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Guerre en Ukraine : où en est l'Union européenne ?

Question-Réponse 06.10.2020 Valentin Ledroit

Depuis 2014, un conflit armé oppose le gouvernement ukrainien aux séparatistes des régions orientales de Donetsk et Lougansk, soutenus par la Russie voisine. Alors que 13 000 morts étaient recensés en février 2019, les diplomaties française et allemande ont tenté de relancer le processus de sortie de crise. Le sommet quadripartite, dit Normandie, a permis de renouer le dialogue, mais les avancées sont encore timides.

Manifestation de soutien au mouvement Euromaïdan à Kiev, Ukraine, en décembre 2013 - Crédits : Alexandra Nessa Gnatoush / Flickr CC BY-NC 2.0

Manifestation de soutien au mouvement Euromaïdan à Kiev, Ukraine, en décembre 2013 - Crédits : Alexandra Nessa Gnatoush / Flickr CC BY-NC 2.0

Qu'est-ce que le conflit ukrainien ?

Le conflit ukrainien trouve son origine en septembre 2013, quand le président Viktor Ianoukovitch décide de se retirer unilatéralement d'un accord d'association avec l'Union européenne. En réaction, des manifestations s'organisent spontanément sur la place de l'indépendance de Kiev (dite Maïdan) par des partisans d'un rapprochement avec l'UE. La répression policière est féroce, et les manifestants fédèrent de plus en plus de soutiens. L'escalade de la violence, début 2014, conduit à la mort de plusieurs manifestants, mais aussi de policiers.

En février 2014, les ministres des Affaires étrangères allemand, français, polonais, et des représentants russes tentent de trouver une sortie de crise avec le pouvoir ukrainien. Mais le 21 février 2014, Viktor Ianoukovitch fuit la capitale ukrainienne. Accusé de violations des droits de l'Homme, il est destitué le lendemain par le Parlement ukrainien.

L'Assemblée prévoit des élections présidentielles pour le 25 mai 2014, et nomme un président par intérim. Toutefois, les régions de l'Est de l'Ukraine, majoritairement russophones et opposées au mouvement de Maïdan, ne reconnaissent pas les nouvelles institutions. En réaction, le Parlement retire le statut de langues officielles aux langues régionales, dont le russe, ce qui met le feu aux poudres.

En mars 2014, une insurrection armée non identifiée prend le pouvoir dans la région autonome ukrainienne de Crimée, et réclame le rattachement à la Russie. Après l'organisation d'un référendum local, la région signe un traité avec la Russie pour sceller son appartenance à la fédération. Le résultat du référendum n'est pas reconnu par l'Ukraine ni par l'Union européenne.

Les révoltes prennent de l'importance dans la région orientale de l'Ukraine, le Donbass, jusqu'à l'intervention de l'armée ukrainienne pour lutter contre une insurrection armée pro-russe. Les premiers combats éclatent alors que les provinces ("oblast") de Donetsk et Louhansk (Lougansk en russe), qui à elles deux forment le Donbass, s'autoproclament "républiques populaires" indépendantes, respectivement le 7 et le 27 avril 2014. Aucun Etat ne reconnaît ces déclarations d'indépendance, pas même la Russie.

Carte de l'Ukraine. A l'Est, les provinces de Louhansk et Donetsk formant le Donbass. La partie hachurée est contrôlée par la République populaire de Donetsk et la République populaire de Lougansk. L'Ukraine contrôle l'ouest et le nord de ces provinces. AuCarte de l'Ukraine. A l'Est, les provinces de Louhansk et Donetsk formant le Donbass. La partie hachurée est contrôlée par la République populaire de Donetsk et la République populaire de Lougansk. L'Ukraine contrôle l'ouest et le nord de ces provinces. Au Sud, la Crimée contrôlée par la Russie. Crédits : pop_jop / iStock

Le 17 juillet 2014, le Boeing 777 de Malaysia Airlines reliant Amsterdam à Kuala Lumpur est abattu en plein vol au-dessus du Donbass, faisant 283 victimes, majoritairement hollandaises. L'enquête internationale parvient à la conclusion en 2018 que l'explosion est due à un missile de fabrication russe, tiré depuis une zone contrôlée par des séparatistes.

