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Guilhem Fouetillou : "Le débat sur le Traité constitutionnel européen a eu, sur la Toile, l'effet d'une véritable lame de fond."

Actualité 21.11.2006

Guilhem Fouetillou - DRGuilhem Fouetillou est doctorant à l'Université de Technologie de Compiègne (UTC) et co-fondateur de RTGI (Réseaux, Territoires et Géographie de l'Information).
Spécialiste de la "géographie de l'information", il est l'auteur de plusieurs cartes thématiques de la Toile francophone. Il a notamment établi la cartographie du débat référendaire sur internet et la carte de la Toile "européenne" francophone publiée par Touteleurope.fr.

 

Vous êtes l'un des auteurs de la carte du web européen, que nous présentons sur Touteleurope.fr. Vous êtes aussi à l'initiative d'une première carte parue en 2005, au lendemain du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen, présentant pour la première fois les "forces en présence" sur ce web européen. Pouvez-vous nous expliquer, d'abord, comment vous avez constitué ces cartes ?

La géographie de l'information sur internet se concentre sur les liens hypertextes qu'entretiennent les sites web et sur les représentations que l'on peut construire à partir de ces relations. En simplifiant, on peut dire que deux sites sont proches à partir du moment où ils entretiennent beaucoup de liens. C'est aussi une façon de dire que le lien hypertexte est une forme de lien social qui manifeste une relation entre deux sites.


Sur cette base, les cartes font apparaître des zones, des lieux thématiques ou d'influence.

 

 

C'est ainsi que, au cœur de la carte des sites à thématique européenne, on voit nettement se regrouper les institutions européennes et françaises ?

On retrouve effectivement, nettement centrés, les sites des institutions françaises et européennes. Si ces sites se retrouvent si proches, c'est parce qu'ils entretiennent un grand nombre de liens hypertextes et qu'ils vont offrir aux internautes de nombreux chemins leur permettant de passer de l'un à l'autre.

Cette carte est également caractérisée par la présence de deux blocs composés de sites d'information, que nous avons appelés "médias français" et "médias européens". Le bloc des médias français est composé des sites des principaux organes de presse, radio, télévision français. A l' "Ouest", on trouve des magazines en ligne à thématique européenne, des médias en émergence que nous n'avions pas repérés voici six mois, au cours de notre première exploration pour Touteleurope.fr. On voit donc s'opérer une forme de différenciation entre ces médias français et ces médias européens.

 

 

Ce qui frappe aussi, sur cette carte, c'est la présence de la société civile, ou en tout cas de ces sites que nous avons identifiés comme émanant d'associations ou de collectifs ?

On remarque en effet une très forte représentation de la société civile sur la carte de la Toile "européenne".

Une sphère très présente, et même structurante de la Toile francophone, est celle que nous pourrions appeler les "alters". Il s'agit d'un agrégat de centaines d'associations, d'individus, de partis politiques, de syndicats même, qui sont fortement structurés et font un usage extrêmement efficace d'internet. Ils trouvent peut-être sur le web un territoire d'expression que ne que ne leur offrent pas les médias traditionnels. Ces "alters" sont très présents dans la partie "Nord" de la carte.

On note, parmi les sites de la société civile, un certain équilibre entre les "euroconvaincus" et les "eurocritiques". Lorsque nous avons réalisé notre première exploration de la Toile à thématique européenne, il y a de cela 7 mois, cet équilibre n'était pas établi - au détriement des "euroconvaincus".


 

Qu'est ce qui vous paraît être caractéristique de l'organisation de ces sphères "eurocritique" ou "européiste" ?

D'abord, un mode d'organisation assez horizontal, sans hiérarchie : on n'observe pas réellement d'ensemble de sites très ordonné. Cette structure que nous repérons naît des actions non coordonnées des acteurs : ce sont les affinités électives de chacun qui vont structurer l'espace. C'est l'une des propriétés des réseaux complexes que de faire émerger des structures très fortes.


 

On trouve aussi une forme de bipolarisation entre les sites des partis et hommes politiques nationaux et les politiques européens.

