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Interview avec Alain Lamassoure (LR), candidat à la présidence du Parlement européen

Actualité 18.11.2016

Président du Parlement européen depuis cinq ans, le social-démocrate allemand Martin Schulz va-t-il et peut-il rempiler pour deux ans et demi supplémentaires ? Pour la droite européenne, l'affaire est déjà entendue, la réponse est non. Le poste doit désormais revenir, selon la règle de l'alternance jusqu'ici en vigueur à Strasbourg, à l'un des leurs.

 

Rencontré le 17 novembre à Paris, Alain Lamassoure, chef de file des Républicains au Parlement européen, a annoncé à Toute l'Europe sa candidature pour représenter son groupe politique du Parti populaire européen dans cette élection, qui se tiendra le 17 janvier prochain. Face à ses concurrents, l'ancien ministre des Affaires européennes (1993-1995) entend faire valoir sa grande connaissance des arcanes de Bruxelles et promet de défendre le rôle des institutions européennes face aux gouvernements.

Alain Lamassoure, au Parlement européen en 2013

Touteleurope.eu : Vous venez d'officialiser votre volonté d'être le candidat de votre groupe politique du Parti populaire européen à la présidence du Parlement européen. Vous avez trois concurrents : Mairead McGuinness (Irlande), Alojz Peterle (Slovénie) et Antonio Tajani (Italie). Etes-vous favori ?

Alain Lamassoure : Non, nous partons tous à égalité sur la ligne de départ. Nous avons chacun des parcours, des personnalités, des pays d'origine différents.

Traditionnellement, le président du Parlement européen est élu par les eurodéputés pour un mandat unique de deux ans et demi, permettant aux conservateurs et aux sociaux-démocrates d'occuper tour à tour ce poste durant chaque mandature.

En poste depuis 2012, le social-démocrate allemand Martin Schulz est le premier à déroger à cet usage. Pressenti pour devenir le prochain ministre allemand des Affaires étrangères, voire pour être la tête de liste de son parti lors des élections législatives de 2017, il pourrait toutefois décider de briguer un nouveau mandat de président du Parlement européen.

Pour ma part, je fais état de mon expérience politique passée assez riche. J'ai été élu local, conseiller régional, député à l'Assemblée nationale, j'ai occupé deux postes – dont celui des Affaires européennes – dans deux gouvernements, et j'en suis à mon cinquième mandat au Parlement européen. Mon expérience européenne assez longue m'a permis de participer très activement à la Convention européenne pour l'élaboration du projet constitutionnel puis du traité de Lisbonne. J'ai négocié, en tant que président de la commission des Budgets le cadre financier pluriannuel actuellement en vigueur. J'ai présidé la commission TAXE chargée d'enquêter sur les évasions fiscales de multinationales et de jeter les bases de la prochaine Europe fiscale.

S'agissant de l'avenir, je crois que dans la période charnière que nous vivons, il est très important que le Parlement européen joue pleinement son rôle. Et que le système institutionnel fonctionne mieux qu'il ne le fait à l'heure actuelle. Nous assistons en effet à une sorte de hold-up des institutions européennes par et pour les gouvernements. L'intergouvernemental est en train de cannibaliser les institutions européennes. Je regrette à cet égard que la Commission et le Parlement européens se défendent peu et mal. Si je devais devenir président du Parlement, je m'efforcerai de veiller à ce que le volet communautaire du processus de décision européen fonctionne mieux.

Martin Schulz n'a-t-il quand même pas permis d'accroître significativement la stature et la notoriété du poste de président du Parlement européen depuis cinq ans ?

Si tout à fait. C'est très positif. Je serais heureux de lui rendre hommage le moment venu. Et ce serait naturellement quelque chose qu'il faudra maintenir.

Martin Schulz, président du Parlement européen, en juillet 2014

Martin Schulz, président du Parlement européen, en juillet 2014


De quelle manière pourriez-vous faire mieux ?

Je vais vous donner un exemple. Je considère comme très grave la faiblesse dont la Commission et le Parlement européens, et donc leurs présidents, ont fait preuve lors de la ratification de l'accord de commerce avec le Canada (CETA).

D'après tous les juristes, il s'agit d'un accord européen. Il a d'ailleurs été négocié pendant sept ans. Et d'après les traités, un accord européen peut entrer en vigueur lorsqu'il a été ratifié par les deux branches législatives : le Conseil des ministres et le Parlement européen, tous deux à la majorité qualifiée. Or saisi d'une demande pressante des gouvernements français et allemand, le président de la Commission a cédé et a déclaré par écrit qu'il s'agissait bien d'un accord européen, mais que pour des raisons politiques il considérait qu'il devrait également être soumis – à l'image d'un accord mixte – à la ratification des parlements nationaux.