Si les combats ont baissé en intensité depuis leur apogée en 2014, se stabilisant autour d'une ligne de front fixe, les différentes trêves ont rarement été respectées plus de deux semaines. En février 2019, les Nations Unies estimaient à 13 000 le nombre de morts depuis le début du conflit, dont environ 3300 civils. Des regains de violence récurrents continuent d'alourdir ce bilan. Depuis le 27 juillet 2020, un cessez-le-feu - le 29e décrété depuis le début du conflit mais également le plus long observé - est en vigueur, mais en dehors du président ukrainien, peu y voient un réel espoir de paix durable.

Ukraine, Russie, Europe… quels sont leurs objectifs ?

Ukraine : Pour le gouvernement ukrainien, il est indispensable de retrouver le contrôle sur l'intégralité de son territoire, et donc la partie Est du Donbass et la Crimée. Abandonner la revendication sur l'une des deux régions pour récupérer l'autre est officiellement exclu. Un certain degré d'autonomie pourrait néanmoins être concédé par l'Etat central envers ses régions séparatistes (comme le préconise la "formule Steinmeier" - cf. ci-dessous). Mais jusqu'à récemment, Kiev conditionnait cette mesure à un retrait des soutiens militaires russes.

En parallèle, l'Ukraine a engagé une procédure contentieuse devant la Cour internationale de justice (l'organe des Nations unies réglant les différends entre pays, notamment sur les frontières), pour réclamer le retour de la Crimée dans le giron ukrainien et la fin du financement des séparatistes par la Russie. La Cour a mis l'affaire en délibéré en juin 2019.

Dans les faits, récupérer les régions séparatistes semble difficile pour l'Ukraine, qui devrait composer avec une population souvent plus favorable à la Russie. C'est d'autant plus le cas en Crimée, où la Russie investit massivement, à l'instar d'un gigantesque pont entre la région et le continent russe, inauguré en 2018. La situation est légèrement différente dans un Donbass épuisé par la guerre, et où la pauvreté prend le pas sur la crise politique.

Le président ukrainien Volodymyr Zelenskiy, élu en avril 2019, souhaite un rapprochement avec l'Union européenne. Une volonté partagée par les institutions européennes. "Nous voulons aller encore plus loin dans notre relation avec l'Ukraine", a affirmé le président du Conseil européen Charles Michel à l'issue du sommet UE-Ukraine du 6 octobre 2020. Dans une interview accordée à Politico en amont du sommet, le président ukrainien avait demandé à l'UE de poursuivre son action à l'encontre de Moscou et d'intensifier ses échanges avec Kiev. En contrepartie, il a proposé son aide pour "produire en masse" le vaccin contre le coronavirus, une fois celui-ci développé.

Quelles relations entre la Biélorussie et l’Union européenne ?

Russie : La Russie craint ce rapprochement des anciennes républiques soviétiques avec l'Union européenne, ainsi qu'une éventuelle adhésion à l'Organisation du traité de l'Atlantique nord (OTAN), qu'elle voit comme une organisation concurrente. Dès lors, l'influence exercée par la Russie sur les régions séparatistes ukrainiennes est un moyen de peser sur la politique internationale de Kiev, afin de garder l'Ukraine dans la sphère panrusse.

En ce sens, l'intervention russe en Ukraine s'inscrit dans la lignée de précédentes interventions militaires dans l'espace post-soviétique, comme en Abkhazie et en Ossétie du Sud (Géorgie), ou en Transnistrie (Moldavie). L'objectif est de soutenir les populations russes ou pro-russes de ces pays pour garantir leur autonomie politique vis-à-vis des Etats centraux. La Russie a agi de la même sorte en Crimée, en déployant ses troupes officielles à l'appel des dirigeants de la région, même si le résultat final est cette fois une intégration de la région dans l'Etat russe.

