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Internet et démocratie : vrais alliés ou faux amis?

Actualité 07.02.2011

Quelles sont les nouvelles pratiques militantes sur internet? Comment les politiques communiquent-ils sur les réseaux sociaux ? Quelle utilisation les autorités devraient-ils faire des données publiques? Autant de questions auxquelles ont tenté de répondre des politiques et des experts réunis aux Etats Généraux du renouveau vendredi 28 janvier 2011 à Grenoble par Toute l'Europe lors d'une table ronde modérée par Vincent Giret de Libération.

 

Une nouvelle génération de politiques 2.0

Damien Abad (NC/PPE), benjamin du Parlement européen, est un enfant de la génération Internet. Pour lui, Internet change incontestablement les rapports entre la politique et la société, surtout dans le cadre de son travail de député européen. "On ne connaît pas les élus européens ! Le travail de terrain qu'il est possible de faire à l'échelle d'un département est impossible au niveau d'une euro-circonscription" explique-t-il. "La question qui se pose aux élus est comment mieux rendre compte de son travail auprès des citoyens." Selon Damien Abad, Internet et les réseaux sociaux permettent de créer une connexion entre les élus, les citoyens et le territoire.

Au niveau européen, M. Abad a transposé les ateliers de l'élu 2.0, un projet mené par Nathalie Kosciusko-Morizet au niveau national. Les ateliers de l'élu 2.0 visent à améliorer les relations entre le citoyen et l'élu. L'objectif est de rendre concret pour chaque élu l'intérêt d'utiliser les réseaux sociaux. Plusieurs ateliers ont déjà eu lieu à Bruxelles, réunissant des députés de toutes tendances et de plusieurs pays européens. Damien Abad insiste sur le fait que les politiques ne peuvent pas être des "émetteurs bruts" sur Internet : "il faut lancer des débats, dialoguer avec les citoyens". "On ne peut avoir une perception étriquée et seulement militante" de la communication sur Internet. "Le web et les réseaux sociaux ont une utilité s'ils aident à renforcer la démocratie représentative et à mieux expliquer notre mandat" conclut-il. "Internet est un espace de liberté et de démocratie, pas un défouloir".  

Sylvie Guillaume, également députée européenne (PS/S&D), est une adepte des réseaux sociaux : "je consomme, je pratique" dit-elle. Cependant pour elle, il s'agit surtout d'exploiter des messages courts de Twitter et de Facebook pour diriger l'internaute vers des espaces sur la Toile où elle peut détailler ses positions plus complètement et clairement.

 

Sylvie Guillaume a été élue députée européenne de la liste socialiste du Grand Sud Est (Rhône Alpes, PACA, Corse) en juin 2009. Elle travaille particulièrement sur les dossiers concernant l’harmonisation européenne du droit d’asile et les droits de l’homme. Lire l'entretien avec elle sur 'Internet et démocratie' ici. Elle souligne la difficulté de l'instantanéité dans la communication pour un responsable politique. Il faut être prêt à réagir très rapidement tout en analysant la situation et délivrant une réponse adéquate. La quantité du temps à consacrer à cette activité pose problème. Pour que son activité sur les réseaux sociaux ne soit pas simplement un "gadget", elle est obligée de passer beaucoup de temps dessus chaque jour. Pour elle, 'Internet est un réseau complémentaire à mon travail de terrain, mais il ne pourra pas le remplacer'.

Inventeur de la campagne d'adhésion à vingt euros au Parti Socialiste, Vincent Feltesse est actuellement président de la Communauté urbaine de Bordeaux et secrétaire national adjoint du PS en charge des technologies de l'information et de la communication. Il se dit "agnostique pratiquant" sur son usage des réseaux sociaux et Internet.  A son avis, l'impact du numérique sur la politique n'est pas encore stabilisé. Même l'opération "transparence" lancée par Wikileaks a dû passer par l'intermédiaire des grands journaux.