Agé de 72 ans, Alain Lamassoure est l'un des députés européens les plus expérimentés actuellement en fonction. Elu eurodéputé pour la première fois en 1989, deux fois ministre des Affaires européennes puis du Budget, il occupait, jusqu'au 5 octobre dernier la position de chef de la délégation des Républicains au Parlement européen. Il est désormais candidat à la présidence de cette institution.

C'est extrêmement grave. Parce que la compétence en matière de politique commerciale appartient, depuis l'origine, exclusivement à l'Union. Nous allons fêter l'année prochaine le 60e anniversaire du traité de Rome. Ce dernier a fait, avant même la politique agricole commune, de la politique commerciale la première pierre fondatrice de la construction européenne. Et cela n'a jamais été remis en cause par aucun des grands dirigeants, y compris par ceux qui étaient le moins enthousiastes à l'égard de l'Europe comme le général de Gaulle, Margaret Thatcher ou David Cameron. Mais là, la Commission, gardienne des traités, accepte d'abandonner une partie du pouvoir communautaire. Et, ce qui est encore plus grave, le Parlement européen, qui s'est battu pendant trente ans pour, traité après traité, mériter le nom de Parlement, a accepté, sans vote des députés, qu'à partir du moment où il y avait une inquiétude publique sa légitimité n'était pas suffisante et qu'il fallait y ajouter celle des parlements nationaux.

Ça, je ne peux pas l'accepter. Je souhaite que les institutions européennes jouent pleinement leur rôle. Et que la dérive à laquelle nous assistons depuis la crise de l'euro et qui donne la priorité à l'intergouvernemental au détriment du communautaire cesse.

Sous-entendez-vous que cela contribue à la crise de confiance et de compréhension des citoyens à l'égard de l'Europe ?

Absolument. J'ai connu, lors de mon premier mandat de député européen, puis lorsque j'ai été ministre des Affaires européennes, la grande période Delors-Mitterrand-Kohl. Jacques Delors avait des relations personnelles et de confiance extrêmement étroites à la fois avec François Mitterrand et Helmut Kohl. Mais il arrivait, et c'est la vie de tous les jours dans une organisation telle que l'Union européenne, qu'il y ait des conflits entre les Etats – y compris la France et l'Allemagne – et l'intérêt européen, qu'incarnait Jacques Delors. En pareille circonstance, ce dernier s'appuyait alors sur le Parlement européen, qui n'avait d'ailleurs pas les compétences juridiques dont il dispose aujourd'hui, mais qui avait déjà une autorité politique incontestable, de manière à défendre l'intérêt commun européen, publiquement et fortement, face au Conseil. Cela créait des tensions, peut-être une crise, puis on trouvait un compromis.

Actuellement, je comprends tout à fait que face aux énormes problèmes que sont la maîtrise des flux migratoires ou la lutte contre le terrorisme, les dirigeants des institutions aient comme souci de ne pas ajouter des difficultés dans leur traitement. Mais cela ne doit pas se faire au détriment de l'intérêt communautaire. Les institutions de l'Union ne sont pas au service des gouvernements.

On reproche à l'Europe d'être très loin et très opaque. A l'inverse des parlements nationaux qui seraient plus proches des citoyens. Je n'en disconviens pas. Je l'admets d'autant plus volontiers que je pense être, au sein du Parlement européen actuel, celui qui a fait le plus, concrètement, pour développer les relations avec les parlements nationaux.

Entretien réalisé à l'occasion de la conférence Quel avenir pour l'Europe ?, organisée au Conservatoire national des arts et métiers à Paris par Nicole Gnesotto, fondatrice du Forum Europe.

Mais ces derniers, dans le système communautaire, ne doivent pas intervenir après le Parlement européen pour confirmer ou infirmer ses décisions – comme cela a été le cas avec le CETA – mais avant. Si un chef d'Etat ou de gouvernement est inquiet des réactions de sa majorité sur ce traité de commerce, il est parfaitement légitime de faire voter son parlement. Mais cela doit avoir lieu avant que le Conseil des ministres ne se prononce. Si le parlement en question est contre, et bien le ministre du pays vote contre. Peut-être qu'on ne signe au final pas le traité, mais au moins les responsabilités sont claires. Or le mode de fonctionnement actuel permet aux gouvernements d'avoir un double langage insupportable pour les citoyens européens.

En parallèle de la succession de Martin Schulz, la campagne présidentielle française bat son plein. Vous soutenez Alain Juppé. En quoi sa politique européenne serait meilleure que celle de ses concurrents à droite, comme Nicolas Sarkozy ou François Fillon ?