Concernant les provinces de Donetsk et Louhansk, la Russie se limite officiellement à leur apporter son soutien politique. Officieusement toutefois, malgré ses démentis, Moscou leur aurait fourni des troupes et des armes lourdes, selon l'OTAN.

Union européenne : La diplomatie européenne sur la crise en Ukraine est quasi-exclusivement assurée par la France et l'Allemagne. Les deux alliées sont impliquées dans la résolution de ce conflit depuis une réunion informelle de 2014, en marge des célébrations du Débarquement de Normandie. Les dirigeants ukrainien, russe, français et allemand avaient alors pu ouvrir des négociations à l'initiative du président français François Hollande. Ces rendez-vous à quatre ont depuis pris le nom de "format Normandie".

En février 2015, en présence des représentants des républiques populaires auto-proclamées de Donetsk et Louhansk, ces dirigeants sont notamment parvenus à l'accord de Minsk II, censé concrétiser le cessez-le-feu signé par les belligérants en septembre 2014 (protocole de Minsk). Le nouvel accord prévoit également un retrait des armements lourds, ainsi que des engagements politiques en faveur d'une plus grande autonomie du Donbass.

Au-delà de leurs appels répétés à mettre en œuvre l'accord de Minsk II, la France et l'Allemagne ont souhaité normaliser leurs relations avec la Russie. La fédération est un partenaire stratégique, sur le plan politique, avec son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies, mais aussi sur le plan économique, notamment pour les questions énergétiques. L'empoisonnement d'Alexei Navalny en août 2020 a toutefois ravivé les tensions entre le Kremlin et Berlin qui a accueilli l'opposant russe.

L'Union européenne a, elle aussi, plusieurs fois condamné l'insurrection pro-russe au Donbass et souligné son attachement aux accords de Minsk. Plusieurs sanctions économiques ont également été prises à l'encontre de la Russie dès le début du conflit, "en réponse à l’annexion illégale de la Crimée et à la déstabilisation délibérée d’un pays souverain frontalier par la Fédération de Russie". Mais les Vingt-Sept peinent à porter une parole commune, entre les partisans de la négociation (France et Allemagne), et ceux plus hostiles au dialogue, comme les Etats baltes (inquiets des récents développements en Biélorussie).

Comment les Européens agissent-ils vis-à-vis de l'Ukraine et de la Russie ?

Au début du conflit, la politique européenne vis-à-vis de Moscou s'est donc principalement illustrée par des sanctions politiques et économiques. Le 17 mars 2014, comme les Etats-Unis, l'Union européenne a annoncé le gel de possessions financières et des interdictions de voyager de personnalités russes. Le 24 mars de la même année, la fédération de Russie a été exclue du sommet du G8 (redevenu le G7). Et le 10 avril, ses droits de vote ont été suspendus au Conseil de l'Europe, une mesure finalement levée en juin 2019.

Un deuxième volet de sanctions est décidé en septembre 2014 dans l'Union européenne contre la Russie, suite au crash de l'avion de Malaysia Airlines. Il consiste en un embargo contre des entreprises russes, notamment des fournisseurs d'énergie.

Mais même reconduites tous les six mois par l'Union européenne, les sanctions à l'égard de la Russie n'ont pas eu tout l'effet escompté et l'Union européenne privilégie désormais la voie diplomatique.

