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Faut-il avoir peur du glyphosate ?

Question-Réponse 09.11.2017 Jules Lastennet

Le glyphosate est l'herbicide le plus répandu dans le monde et contenu notamment dans le Roundup de Monsanto. Utilisé depuis 1974, son autorisation arrive à échéance en Europe le 31 décembre prochain. Toutefois, le renouvellement de son homologation par la Commission européenne est suspendu à l'intense controverse scientifique sur son caractère potentiellement cancérogène. Des suspicions renforcées par la publication de documents internes à Monsanto dans le cadre d'un procès aux Etats-Unis. Le 9 novembre, les Etats membres ont à nouveau échoué à s'entendre sur une position commune.

Qu'est-ce que le glyphosate ?

Le glyphosate est un herbicide (désherbant). Adjoint à d'autres produits, il permet la destruction des herbes non désirées, dans le cadre de productions agricoles ou encore dans l'entretien d'espaces urbains ou industriels. Herbicide le plus répandu dans le monde, il est notamment et principalement contenu dans le Roundup, l'un des produits phares de la marque américaine Monsanto. Au total, environ 800 000 tonnes de glyphosate sont épandues chaque année dans le monde, dont environ 10 000 tonnes en France. Il est en outre le produit chimique le plus fréquemment détecté dans l'environnement.

Autorisé depuis 1974, pourquoi le glyphosate suscite-il aujourd'hui la controverse ?

Autorisé depuis sa création en 1974, le glyphosate suscite le débat depuis mars 2015. A l'origine de la controverse : un rapport rendu public par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence intergouvernementale sous l'autorité de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) des Nations unies. Selon ce rapport, le caractère cancérogène du glyphosate est "probable".

Or ce résultat a été contredit en novembre 2015 par une étude rendue publique par l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Dans l'incertitude, de nombreux Etats membres ont refusé de renouveler l'autorisation du glyphosate, qui arrivait à échéance le 30 juin 2016, la France ou encore l'Allemagne préférant s'abstenir. Dans l'attente d'une nouvelle étude, de l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) cette fois, la Commission européenne n'a ainsi prolongé l'homologation du produit que jusqu'au 31 décembre 2017.

Cette nouvelle étude a été publiée en mars 2017. Elle rejette, à l'instar de celle de l'EFSA, le caractère potentiellement cancérogène du glyphosate.

Principales dates :

  • 1974 : Lancement du glyphosate.
  • Mars 2015 : Le CIRC juge le glyphosate probablement cancérogène.
  • Novembre 2015 : L'EFSA juge le glyphosate probablement pas cancérogène.
  • Juin 2016 : Les Etats membres ne s'entendent pas sur le renouvellement de l'autorisation du glyphosate en Europe.
  • Mars 2017 : L'ECHA juge le glyphosate probablement pas cancérogène.
  • Mars 2017 : Début des révélations relatives aux Monsanto Papers.
  • 31 décembre 2017 : Expiration de l'autorisation du glyphosate en Europe.

La dangerosité potentielle du glyphosate n'est toutefois pas écartée. En effet, comme le dénoncent nombre de scientifiques, d'ONG et de personnalités politiques, les rapports du CIRC, de l'EFSA et de l'ECHA ne sont pas comparables. Alors que le premier se prononce sur les produits commercialisés, comme le Roundup, les deux autres n'étudient que le glyphosate seul, sans les adjuvants qui renforcent ses effets. De plus, lorsque le CIRC base son analyse sur des études publiques, l'EFSA et l'ECHA travaillent principalement à partir de données directement transmises par les industriels, dont Monsanto, ce qui rendrait leurs conclusions contestables.

C'est ce que dénonce en tout cas Christopher Portier, scientifique américain, dans une lettre ouverte adressée le 29 mai 2017 à Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et relayée par de nombreux médias. "Autant l'EFSA que l'ECHA ont échoué à identifier tous les cas statistiquement significatifs d'augmentation d'incidence de cancers, dans les études menées sur les rongeurs", écrit-il. Avant de préciser avoir décelé "huit cas d'augmentation d'incidence significative de différentes tumeurs", qui n'apparaissent dans aucune des deux publications. Par conséquent, M. Portier demande "respectueusement" à l'EFSA et l'ECHA de "conduire leur propre analyse" et "d'amender leurs conclusions en conséquence". Pour fonder ses résultats, le chercheur américain s'est appuyé sur des données utilisées et publiées par l'EFSA et qui jusqu'à présent étaient restées confidentielles.

