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Jacques Rupnik : "Lorsqu'il est question du rapport à la Russie, des divergences apparaissent entre les Vingt-Sept"

Actualité 06.03.2007

Jacques Rupnik - DRSpécialiste de l'Europe centrale et orientale, Jacques Rupnik est directeur de recherche au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) de Sciences Po. Il co-dirige la revue trimestrielle Transeuropéennes et préside le Club Grande Europe.

 

Qu'est ce qui justifie la mise en place d'une diplomatie énergétique européenne ?

Un constat d'évidence : les pays de l'Union européenne sont de grands importateurs d'énergie. Or, le seul pays qui ait des ressources en Europe, c'est la Norvège et, comme par hasard, il n'est pas dans l'Union européenne. Le fait de ne pas avoir suffisamment de ressources, d'être très dépendant et d'être confronté à l'incertitude géostratégique du monde actuel : voilà autant d'arguments forts pour développer une approche commune.

Mais ce qui paraît simple quand il s'agit d'objectifs généraux en matière d'environnement ou d'efficacité énergétique l'est beaucoup moins dès lors qu'on aborde les questions d'approvisionnement. Lorsqu'il est question du rapport à la Russie, des divergences apparaissent entre les Vingt-Sept. Les nouveaux membres de l'Union européenne sont infiniment plus dépendants que les anciens vis-à-vis de l'approvisionnement énergétique en provenance de Russie. En même temps, ce sont eux qui préconisent une politique plus ferme à l'égard de Moscou et se montrent réticents à adopter un pacte énergétique et un partenariat stratégique avec la Russie, deux priorités de la présidence allemande.

Quel est l'intérêt pour l'Europe de lier un partenariat énergétique avec la Russie ?

D'abord, il y a une divergence d'évaluation concernant le rôle de la Russie comme fournisseur principal. Certains pensent qu'il est important d'envisager dans quelle mesure on peut, sinon se passer de la Russie, du moins diminuer la dépendance à son égard en la contournant. A leurs yeux, le projet Nabucco, un pipe-line qui irait de l'Azerbaïdjan à l'Europe du centre-est et du sud-est, serait un moyen d'éviter une dépendance trop forte vis-à-vis de la Russie. Mais d'autres affirment que, même avec un tel projet, on aurait beaucoup de mal à éviter un accord avec Moscou. En outre, on peut se demander s'il est beaucoup plus fiable de dépendre de l'Iran ou du Venezuela pour le pétrole et le gaz.

Selon l'analyse que l'on fait, on est donc plus ou moins enclin à rechercher un accord durable avec la Russie. Dans l'ensemble les nouveaux pays membres ne font pas confiance à la Russie. L'expérience récente avec l'Ukraine et la Moldavie a montré qu'elle pouvait fermer ou ouvrir le robinet en fonction de considérations politiques.

Mais là aussi, la position européenne n'est pas toujours claire : on demande à la Russie de s'adapter aux règles du marché, mais quand elle l'a fait, en augmentant ses tarifs à l'égard de la Biélorussie, tout le monde a poussé des cris effarouchés. Serait-il souhaitable aux yeux des Européens de continuer de subventionner la dictature Loukachenko grâce à de l'énergie russe bon marché ?

Peut-on résumer les choses en disant que les pays entrés dans l'Union en 2004 et en 2007 ont plutôt tendance à privilégier le contournement de la Russie, tandis que les membres plus anciens n'auraient aucun problème pour conclure un accord avec elle ?

En gros, c'est cela. Cela s'explique à la fois par une sensibilité politique différente, une lecture alternative des intentions de la Russie, mais aussi par un degré de dépendance différent. Les nouveaux membres de l'Union européenne dépendent parfois de la Russie à plus de 90 % pour le gaz. Un pays comme la France peut s'appuyer sur son parc nucléaire. La Grande Bretagne a des approvisionnements diversifiés grâce à BP qui est présent aux quatre coins du monde. Tous les pays de l'UE ne sont donc pas logés à la même enseigne dans ce domaine.

Est-ce cela qui explique qu'aucun accord n'ait pu être trouvé à l'occasion du sommet UE-Russie de novembre 2006 ?

La Pologne a mis son veto sur l'accord, mais elle l'a fait au motif d'un contentieux sanitaire concernant l'exportation de viande polonaise. Cette affaire relativement modeste était en fait un prétexte pour bloquer les négociations.

Cela a au moins eu le mérite de monter qu'il existe une divergence forte au sein de l'UE, dont la Pologne s'est fait le porte-parole. Cette divergence s'était déjà exprimée à propos du pipe-line sous la Baltique, où beaucoup n'avaient pas apprécié la démarche bilatérale de l'Allemagne de Gehard Schröder envers la Russie.

La question est désormais de savoir si la position polonaise est à même "d'européaniser" la démarche des 27 envers la Russie, ce qui n'est pas évident quand on pose un veto, ou si l'arrivée au pouvoir d'Angela Merkel est à même de faire évoluer la position allemande.

Propos recueillis le 06/03/07