La diplomatie allemande, notamment, s'est depuis illustrée par sa "formule Steinmeier", du nom de son ministre des Affaires étrangères - et désormais président - en 2016. Cette proposition, censée simplifier l'accord de Minsk et débloquer les négociations, consisterait à se rapprocher légèrement des positions de Moscou en accordant un statut spécial aux territoires séparatistes, en l'échange de quoi l'Ukraine retrouverait le contrôle de sa frontière orientale. Le 1er octobre 2019, Kiev et des représentants séparatistes se sont entendus pour proposer un texte de loi au Parlement ukrainien qui permettrait de mettre en œuvre cette formule. Dès lors, l'objectif suivant serait la tenue d'élections libres dans les régions séparatistes, le retrait des troupes russes et un apaisement des tensions à la frontière orientale, avant l'autonomisation progressive de ces provinces.

Un nouveau pas européen est réalisé en direction de la Russie en juin 2019, quand le Conseil de l'Europe approuve la réintégration de la fédération dans son assemblée parlementaire. Une décision soutenue par Emmanuel Macron et Angela Merkel.Après une rencontre en France entre le président français et Vladimir Poutine fin août 2019, Emmanuel Macron soutient également le retour de la Russie au sein du G8.

Les diplomaties françaises et allemandes sont aussi à l'origine de la tenue du sommet Normandie du 9 décembre 2019 à Paris, le premier de ce type en trois ans. Elles y ont tenu le rôle de médiateur, pour ce qui constituait la première rencontre entre Vladimir Poutine et le président ukrainien Volodymyr Zelensky.

Sur le plan économique, Kiev et Bruxelles se sont rapprochées. L'accord d'association signé en 2017 a permis de faire bondir les échanges entre l'Ukraine et l'UE de 65%. Pour faire face à la crise du Covid-19, l'exécutif européen a également déboursé 190 millions d'euros pour l'aide médicale d'urgence ainsi qu'1,2 milliard d'euros pour lutter contre les conséquences économiques de la pandémie dans le pays. Au total, depuis 2014 l'Union européenne a mobilisé près de 15 milliards d'euros en subventions et prêts afin d'assister l'Ukraine dans son programme de réformes.

Quelles sont les chances de sortie de crise ?

Le 21 avril 2019, l'élection d'un nouveau président en Ukraine est considérée comme une réelle opportunité pour mettre fin au conflit. Le président sortant Petro Porochenko est quant à lui largement défait. Son rival, le jeune comédien Volodymyr Zelensky, obtient plus de 70% des suffrages au second tour. Ce dernier est connu du grand public comme l'acteur principal de la série télévisée Serviteur du peuple, diffusée entre 2015 et 2019, dans laquelle il incarne un professeur d'histoire devenu président de l'Ukraine par accident. De langue maternelle russe, il axe principalement sa campagne contre la corruption et pour le renouvellement de la classe politique. S'il se montre ouvert au dialogue avec la Russie et l'UE, il choisit néanmoins Bruxelles en mai 2019 comme premier voyage présidentiel, où il est reçu au sein de la Commission européenne et de l'OTAN.

Depuis les élections législatives anticipées du 21 juillet 2019, le parti de Volodymyr Zelensky dispose de la majorité absolue au Parlement. Le projet de plus grande autonomie politique dans le Donbass cristallise en revanche l'opposition. Le 6 octobre 2019, 10 000 personnes, dont des militants nationalistes mais aussi l'ancien président Petro Porochenko, protestent à Kiev contre l'application de la formule Steinmeier, qualifiée de "capitulation".

Le sommet quadripartite au format Normandie en décembre 2019 n'a pas permis de résoudre la crise ukrainienne. Mais il a eu le mérite d'avoir relancé le dialogue et de confirmer certaines avancées. Plusieurs prisonniers ont par exemple été échangés entre Kiev et Moscou. En revanche, les négociations sur les sujets politiques, tels que le contrôle de la frontière orientale ou le désarmement des séparatistes, ont échoué. Initialement prévu en mars 2020 mais reporté en raison de la pandémie de Covid-19, un nouveau sommet entre l'Union européenne et l'Ukraine s'est déroulé à Bruxelles le 6 octobre. Les dirigeants ont notamment appelé la Russie a respecté l'accord de paix sur la Crimée.

article initial rédigé par Baptiste Roman