Derniers articles publiés

Hervé Le Treut : " Le protocole de Kyoto a mis en route une dynamique, mais il n'aura de sens que s'il se poursuit et s'étend"

Actualité 21.11.2011

A l'approche du Sommet de Durban sur le changement climatique, de nombreuses questions se posent sur la suite à donner au Protocole de Kyoto. Hervé Le Treut, membre de l'Académie des Sciences et directeur de l'Institut Pierre Simon Laplace, nous livre son analyse sur l'évolution de ce protocole, ainsi que la vision des différents protagonistes du Sommet de Durban.

Touteleurope.eu : L'enjeu majeur du sommet de Durban est la poursuite après 2012 du protocole de Kyoto. Quel bilan peut-on faire aujourd'hui de cet accord ?

Hervé Le Treut
: Pour le climatologue qui envisage le climat du siècle à venir, le protocole de Kyoto est un accord préliminaire. Il a le mérite d’exister, mais il doit continuer. Il doit aussi s’amplifier. En effet, il a été signé par beaucoup de pays, mais n'a correspondu à un véritable engagement que pour une minorité des signataires, à savoir les pays européens ou encore le Japon. De leur côté, les pays émergents signataires n'ont pas eu d'engagement en terme de restrictions des émissions de gaz à effet de serre. Un pays comme la Russie n'a pas eu non plus d'engagement réel, car la date de référence est 1990. Or cette date correspond à la fin de l'Union soviétique qui avait un niveau d'émission de gaz à effet de serre que la Russie (en pourcentage de la production mondiale) n'a jamais ré-atteint depuis. Des grands pays comme le Canada et les Etats-Unis se sont détachés du protocole. L'Australie par contre  y est revenue.

On peut voir un succès partiel au fait que certains pays ont tenu leurs engagements. Cependant, par rapport aux enjeux strictement climatiques, cette expérience est limitée. Elle n'aura de véritable sens que si elle est  étendue aux deux principaux  émetteurs de gaz à effet de serre, à savoir la Chine et les Etats-Unis. Actuellement les Etats-Unis n'ont pas signé le protocole et la Chine n'est tenue à rien, ce qui diminue fortement la portée de l’accord.

Donc nous pouvons dire que le protocole a mis en route une dynamique, mais il n'aura de sens que s'il se poursuit et s'étend.


Touteleurope.eu : D'un point de vue scientifique, quelles sont les différentes pistes aujourd'hui envisageables ?


Hervé Le Treut
: Les chiffres que donne un scientifique quand on lui demande "qu'est-ce qu'il faut faire pour stabiliser le système climatique ?" sont des chiffres assez effrayants. Il faudrait en effet arriver à diminuer par plus de deux les émissions de gaz à effet de serre dans un délai de seulement quelques décennies. Et même si la science n'est pas capable de donner des chiffres précis, mais uniquement des ordres de grandeur, ce sont des objectifs qui vont  probablement très au-delà de ce que nous pouvons imaginer faire dans un futur proche. L'enjeu est donc politique : qu'est-ce qu'il est juste de faire ? Comment peut-on répartir les efforts ?

En outre, à l'effort de diminution des gaz à effet de serre s'ajoute celui de l'adaptation à la part des changements climatiques qui devient inévitable. Une politique d’adaptation renvoie à des préoccupations qui sont locales ou  régionales, alors que la diminution des gaz à effet de serre passe plus souvent par des politiques nationales (mutations technologiques, engagements à  résultat pris par les Etats).

Sur ce point, et concernant l’effet des gaz à effet de serre, on a longtemps opposé la notion d’atténuation et celle d'adaptation. Cette dernière notion peut en effet être synonyme d'une forme de défaitisme : parce que nous nous adaptons, cela signifie que nous avons échoué à réduire l’effet de serre. Mais ne pas se soucier d’une part irrémédiable des évolutions à venir peut être désastreux pour les plus vulnérables.

Il faut donc essayer de limiter la climato-dépendance des systèmes socio-économiques, des systèmes écologiques, etc. D’ailleurs dans beaucoup de cas, les actions à faire pour s'adapter aux impacts climatiques et pour diminuer les gaz à effet de serre sont similaires – et en particulier les actions locales. Je pense par exemple aux problèmes d'habitat : avoir des logements qui sont peu gourmands en énergie réclame en premier lieu une bonne isolation qui peut aussi permettre de résister à des vagues de chaleur futures telles que nous pouvons les craindre.

Aux actions nationales, basées sur l’engagement à respecter des quotas, doivent donc s’ajouter aussi de nouvelles actions plus locales – on peut d’ailleurs noter que ce sont en grande parties ces actions locales ou régionales qui font les politiques nationales : il n’existe pas vraiment de "bouton à diminuer le CO2" qu’un chef d’état pourrait tourner. Mais il peut prendre des mesures suffisamment incitatives pour générer des projets qui y contribuent.


