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Hélène Flautre : "Nous sommes passés à côté de la coopération euro-tunisienne"

Actualité 08.02.2011

Suite aux évènements tunisiens de ces dernières semaines, le Parlement européen a été amené à clarifier sa position en ce qui concerne sa relation avec le nouveau pouvoir tunisien. Membre du parti politique européen Groupe des Verts/Alliance libre européenne, et de la Délégation à l'Assemblée parlementaire de l'Union pour la Méditerranée, Hélène Flautre a accepté une interview avec Toute l'Europe afin de nous éclaircir sur les enjeux de cette inattendue transition démocratique.

Toute l'Europe : On vous surnomme "Madame Tunisie". Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ? Quel est l'historique de vos relations avec la Tunisie dans le cadre de l'Assemblée parlementaire (EuroMed) ?

 

Hélène Flautre : Je suis les évènements relatifs à la Tunisie depuis 1999, et dans le Maghreb en général depuis ma première élection en tant que députée européenne, et grâce à ma participation à la commission Affaires étrangères ainsi qu'à la délégation de l’UE pour les relations avec le Maghreb. J'ai acquis une bonne  expertise sur la situation au Maghreb, et notamment en Tunisie dès mon premier mandat. En 2004, je suis réélue députée européenne et présidente de la sous-commission des Droits de l'homme du Parlement européen. Je suis également membre de la délégation Maghreb et membre de la délégation du Parlement européen à l’Assemblée parlementaire Euromed.

Je me suis rendue de nombreuses fois en Tunisie dans le cadre de mes activités, et c'est pour cela qu'au Parlement on me surnomme "Madame Tunisie". Ce qu'il faut dire, c'est que nous avons une occasion unique de soutenir les forces démocratiques en Tunisie aujourd'hui. Lorsque je m'y rendais auparavant, c'était souvent très dur, j'étais mise sous pression par les autorités tunisiennes. Alors oui, il faut soutenir aujourd'hui ce qu'on appelle nos valeurs essentielles, celles de la démocratie, des droits de l'homme, et des libertés fondamentales.

 

Toute l'Europe : A ce propos, votre récent déplacement avec Eva Joly vous a permis de rencontrer les acteurs de la société civile tunisienne ainsi que des avocats, des journalistes et des opposants politiques ...

 

HF : Et puis aussi des présidents des commissions qui ont été installées. L'une porte sur le bon déroulement de l'enquête sur la corruption, et l'autre porte sur la répression du mouvement et les responsables de cette répression, depuis le 17 décembre 2010. La troisième commission est chargée de la réforme politique et devrait aboutir à un projet de nouvelle constitution. Nous avons rencontré également deux ministres du gouvernement transitoire. On a donc eu des rencontres institutionnelles avec la  société civile, les partis politiques, et des acteurs du changement.

 

… et selon vous, quel était l'objectif principal de cette rencontre ?

 

HF : C'est d'essayer de peser autant que nous le pouvons ici comme parlementaires pour réorienter les priorités politiques européennes dans cette région et déployer des moyens humains, financiers et techniques, les plus pertinents possibles pour soutenir la phase de transition démocratique. Bel Ali est parti mais le régime est  encore en place.

 

Toute l'Europe : Que pensez-vous de Mohamed Ghannouchi (Premier ministre sous l'ère Ben Ali) qui est accusé d'essayer de se "recycler" dans le nouveau pouvoir tunisien ? Pensez-vous que la transition politique puisse se faire en sa présence ?

 

HF : Je crois que le Premier ministre n'est évidemment pas désirable dans la nouvelle situation, parce qu'il est identifié comme un commis de Ben Ali depuis plus de 20 ans. Maintenant, c'est à la population tunisienne de dire si ce gouvernement est acceptable ou pas. Je crois que l'UGTT (Union Générale Tunisienne du Travail) ) a considéré finalement, lors d'une dernière négociation que suite au départ de quatre ministres du RCD (Rassemblement Constitutionnel Démocratique, parti de Ben Ali) qui occupaient des postes régaliens, ce gouvernement pouvait faire office de gouvernement de transition. Aujourd'hui, Mohamed Ghannouchi possède un profil plutôt technocratique mais c'est aussi un vieux monsieur qui a encore devant lui six mois de vie politique. Il ne pourra pas se représenter aux élections, et il n'est pas aujourd'hui en capacité d'impulser des réformes décisives, cela paraît assez évident.

Mais je crois que l'énergie du changement est extrêmement vivace. Aujourd'hui en Tunisie, les populations essaient de s'organiser à travers leurs syndicats, leurs expressions politiques et à travers de nouvelles associations, de nouvelles modalités d'expression.  Je souhaite donc que l'Union européenne soit maintenant capable de soutenir un vrai programme pour l'indépendance de la justice, de soutenir l'établissement d'une trêve réellement pluraliste et entretenir également un dialogue suivi avec les acteurs de la société civile.

Aujourd'hui, la population, qui s'est mobilisée pour obtenir le départ de Ben Ali, ne se sent pas représentée dans le gouvernement et peut-être pas même dans les commissions. Celles-ci ont des profils trop éloignés des attentes du peuple, puisqu'elles sont seulement composées d'experts académiques. Ces gens, qui sont des responsables politiques, n'étaient pas, pour la grande majorité d'entre eux, dans les manifestations depuis le 17 décembre. Il y a donc une légitimité mal assise.

 

Toute l'Europe : La relation UE-Tunisie existe depuis 1973, avec l'accord d'association et le partenariat euromed en 1995, la mise en place d'un plan action en 2005, et la quasi obtention d’un statut privilégié de "partenaire avancé "en 2008. Voulez-vous revoir cette coopération ou militez-vous pour en garder l'historique ?