Qu'est-ce que les "Monsanto Papers" ?

Pour nourrir leur critique des études menées par l'EFSA et l'ECHA et pour soutenir la thèse de la dangerosité du glyphosate, les opposants au produit peuvent également s'appuyer, depuis mars 2017, sur les "Monsanto Papers". Dans la mouvance des "Panama Papers" qui ont révélé au grand jour les pratiques d'évasion fiscale de plus de 200 000 sociétés, les Monsanto Papers désignent des documents internes à l'entreprise Monsanto rendus publics par la justice américaine dans le cadre d'un procès intenté par plusieurs centaines de travailleurs agricoles victimes de cancers qui pourraient être dus à une exposition au glyphosate.

Ces documents internes révèlent que Monsanto s'inquiète depuis 1999 du caractère potentiellement cancérogène du glyphosate. Dans le but d'éviter une possible interdiction du produit, ce qui remettrait en cause son modèle économique, l'entreprise engage alors un scientifique mondialement connu pour le blanchir de tout soupçon, mais ne viendra pas rejeter ce risque cancérogène. Son rapport ne sera donc jamais publié par l'entreprise qui, aujourd'hui, déclare qu'il ne traitait que de cas isolés et irréalistes et que ses demandes d'analyses additionnelles ont bien été menées. Pour l'heure, Monsanto n'en n'a pas apporté la preuve.

D'une manière générale, le glyphosate suscite autant la controverse aux Etats-Unis qu'en Europe. Au sein même de l'Agence américaine de protection de l'environnement (EPA), les opinions s'affrontent. En effet, le département chargé de l'évaluation des pesticides (OPP) estime que le glyphosate est "improbablement cancérogène". Tandis que le département de la recherche et développement (ORD) soutient l'inverse, se basant sur des études portant sur des rongeurs et jugeant durement les résultats obtenus par l'OPP.

En outre, le 1er juin 2017, Le Monde publie une enquête journalistique accablante pour Monsanto. En réaction au rapport défavorable du CIRC, en mars 2015, l'entreprise américaine aurait entrepris une intense campagne de dénigrement des travaux de l'agence de l'OMS et des autres instituts de recherche susceptibles de déclarer le glyphosate cancérogène.

Le 4 octobre 2017, Le Monde publie un second volet de son enquête sur Monsanto, et fait état du recours massif, par la firme américaine, au "ghostwriting". Il s'agit, selon le journal français, d'une "forme grave de fraude scientifique" qui consiste, pour une entreprise, à fournir texte et étude à un auteur scientifique pour qu'il les signe de son nom. L'auteur, fort de sa réputation, est alors publié dans des revues scientifiques, et touche une rémunération, souvent élevée, de la part de l'entreprise commanditaire. D'après les Monsanto Papers, sur lesquels s'appuie Le Monde, l'entreprise aurait eu recours à de nombreuses reprises à cette pratique à partir de 2015 dans le cadre d'une riposte organisée au rapport défavorable du CIRC.

Etalage comprenant le Roundup, de l'entreprise Monsanto - Crédits : Pixabay

Peut-on se passer du glyphosate ?

A l'heure actuelle, le glyphosate est l'herbicide le plus utilisé dans le monde, tandis que le Roundup détient une situation de quasi-monopole sur le marché. Dans ces conditions, aucune alternative n'existe pour permettre un éventuel remplacement immédiat du glyphosate.

Marc Tarabella, eurodéputé socialiste belge, interrogé par Toute l'Europe, le confirme : "des alternatives existent, mais elles ne sont pas commercialisées à cette échelle". L'une d'entre elles, récemment validée aux Etats-Unis, viendrait d'ailleurs également de Monsanto. Pour Angélique Delahaye, députée européenne française membre des Républicains, il est donc urgent que l'Europe et les Etats membres "mettent de l'argent sur la table" pour développer des produits alternatifs au glyphosate.