Touteleurope.eu : Quelles sont dès lors les mesures à prendre ?


Hervé Le Treut
: Dans les débats autour des problèmes de climato-scepticisme, il a été reproché aux climatologues de faire de la politique et de l'économie sans être armés pour le faire, et je ne veux de fait pas répondre trop directement à une question comme celle-ci. D’autant que les objectifs donnés par la science du climat sont très difficile à atteindre – et aussi qu’il existe d’autres problèmes de développement que le climat. De ce fait, il est tout à fait compréhensible qu’il y ait une distance entre le diagnostic de la science et la décision politique. Mais cette distance ne doit pas effacer la nécessité d’un volontarisme politique sur ces problèmes. Il y a ici une nuance à saisir.

Mais, c’est vrai que nous avons appris que le problème était peut-être plus difficile qu’anticipé. Dans les premières phases de la réflexion sur le changement climatiques, des politiques "sans regret" étaient souvent évoquées. Ce sont des mesures qui servent à plusieurs domaines : le climat, le développement durable, etc. et n’ont que des effets positifs. Il est vite apparu que certaines mesures prônées n'étaient justement pas "sans regret". Ainsi, des mesures en faveur du bio-carburants peuvent être efficaces contre les gaz à effet de serre, mais la production en grande masse de ces bio-carburants peut entraîner des effets pervers au niveau de la biodiversité, du prix de l'alimentation, etc. Les problèmes de changements climatiques sont un des éléments du développement durable de la planète qu'il faut combiner à tout ce qui est lié à la biodiversité, l'alimentation, la démographie, etc. afin que tous ces paramètres se répondent les uns les autres.

C’est bien sûr aux citoyens, aux politiques, de faire des choix et des priorités entre les différentes formes d’action. Mais encore une fois, cela ne doit pas nuire au volontarisme politique, car sans celui-ci, les choses n'avanceront pas.


Touteleurope.eu : Le volontarisme semble justement être la position adoptée par l'UE. Elle veut poursuivre le protocole de Kyoto à condition de fixer un calendrier clair vers un accord contraignant. Cela vous paraît-il suffisant ? L'Europe possède-t-elle une légitimité pour imposer un tel point de vue ?


Hervé Le Treut
: Le protocole de Kyoto est un accord important car non seulement il fixe un cadre de réduction des gaz à effet de serre, mais il fixe aussi tout un cadre de contact entre les différents pays émetteurs de gaz à effet de serre. Une transparence de la connaissance de ces problèmes, notamment le "reporting", c'est-à-dire la communication par chaque pays d'un bilan environnemental des émissions de gaz à effet de serre et de leur impact, est permise par cet accord international. 

De son côté, l'Europe est légitime en ce qu'elle est un continent qui a une réelle action volontariste vis-à-vis du changement climatique, même si nous ne pouvons bien sûr pas parler de légitimité historique, car l'Europe a fait et fait encore partie des pollueurs. Mais c’est certainement aussi son intérêt d’être volontariste. L'Europe ne possède pas énormément de ressources en combustibles fossiles, donc elle a intérêt à peser dans le camp des "vertueux". C'est dans son intérêt d'avoir un développement qui soit moins consommateur d'énergie et de combustibles fossiles. Il me semble donc normal, que les initiatives les plus fortes viennent de cette région du monde.


Touteleurope.eu : Quelles seraient les conséquences d'un échec des négociations à Durban ?


Hervé Le Treut
: On parle à la fois d’évolution du climat à l’échelle des décennies à venir, de gaz qui restent un siècle dans l’atmosphère, donc d’échelles de temps longues, mais aussi d’un processus qui est déjà suffisamment avancé pour qu’il soit d'ors et déjà très difficile d’échapper à une évolution importante du climat dans le futur : il y a donc une véritable urgence.  Année après année, si aucune décision n’est prise, il se creuse un passif, de manière largement irréversible, passif qui sera un facteur de tension important dans le monde de demain.

Mais il ne faut pas être mal compris : une certaine démobilisation vient parfois aussi de la perception que "de toute façon il est trop tard". Or le changement climatique n'est pas un domaine où tout est noir ou blanc. On ne peut pas dire "si on prend telle et telle mesure la planète sera complètement épargnée", ni "si on ne prend pas ces mesures, on va droit vers la catastrophe". Nous sommes dans une situation dans laquelle tout ce nous pouvons faire peut être utile, car nous ne connaissons pas encore bien à partir de quels niveaux de réchauffement, certains composantes du système climatique vont se mettre à évoluer plus rapidement. Des mesures qui peuvent paraître insuffisantes, pourraient nous protéger de dangers qu'on n'identifie pas encore. Ce n'est donc pas un problème d'échec ou de succès, mais plus de se dire : "est-ce que nous avons  fait ce qui était possible dans un contexte déterminé ?".