 

HF : Je plaide pour un redéploiement dans la phase transitoire et pour une renégociation quand un gouvernement et une assemblée légitime issus d'élections libres et démocratiques seront en place, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui.

C'est aux Tunisiens quand ils auront les moyens d'une représentation légitime, de dire ce qu'ils souhaitent faire de cette coopération. Pour le moment dans cette phase transitoire, il faut que tous nos moyens soient redéployés sur la transition démocratique, dans  le renforcement des libertés essentielles dont l'indépendance de la justice, qui est un élément clé comme d'ailleurs l'indépendance et le pluralisme de la presse.

Quand vous rappelez comme ça l'histoire institutionnelle de la coopération euro-tunisienne, cela montre pour une grande part que l'on est passé à côté du sujet, puisque nous prétendons dans cet accord d'association que les sujets essentiels, à travers l'article 2, sont la démocratie, l'Etat de droit et les libertés fondamentales. Il est évident que lorsque nous les avons partagés avec un régime dictatorial, corrompu, policier, et liberticide, cela ne peut pas ne pas entraîner une réflexion, une auto-critique et une révision en profondeur de nos instruments de politique euro-méditerranéenne. Y compris en ce qui concerne la politique européenne de voisinage.

 

Toute l'Europe : Lors de la dernière session parlementaire, le PSE avait joint ses voix à celles du PPE pour bloquer toute résolution sur la situation tunisienne. Comment avez-vous vécu cela ?

 

HF : C'est un peu comme d'habitude ! C'est dommage que le Parlement européen n'ait pas été capable de prendre une position aux côtés de ceux qui se battent pour les libertés fondamentales en Tunisie, et ils l'ont démontré un peu comme le gouvernement français où d'autres gouvernements européens. Il y a eu une prise de conscience après la chute de Ben Ali. C'est une erreur politique qui est grave et qui n'est pas rattrapable.

On peut maintenant réfléchir à un soutien pertinent, s'adressant aux porteurs du changement et de la démocratie en Tunisie. Mais ce que n'a pas fait le Parlement européen, avant la chute de Ben Ali, cela reste une erreur politique qui pèsera forcement sur la suite.

 

Toute l'Europe : Depuis la dernière session plénière, la France et d'autres Etats européens ont gelés les avoirs de Ben Ali. De plus, il est prévu que l'Europe accorde le statut privilégié de partenaire avancé à Tunisie., lors du prochain Conseil européen du 4 février. Quel est votre sentiment par rapport à cette nouvelle approche ?

 

HF : Je pense que l'agenda doit être revu, parce que cela ne fait pas sens d'entériner des négociations qui ont eu lieu avec ce pouvoir qui vient de tomber. Donc pour moi, toute nouvelle étape dans les relations euro-tunisiennes, fondamentales et structurantes comme celle du statut avancé, doit se faire après l'élection de représentants légitimes en Tunisie.

 

Toute l'Europe : Que pensez-vous des derniers évènements que l'on observe en Egypte, et peut être bientôt en Syrie et en Jordanie ?

 

HF : On voit que le fait que le peuple tunisien ait bravé la peur de la police de Ben Ali pour imposer son départ et exprimer son besoin de liberté lève des aspirations et donne des idées à d'autre coins de la planète. Il n'est pas sûr que cela soit limité au monde arabe.

Quand je vois qu’en Chine aujourd'hui on ne peut plus trouver "Egypte" sur Google, cela montre bien que tous les dictateurs et tous les régimes liberticides de la planète comprennent qu'il se passe là quelque chose qui pourrait les remettre en cause, et c'est à l'aune de cela que l'on pourrait juger le titre du Monde "Tunisie : les risque de contagion" (du 17 janvier 2011) scandaleux : c'est comme si on parlait d'une épidémie de grippe mortelle !

 

Toute l'Europe : Est-ce qu'il était possible de prévoir les évènements qui ont eu lieu en Tunisie ?

 

HF: Il y avait déjà eu un soulèvement dans le bassin de Gafsa en 2008, avec des mobilisations extrêmement fortes dont les composantes essentielles étaient celles du mouvement qui a provoqué la chute de Ben Ali. Donc je dirais que les premiers signes de ce changement à venir, c'est en 2008 à Redeyef (manifestation dans cette ville du Sud-Ouest le 9 Juin 2008), le bassin minier de Gafsa, et la population dans la rue prête à se battre contre la corruption, qui avait détourné les emplois offerts aux inféodés du régime Ben Ali.

Dire à quel moment et sous quelle forme devait intervenir le véritable soulèvement est difficile, mais il faut noter que cela avait déjà bougé au centre de la Tunisie il y a deux ans, et la dure répression des mouvements populaires de l'époque avait accru le sentiment de mépris et d'humiliation qui était imposé à la population par les polices de Ben Ali.

 

Toute l'Europe : Est-il prévu que vous fassiez de nouvelles rencontres avec la société civile tunisienne ?

 

HF : Une délégation du Parlement européen part jeudi 3 février, et je suis membre de cette délégation. Il y a un programme de rencontres diverses avec le Président des commissions, quelques ministres, les acteurs du changement, les hommes politiques, la société civile, les syndicats, les magistrats et le barreau puis les avocats.

Quoi qu'il en soit, il y a une demande ici en Europe de la part des Euro-Tunisiens, ou des Tunisiens qui ont refait ici leur vie en Europe pour que l'Europe puisse trouver les modalités de leur participation à ce changement. Donc, les ondes de cette révolution n'ont pas fini de courir et ne seront pas limitées au monde arabe.