Quelles sont les prochaines étapes ?

L'autorisation du glyphosate arrive à échéance le 31 décembre prochain en Europe. En juin 2016, alors que les Etats membres n'étaient pas parvenus à dégager une majorité quant au renouvellement ou non de son homologation, la Commission avait décidé d'une nouvelle autorisation temporaire de 18 mois, dans l'attente principalement du rapport de l'ECHA. Publié en mars dernier, et considérant le glyphosate comme probablement pas cancérogène, il est attendu de l'exécutif européen qu'il propose une prolongation de l'autorisation du glyphosate jusqu'en 2027 aux Etats membres, et ce avant la fin de l'année 2017.

Toutefois, l'étude de l'ECHA n'a pas levé les doutes quant à la dangerosité de l'herbicide, renforcés dans le même temps par les Monsanto Papers et d'autres prises de position de scientifiques, d'ONG et de personnalités politiques. Dans ce contexte, le Parlement européen s'est saisi du sujet et a envoyé une demande d'audition publique à Monsanto. L'entreprise ayant refusé, et le Parlement ayant perçu cela comme un "manque de respect", l'accès aux bâtiments de l'institution pourrait désormais être refusé aux représentants de Monsanto.

En outre, le 1er juin 2017, quatre eurodéputés écologistes, dont Michèle Rivasi, ont annoncé avoir saisi la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) afin d'obtenir de l'EFSA les études sur lesquelles elle s'est fondée pour considérer le glyphosate "probablement pas cancérogène". A cet égard, selon des informations révélées le 14 septembre 2017 par RMC, "au moins une centaine de pages" du rapport de l'EFSA "ont été directement copiées-collées" depuis une étude directement rédigée, en 2012, par Monsanto.

Une initiative citoyenne européenne a également été lancée en janvier 2017 visant à demander l'interdiction du glyphosate au sein de l'Union européenne. Conduite par des organisations issues de l'ensemble des 28 Etats membres, elle a à ce jour recueilli plus de 1,3 million de signatures d'Européens, dépassant ainsi le seuil de 1 million nécessaire pour inciter la Commission européenne à légiférer en conséquence.

Mais in fine, ce sont aux Etats membres de l'Union européenne que revient le dernier mot s'agissant du renouvellement, ou non, de l'homologation du glyphosate. A ce jour, la France, l'Autriche et l'Italie ont officiellement indiqué qu'ils s'y opposeraient. De nombreux autres Etats membres, comme l'Allemagne et la Suède, ont également fait part, à plusieurs reprises, de leurs inquiétudes quant à la toxicité du glyphosate. Un vote devait avoir lieu le 4 octobre 2017, avant d'être reporté au 25 octobre 2017 afin de laisser davantage de temps aux Etats pour arrêter leur position.

La veille de ce vote, la Commission européenne a revu à la baisse sa proposition de renouveler l'autorisation de l'herbicide pour une période de 10 ans, se limitant à une durée de 5 à 7 ans afin de pouvoir obtenir une majorité auprès des pays membres. Une concession qui s'est néanmoins avérée insuffisante et, faute d'accord entre les Etats membres, l'exécutif européen a décidé de repousser le vote.

Le 9 novembre, la Commission a soumis aux Etats membres une nouvelle proposition, portant sur une réautorisation du glyphosate pour 5 ans. Mais 9 Etats membres dont la France, qui veut limiter le renouvellement de l'homologation à 3 ans, s'y sont opposés. Dans le même temps, 5 autres, dont l'Allemagne, se sont abstenus. La proposition de la Commission n'a donc pu être validée, en l'absence d'une majorité qualifiée (55% des pays européens représentant 65% de la population).

Par conséquent, un comité d'appel, composé des 28 représentants permanents des Etats membres auprès de l'UE, doit maintenant être saisi par la Commission européenne. Il aura la charge de se prononcer sur cette dernière proposition de l'exécutif européen, d'ici la fin novembre selon Le Monde.