Alain Juppé est le seul à avoir déclaré dès le début, cela remonte donc à environ dix-huit mois, être résolument pro-européen. Et que c'est dans le cadre européen que doivent être abordés quelques-uns des grands défis qui s'imposent aujourd'hui à la France. Certains sont négatifs, comme la pression migratoire, le terrorisme, le nationalisme belliqueux de la Russie, la déstabilisation du Moyen-Orient. D'autres sont positifs comme les progrès technologiques ou la révolution digitale.

Dans ce dernier cas, il est clair que si nous continuons à l'aborder dans le cadre des 28 Etats membres, nous condamnons nos start-ups au nanisme. Une entreprise créée dans la Silicon Valley est n°1 mondiale en un an. Une entreprise créée à Toulouse, elle, restera hexagonale. Alors que l'Europe fournit le cadre naturel pour la règlementation de l'économie digitale, que ce soit pour la fiscalité ou le financement de l'investissement.

Alain Juppé fait campagne sur ce thème et je dois dire que le reste de l'Europe suit très attentivement la primaire.

Alain Lamassoure, au Parlement européen, en 2012

Alain Lamassoure, au Parlement européen, en 2012


La question de l'avenir de l'Europe est immense et s'imposera au prochain président français. Par où devrait-on commencer ?

La première chose que la France devra faire est de proposer un calendrier et une démarche à ce qu'on appelle l'Europe de la défense. Depuis décembre 2009 – soit tout de même sept ans – le traité de Lisbonne prévoit la possibilité d'une Europe de la défense, mais ni le président Sarkozy ni le président Hollande n'ont pris la moindre initiative en ce sens.

Alors que c'est à la France d'agir. Car pour des raisons historiques évidentes, l'Allemagne ne veut pas être en première ligne sur ce sujet. Et car la France, surtout depuis le départ programmé du Royaume-Uni, est le seul pays à être à la fois membre permanent du Conseil de sécurité de l'ONU, possesseur d'une force nucléaire crédible et indépendante, et disposant d'une armée de terre, de mer et de l'air. Cela confère à la France, et Alain Juppé partage cet avis, une légitimité et une responsabilité particulière.

S'agissant de la sécurité, la lutte contre le terrorisme sera également une priorité. Malheureusement, toutes les tragédies auxquelles nous avons assisté depuis deux ans montrent qu'en l'absence d'un corps de gardes-frontières et de garde-côtes européen – désormais en place – ou encore d'une police fédérale européenne, la coopération entre les Etats membres est extrêmement insuffisante.

Pour mettre en œuvre ces politiques, la question du budget européen, très réduit, est récurrente. Un accord pour l'exercice 2017 a été trouvé entre le Conseil et le Parlement le 16 novembre. Vous satisfait-il ?

On ne pouvait guère faire mieux dès lors qu'on se trouve dans cette camisole de force que constitue le cadre financier pluriannuel. C'est pour cette raison que la question du financement des politiques européennes ne sera réglée que le jour où on aura créé des ressources propres pour alimenter le budget européen. Nous y travaillons avec Mario Monti [Premier ministre italien de 2011 à 2013, ndlr] au sein d'un groupe de haut niveau et nous devrions être en mesure de publier nos propositions en la matière d'ici la fin de l'année.

Mais il y aura aussi une pédagogie à faire. Car sur cette question, il y a des réflexes de Pavlov. Chaque fois que l'on dit qu'il faut augmenter le budget européen, on répond que c'est intolérable car tous les Etats membres cherchent actuellement à réduire leurs dépenses. Or si nous créons un corps de gardes-frontières et des garde-côtes européen, ce n'est pas pour ajouter des policiers ou des marins à ceux qui existent déjà. C'est pour transférer à l'Europe des effectifs et du matériel qui existent déjà. Nous devrions même mettre en place un système tel qu'un euro dépensé à Bruxelles permette d'économiser plus d'un euro dans les capitales nationales. Il s'agirait de la traduction budgétaire du principe de subsidiarité. Si on transfère une compétence à l'Europe, c'est parce qu'on pense que le rapport qualité/prix sera meilleur au niveau européen qu'au niveau national.

C'est à cet égard une vérité particulièrement caricaturale en matière de défense. Nous avons aujourd'hui 28 armées différentes, 1,5 million d'hommes sous les armes, mais nous serions incapables de faire une guerre. Alors que pour un coût tout à fait inférieur à celui actuel des 28 budgets de la défense, que nous rognons chacun chez soi, nous pourrions obtenir un niveau de sécurité sensiblement supérieur.

Propos recueillis par Jules Lastennet