Il consacre, pour sa part, à peu près une heure chaque matin entre 6h et 7h à son compte Facebook afin de répondre à des questions et des commentaires des citoyens de sa ville. Pour lui, tenir un blog serait beaucoup trop prenant en terme de temps. Ce constat est partagé par tous les intervenants. L'étude 'Digital Europe' de Fleischman Hiliard montre un déclin de l'activité des blogs qui sont délaissés par les politiques qui préfèrent les réseaux sociaux.

Soulignant la difficulté pour les institutions de communiquer, Vincent Feltesse note l'échec des réseaux sociaux politiques à droite avec les Créateurs du possible et à gauche de la Coopol. Selon lui, un site en lui-même ne suffit pas pour créer une dynamique politique. Les primaires ou l'élection présidentielle pourraient permettre d'insuffler un nouveau départ au militantisme sur le web. La question de l'émetteur est fondamentale et les institutions ont beaucoup de difficulté à créer du lien avec leur public potentiel sur le web. Toutefois, la ville de Bordeaux est très active dans le domaine des données ouvertes et une grande partie des documents publics sont en ligne en temps réel.

Pierre Guillou, consultant et dirigeant du Journal de l'élu 2.0, a présenté un tour d'horizon des acteurs politiques présents sur le web politique : les élus, les partis mais aussi les militants. Dans le sillage du rapport du think-tank Terra Nova sur la campagne de Barack Obama, chaque parti a renforcé sa présence sur la toile. L'UMP et le PS disposent chacun d'une dizaine de collaborateurs. M. Guillou estime qu'il existe une fracture générationnelle sur la question de la politique et internet. Des élus sont souvent peu formés aux nouvelles méthodes de communication. Citant l'exemple de Lionel Tardi, il a évoqué les questions déontologiques pour les députés dans leur usage des nouveaux outils.

Comment préserver le huis clos à l'ère de twitter?  Lionel Tardi avait créé le ramdam en tweetant en direct l’audition de Jean-Pierre Escalettes et Raymond Domenech devant la commission des affaires culturelles. Tout en plaidant pour une transparence des débats politiques, tous les intervenants ont souligné la nécessité de maintenir la possibilité de huis clos pour assurer la sérénité de débats sensibles.

Données ouvertes : accès et gratuité


Internet recèle de possibilités extraordinaires selon Dominique Reynié, directeur général de la Fondapol, quant à l'usage des données publiques. "Après l'âge du grand suffrage universel,  l'avènement d'internet marque une nouvelle étape dans le développement de la démocratie. Nous sommes dans une séquence de déploiement" explique-t-il. Il souligne la possibilité d'ouvrir la politique aux citoyens en leur donnant l'occasion de participer au processus législatif. Des projets intéressants ont été lancés aux Etats Unis et au Canada. Les administrations gardent beaucoup d'information pensant qu'elles seules peuvent en faire bon usage. Il y a des mouvements dans plusieurs Etats du monde pour donner libre accès aux données.  Cela permet des expériences intéressantes de géolocalisation des bus ou une surveillance de la qualité de l'air. Il existe également beaucoup de données à dimension civique, notamment le taux d'abstention par bureau de vote. Ces données pourraient aider les partis politiques à mieux cibler leurs campagnes. Pour Dominique Reynié, Internet peut être un facteur "d'effervescence sociale et d'horizontalité" dans le débat public.

La mise à disposition gratuite des données publiques était un sujet de débat entre les intervenants. Pour Vincent Feltesse il est nécessaire de s'assurer que l'accès aux données soit encadré par une charte de déontologie concernant leur utilisation par les entreprises privées. 'Le culte du secret' est encore très présent en France en raison de l'héritage des années noires de la deuxième guerre mondiale. De l'autre côté, Dominique Reynié est plus favorable à l'exploitation des données pour des buts commerciaux surtout quand il s'agit d'un apport substantiel dans le traitement des données impliquant des droits d'auteurs pour les sociétés concernées. En conclusion du débat, Sylvie Guillaume a rappelé les travaux du Parlement européen. Cette institution européenne discute actuellement de la protection de la vie privée des citoyens européens quant à l'utilisation pouvant être faite des données personnelles récoltées à l'occasion de voyages aériens.


En savoir plus :

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