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Guillaume Duval : "Marre de cette Europe là ? Moi aussi…"

Actualité 14.01.2015

Dans son dernier livre paru aujourd'hui, le rédacteur en chef d'Alternatives économiques dénonce les méfaits de l'Europe et ses politiques contre-productives… tout en refusant le repli nationaliste et la sortie de l'euro. Pour Guillaume Duval, l'urgence est de sortir d'une Europe-marché, qui affaiblit l'économie européenne et mine notre modèle social : une autre Europe est possible, et les crises actuelles pourraient permettre de la modifier en profondeur. Interview.

Guillaume Duval Alternatives économiques Europe

Pourquoi en avez-vous "marre de cette Europe-là ?"

Je crois qu'il faut partir de l'opinion que beaucoup de personnes ont vis-à-vis de l'Europe. Beaucoup de pro-européens essaient de positiver, voire de repeindre en rose un certain nombre de réalisations européennes, alors que les gens ont plutôt le sentiment que l'Europe marche mal. Je pense qu'ils ont raison sur le fond, et qu'il faut partir de là si on veut les amener à ne pas réagir de manière anti-européenne.

Mais ce que je souhaite expliquer dans ce livre, c'est que ça n'est pas une raison pour jeter le bébé avec l'eau du bain. On peut aussi changer les choses et on sous-estime beaucoup les forces potentiellement disponibles.

Vous expliquez que "l'Europe-marché n'a jamais fonctionné"...

L'idée de départ de la construction européenne, c'était de faire des affaires ensemble plutôt que des transferts de souveraineté trop compliqués à mettre en œuvre et qui viendraient plus tard automatiquement. Le problème, c'est que faire des affaires sans faire de politique ensemble signifie organiser la concurrence de tous contre tous. Ce qui favorise les oppositions plutôt que la coopération.

Marre de cette Europe-là? Moi aussi... de Guillaume Duval, paru aux éditions Textuel

Dans un marché sans union politique et sans budget commun, chaque Etat a intérêt à baisser le coût du travail chez lui pour exporter davantage chez les voisins. Et chaque Etat a intérêt à jouer sur le dumping social et fiscal pour attirer les riches et les entreprises chez lui. Or si un seul le fait il est gagnant, mais si tout le monde s'y met, tout le monde est perdant.

Là-dessus est venu se greffer l'euro…

Oui, et contrairement à ce qu'on en dit parfois, l'introduction de l'euro est une rupture par rapport à cette logique de marché. C'est un vrai abandon de souveraineté et une véritable manière de faire de la politique ensemble. Malheureusement, sa construction a été mal fichue… on l'a vu avec la crise de la zone euro, qui aggrave ce sentiment de malaise vis-à-vis de l'Europe.

Pour sortir de la crise, l'Europe s'attache en priorité à maîtriser les déficits publics : est-ce une erreur ?

A Alternatives économiques, nous pensons qu'il est très important de maitriser l'endettement public. Il n'y a aucune raison que les intérêts de la dette soient le premier poste des dépenses de l'Etat, c'est de plus une vraie menace économique et politique. Ceux qui laissent filer la dette publique sont ceux qui préfèrent emprunter de l'argent aux riches plutôt que de leur faire payer des impôts.

Le principal reproche que je fais à cette politique européenne, c'est qu'elle est contre-productive ! Cela fait maintenant trois ans que la zone euro s'endette plus que les Etats-Unis, alors le déficit public y est moins important. Mais les Etats-Unis connaissent la croissance et pas la déflation, donc s'endettent finalement moins.

Le cas de la Grèce est emblématique : de 110% de dette publique au début de la crise, on est passé à 175% aujourd'hui après avoir "saigné" ce pays. Et c'est évidemment contre-productif également sur le plan de l'activité économique, sur le plan social et sur le plan politique, à des niveaux très élevés, comme on le voit avec la montée des eurosceptiques et de l'extrême-droite dans les pays européens. C'est donc une politique tout simplement stupide et absurde !

La Commission européenne a assoupli hier l'application du pacte de stabilité et de croissance...

Oui, mais plutôt que de contourner ces règles en les rendant plus flexibles, il faut les changer profondément. La stratégie d'austérité est vouée à l'échec : on a renforcé le carcan budgétaire en obligeant la Commission à être beaucoup plus stricte qu'avant sur le contrôle de la discipline budgétaire, alors que ce n'était pas le problème puisque la crise n'est pas le résultat de la dérive budgétaire des Etats. Et aujourd'hui on se retrouve coincé parce que ces règles sont inapplicables.

Vous restez tout de même optimiste sur l'avenir de l'Europe…

C'est le pessimisme de la raison et l'optimisme de la volonté ! L'idée c'est que de toute façon on a besoin de ce "truc", car dans un contexte de mondialisation, chacun de nos Etats ne s'en sortirait jamais seul, y compris l'Allemagne.

Au-delà de ce volontarisme, il y a quelques raisons de penser qu'on peut y arriver. Tout d'abord, beaucoup des défauts de la zone euro ont été réglés pendant la crise en transformant son architecture. Notamment en créant un dispositif pour aider les pays en crise, qui n'existait pas jusque-là.

Ensuite, la situation est très favorable pour régler la question du dumping fiscal. On a déjà beaucoup progressé en faisant sauter le secret bancaire suisse et en prenant des mesures sur la fiscalité de l'épargne. Il reste beaucoup à faire sur la fiscalité des entreprises mais paradoxalement, le fait que Jean-Claude Juncker soit aujourd'hui président de la Commission est plutôt un atout : il connait bien les ficelles du métier et se sentira probablement obligé d'être exemplaire sur ce dossier.

Enfin, les citoyens européens sont mûrs pour prendre des initiatives ambitieuses sur la transition écologique de nos économies. Cela pourrait, je crois, fonder un projet d'approfondissement de l'intégration européenne, et doter l'Union d'un budget d'action commune d'ampleur. Des politiques ambitieuses sont donc possibles.

Alors comment les mettre en œuvre ?

C'est évidemment compliqué. Beaucoup de règles sont intégrées dans les traités, qu'il faudrait donc changer. Mais aujourd'hui plusieurs crises se cumulent, dont on ne sait ce qu'il peut sortir : la Banque centrale européenne a décidé de racheter des titres de dettes malgré l'opposition de la Bundesbank et le parti d'extrême-gauche Syriza a de bonnes chances de gagner les élections en Grèce, ce qui peut amener à revoir le traitement de la dette du pays. Sans compter la montée des extrêmes et la crise ukrainienne.

L'année 2015 est un peu imprévisible en ce sens, mais j'espère que ces difficultés vont amener les dirigeants européens à reprendre la question institutionnelle de l'organisation de la zone euro et de l'Union européenne. Je comprends que les gouvernements hésitent à ouvrir à nouveau la boite de Pandore des traités, mais cela me paraît malgré tout indispensable.