On discerne effectivement deux sphères politiques : la première, au "Sud" de la carte, est caractérisée par une percée assez forte du groupe socialiste au Parlement européen, dont la stratégie d'occupation systématique du web fait que chaque député européen possède son propre site qui pointe vers le portail du groupe parlementaire. Cette façon de citer un "vaisseau amiral" a des effets sur la représentation de la Toile, mais aussi sur la visibilité des sites dans les moteurs de recherche, et sur la navigation des internautes, puisque lorsque vous êtes sur ces sites, vous avez la possibilité de remonter jusqu'au site principal. La forte présence des socialistes sur cette carte du web européen n'est donc pas due au fait qu'ils sont les seuls présents du côté européen, mais tient surtout au fait qu'ils y sont particulièrement bien organisés.

De l'autre côté, on trouve une sphère politique plus strictement française, voisine de la sphère médiatique nationale. Les hommes politiques sont également assez proches d'un agrégat de blogs, visibles à l' "Est" de la carte, dans lequel l'on retrouve certaines des principales références de la blogosphère française comme KozToujours ou Versac. Ces sites de particuliers, qui parlent de politique et plus généralement de société, apparaissent proches de nos politiques, et en même temps d'une partie du monde associatif.

 

 

Le fait que les blogueurs ne se trouvent pas plus au centre de la carte signifie-t-il qu'il n'existe pas de blogosphère européenne en France ?

La blogosphère européenne se confond avec le groupe des médias européens, que nous décrivions tout à l'heure. On y retrouve le blog de Jean Quatremer, le correspondant de Libération à Bruxelles, qui avait été consacré par notre première étude. On retrouve également le Taurillon, les Euros du Village … il s'agit de véritables magazines en ligne, qui parlent principalement de l'Europe. Ils sont séparés de la blogosphère française, et plus proches des institutions européennes, des think tanks et de la société civile pro-européenne.


 

Il y a, en France, un nombre limité de think tanks, qui figurent malgré tout en bonne place sur cette carte.

 

Le web n'est pas le lieu où rayonnent le mieux ces think tanks, qui ont certainement beaucoup plus d'influence que ne le laisse paraître la carte de la Toile "européenne". Mais on les voit apparaître, et il est intéressant de noter que, par rapport à la première carte que nous avions établie il y a quelques mois, ils semblent monter en puissance.

Ils sont de plus en plus reconnus, ils reçoivent de plus en plus de liens du reste de la carte et confortent leur position de satellites des institutions européennes et françaises. Ils restent positionnés sur la partie "Ouest" de la carte, qui est une partie très internationale et beaucoup plus tournée vers l'Europe que le reste de la carte.

 

 

On discerne aussi, sur cette carte, les traces du débat sur le référendum qui, vous l'avez montré dans une précédente étude en réalisant une carte de l'internet européen au lendemain du débat sur le traité constitutionnel, a eu un rôle extrêmement structurant pour la Toile "européenne".

Le débat sur le Traité constitutionnel européen a eu, sur la Toile, l'effet d'une véritable lame de fond.

Peut-être parce que les médias offraient une tonalité unique sur l'issue du scrutin en parlant énormément du "oui", comme cela leur a été reproché, le débat s'est tenu en grande partie sur le web. Le web a été le principal territoire d'accueil de tous les partisans du "non", qui y ont été accueillis par une communauté d'une très grande force, la communauté des "alters".

Les partisans du "non" ont marqué le web de leur empreinte, et on trouve encore aujourd'hui les stigmates de la campagne sur le référendum. Lorsque nous avons réalisé la première carte, à peine un an après le référendum, ces traces du  "non" à la Constitution étaient encore très visibles avec, par exemple, de nombreux "fossiles" de sites appelant à voter "non". Et on retrouve encore aujourd'hui des reliques de ces débats.


 

Pouvez-vous décrire en quelques mots les grandes caractéristiques de la carte à l'époque, c'est-à-dire au lendemain ou pendant le débat sur le Traité ?

