni aura essayé jusqu’au dernier jour de convaincre une minorité de blocage. Pour le Premier ministre britannique, les choses sont claires : M. Juncker est trop fédéraliste, il appartient davantage au passé qu’à l’avenir, il pâtit d’une notoriété internationale trop faible et, peut-être surtout, il ne sera pas en mesure de conduire les réformes que les Européens attendent. Sans marge de manœuvre, les partenaires conservateurs et libéraux de David Cameron, pas nécessairement insensibles à ces arguments, ont finalement déserté. Seul Viktor Orban, le controversé Premier ministre hongrois est resté à ses côtés pendant la croisade.

Pour la première fois de l’histoire de l’UE, le choix du président de la Commission ne s’est donc pas effectué par le biais de l’unanimité. Par 26 à 2, David Cameron a essuyé une petite humiliation, justifiant sa position jusqu’au-boutiste par la défense de ses "principes" et des "intérêts britanniques". En outre, comme pour appuyer encore davantage "l’erreur historique" des chefs d’Etat et de gouvernement d’avoir abandonné leur pouvoir discrétionnaire de nomination du président de la Commission, le Premier ministre britannique a rappelé qu’avec ce choix, l’issue du référendum qu’il a promis d’organiser sur l’Europe en 2017 est d’autant plus incertaine.

Pas un blanc-seing des chefs d’Etat et de gouvernement

Toutefois, on peut raisonnablement penser que ce conflit se résorbera dans les meilleurs délais. Ni M. Juncker ni les Etats membres n’ont intérêt à se mettre durablement à dos le Royaume-Uni. Sur ce point, l’immense expérience politique de celui qui fut le Premier ministre luxembourgeois de 1995 à 2013, sera sans conteste un atout. Européen convaincu et rompu à l’art bruxellois du consensus et de la négociation, ses talents lui seront précieux pour exercer pleinement ses nouveaux pouvoirs.

Jean-Claude Juncker

Luxembourgeois de 59 ans, Premier ministre de son pays de 1995 à 2013, accède au poste de président de la Commission européenne.
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Car, en dépit de son élection et de sa légitimité démocratique, il aura fort à faire face au Conseil et au Parlement. Jean-Claude Juncker n’a en effet pas suscité un réel enthousiaste chez les dirigeants européens. Angela Merkel cherchera certainement à continuer de faire la pluie et le beau temps, tandis que François Hollande et Matteo Renzi entendent renverser la vapeur de l’austérité. Il en va de même en ce qui concerne les relations entre la Commission et le Parlement. Ce dernier, surtout depuis que la réélection de Martin Schulz comme président est acquise, entend compter toujours plus dans le jeu politique européen, même si la montée de l’euroscepticisme pourrait affaiblir les groupes politiques traditionnels.

Incarner le changement ?

Plus "moins mauvais candidat" que choix naturel pour le poste, Jean-Claude Juncker suscite une circonspection indéniable. Pour beaucoup, l’ancien président de l’Eurogroupe est l’un des hommes de la crise. Partisan de l’austérité, il a contribué à créer un marasme économique durable et à étrangler les pays en difficulté. De plus, M. Juncker a été le principal dirigeant d’un pays régulièrement accusé d’être un paradis fiscal. Il a combattu les velléités européennes d’imposer la transparence bancaire au Luxembourg et a souvent été critiqué pour cela. Les engagements de son pays en la matière sont d’ailleurs extrêmement récents et, hasard du calendrier ou non, ils correspondent à l’arrivée d’un nouveau Premier ministre.

Mais ce qui risque de lui être principalement reproché c’est son incapacité présumée à incarner et à mettre en place le changement en Europe. Les élections européennes du 25 mai ont été un signal d’alarme avec la forte poussée de partis populistes ou d’extrême droite en France, au Royaume-Uni ou, dans une moindre mesure, en Italie. L’Union européenne est de plus en plus perçue par ses citoyens comme un ensemble régi par des technocrates ultralibéraux n’hésitant pas à bafouer le droit des peuples. Sous la houlette de José Manuel Barroso, la Commission européenne a entretenu cette image négative, ce qui a contribué à favoriser la progression de l’euroscepticisme. Pour Gilles Bridier, journaliste à Slate.fr, Jean-Claude Juncker appartient à cette Europe-là. "L’Europe des bureaux, des procédures, des comités, des directives, des sanctions", comme la décrit Maxime Tandonnet, chroniqueur au Figaro. Les deux éditorialistes ne sont pas des cas isolés en France et en Europe. Ils sont nombreux à douter de la capacité et de la volonté du nouveau président de la Commission à incarner une rupture en accord avec le mode de nomination qui l’a conduit à cette fonction.