Le "non" était surreprésenté sur le web, puisque deux tiers des sites appelaient à voter contre le TCE, un tiers des sites appelant à voter "oui". L'autre caractéristique principale de la Toile à thématique européenne au moment du référendum était que le territoire du "non" était un territoire extrêmement dense, fortement structuré, avec des sites qui se liaient abondamment les uns aux autres. Ceci est grandement dû au fait que ces sites venaient s'inscrire sur le territoire des "alters", qui offrait une sorte d'infrastructure à la maturation de ce débat et de ces arguments.


A contrario, le "oui" s'est constitué dans une sorte de zone un peu floue, dont on ne savait pas réellement si c'était la zone des politiques, de la société civile, la zone des institutions... Ce mélange a fait que le réseau des sites favorables au "oui" est apparu beaucoup moins structuré.


 

Pour passer de la réalité de la carte à la réalité sociale, dispose-t-on d'éléments d'explication qui nous permettaient de comprendre pourquoi le territoire du "non" s'est tellement mieux structuré plutôt que les partisans du "oui" ?

Il y avait un vrai besoin de débat, que la radio, la télévision ou les journaux ne satisfaisaient pas. C'est peut-être pour cela qu'Etienne Chouard est devenu une sorte de héros du web à ce moment là : il est reparti de la base, en se proposant de comprendre et de discuter du texte avec les gens. Cette démarche très didactique a eu un succès énorme.

Le site d'Etienne Chouard, qui a connu un grand succès pendant le débat référendaire, est-il devenu l'un des principaux sites de la sphère du "non" sur internet ? Ou d'autres sites d'organisations plus traditionnelles ont-ils assuré ce rôle ?

Etienne Chouard a été élu par les internautes comme une autorité très forte du combat pour le "non". Il s'est retrouvé propulsé dans les sommets de la visibilité du web et des moteurs de recherche, côte à côte avec des sites comme Rezo.net, un portail collaboratif d'information alternatif, avec des sites comme celui de la Fondation Copernic ou un site qui était extrêmement présent au moment du débat sur le référendum, le site d'Acrimed, l'Observatoire critique des médias.


 

Pour revenir sur la zone où semblent se concentrer bon nombre de sites politiques, au centre-Est de la carte, on peut s'étonner de voir surreprésentés, parmi les grands partis, ceux de la gauche parlementaire, plutôt que de la droite. Comment expliquer que ces sites n'apparaissent pas dans cet espace européen ?

Pour figurer sur la carte, il fallait que les sites identifiés au cours de notre exploration soient inscrits sur la Toile, c'est-à-dire qu'ils proposent des liens vers des sites, et qu'ils en reçoivent ; qu'ils soient en quelque sorte reconnus par ce territoire.

La galaxie "alter", qui est extrêmement puissante sur cette Toile, est beaucoup plus proche des sites politiques de la gauche. Ce qui fait que ces derniers sites se retrouvent au final beaucoup plus présents sur notre carte.


 

On a vu que la sphère politique telle qu'elle apparaît sur la carte est très structurée par les liens que les élus peuvent entretenir avec la sphère que vous appelez "alter". On imagine que cette sphère politique commence, quelques mois avant l'échéance de l'élection présidentielle, à être de plus en plus marquée par le débat présidentiel en France ?

On voit effectivement se former la marque de la présidentielle de 2007 sur cette carte.

Une carte du web européen n'est pas le bon prisme pour s'attaquer à la question de la présidentielle, mais appelle à l'observation de cette sphère politique, qui ne cesse de grossir, et dont d'autres études que nous réalisons au sein de l'Observatoire de la présidentielle, par exemple, montrent que l'on compte aujourd'hui plus de 1 000 blogs politiques actifs d'élus, de sympathisants, de soutiens entre les différents partis.

Les élections de 2004 aux Etats-Unis ont été les premières élections qui se sont en partie jouées sur la Toile, 2005 a été marquée par l'extension du débat en ligne aux questions européennes. Aujourd'hui, tout le monde s'accorde à dire que la présidentielle de 2007 se jouera sur le net. Ce qui est sûr, c'est qu'elle pourra peut-être se perdre sur le net.