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[Fact checking] L'information, le nerf des élections en Europe

Actualité 13.02.2019 Marie Guitton

Montages, piratages, fake news… A l'approche des élections de mai 2019, l'Union européenne s'inquiète des campagnes de désinformation susceptibles d'influencer l'opinion publique. Dans ce contexte, Toute l'Europe lancera le 20 février sa nouvelle rubrique de fact checking, "La vérif' de Toute l'Europe". Mais d'abord : la désinformation, qu'est-ce que c'est ? Quelles sont les techniques employées ? Et les moyens de la contrer ?

Crédits - Nick Youngson / CC BY-SA 3.0 Alpha Stock Images

Crédits - Nick Youngson / CC BY-SA 3.0 Alpha Stock Images

Grande oubliée du dicton populaire, l'information a - de tout temps - constitué le nerf de la guerre, au même titre que l'argent. Depuis l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014, le référendum sur le Brexit en 2016 et l'élection de Donald Trump aux Etats-Unis la même année, elle est l'objet de toutes les attentions. Notamment en Europe, à la veille des élections de mai prochain.

Moscou a en effet encore été accusé, par le camp d'Emmanuel Macron, de s'être immiscé dans la campagne présidentielle française en 2017. Mais aussi d'ingérence en Macédoine il y a quelques mois, lors du référendum sur le changement de nom du pays. Ou encore d'incitation à la colère des Gilets jaunes, ces dernières semaines.

La Russie n'est toutefois pas le maître exclusif de ce jeu. En témoignent les multiples fausses nouvelles (ou "fake news", selon le terme consacré en anglais) propagées par des internautes européens et des responsables politiques eux-mêmes, à l'occasion des récentes signatures du Pacte de Marrakech sur les migrations ou du traité d'Aix la Chapelle par exemple.

"Selon les informations disponibles, plus de 30 pays recourent à des activités de désinformation et d’influence sous diverses formes, y compris sur leur propre territoire", relèvent les institutions européennes. "Les éléments de preuve abondent dans le cas de la Russie. Toutefois, d’autres pays tiers assimilent rapidement les méthodes russes et déploient également des stratégies de désinformation", ajoutent-elles en prévenant : "Les campagnes de désinformation constantes et ciblées contre l’Union, ses institutions et ses politiques sont susceptibles de se renforcer à l'approche des élections du Parlement européen de 2019."

Trolling, piratage et fake news

Fausses nouvelles, montages photo et vidéo, falsification de documents piratés, ciblage de publicité sur internet… Qu'elles soient utilisées par des acteurs étatiques ou non, les méthodes de manipulation de l'opinion sont variées.

Pendant la campagne électorale française de 2017, une "armée de trolls" pro-Mélenchon a par exemple été accusée de discréditer systématiquement sur internet les adversaires ou simples critiques du candidat. Afin de propager de fausses informations, de provoquer des débats sociétaux ou d'influencer l'opinion publique, les "trolls" sont des internautes (humains) qui s'organisent pour inonder de manière coordonnée, à partir de faux comptes, les réseaux sociaux et les commentaires des sites d'information. Des "bots", ou comptes automatiques pilotés par des logiciels, peuvent jouer le même rôle.

En 2016, le vote sur le Brexit aurait lui aussi été influencé via les réseaux sociaux. Durant les mois qui avaient précédé le scrutin, la société Cambridge Analytica, enregistrée aux Etats-Unis et basée à Londres (jusqu'à sa fermeture en 2018), s'était procuré les données Facebook de dizaines de millions d'utilisateurs, sans leur consentement. A la demande de ses clients, et notamment du camp du "leave" au Royaume-Uni, selon un ancien employé, elle avait alors pu cibler les contenus sponsorisés vus par les internautes. De la même manière, Arron Banks, le patron d’une compagnie d’assurance britannique, en discussion avec la Russie sur des projets de mines d’or et de diamant, aurait utilisé les données de ses clients au profit du "leave". Plus largement, le téléfilm The Uncivil War a récemment mis en lumière les "tactiques" de désinformation employées par les Brexiters, comme des slogans trompeurs.

Des articles orientés de manière plus ou moins discrète peuvent aussi être publiés sur des sites d'actualité d'apparence neutre, mais pilotés par des organes officiels (comme Russia Today ou Sputnik, étroitement liés au Kremlin) ou des courants idéologiques très marqués, comme les sites de "réinformation" de l'extrême droite française (Fdesouche ou l'agence LDC-News).

En 2017, à deux jours du second tour de la présidentielle, des milliers de documents confidentiels de l'équipe d'En Marche !, récupérés grâce à un piratage, avaient par ailleurs été largement divulgués sur des forums fréquentés par l'extrême droite, les pro-Trump et les pro-Poutine, qui avaient mêlé à ces véritables emails de fausses conversations photoshopées.

Enfin, des responsables politiques n'hésitent plus à détourner eux-mêmes l'information, ou propager de fausses nouvelles (parfois appelées "infox"), pour semer le doute dans l'opinion.

En novembre dernier, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán a par exemple utilisé des extraits de phrases prononcées par le libéral Guy Verhofstadt pour faire campagne contre l'immigration. Une vidéo sponsorisée par le gouvernement hongrois et diffusée sur Facebook montrait notamment l'eurodéputé belge en train de dire que "nous avons besoin d’immigration". Une phrase qui datait de 2014 et qui se terminait en réalité par : "…mais nous avons besoin d’une immigration légale". En décembre, Guy Verhofstadt a donc demandé à Facebook de supprimer ce contenu.

En janvier, en ouverture de la campagne du Rassemblement national pour les européennes, Marine Le Pen s'est elle aussi illustrée en matière de désinformation. Selon ses affirmations largement reprises et commentées sur les réseaux sociaux, Emmanuel Macron prévoyait de placer l'Alsace sous tutelle allemande et de céder à l'Allemagne son siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU. Un pur mensonge : en réalité, le nouveau "Traité de l'Elysée", signé à Aix la Chapelle avec la chancelière Angela Merkel, réaffirme la volonté de développer des projets transfrontaliers et plaide pour que l'Allemagne accède à son propre siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies.

La France renforce son arsenal juridique

Face à l'essor des réseaux sociaux, qui ont inévitablement décuplé la force de frappe des fausses nouvelles et accéléré leur propagation, de nombreux médias ont lancé des services spécialisés dans la traque et le démantèlement des approximations, déformations, fake news ou autres "hoax".

En France, Libération a créé Désintox en 2008, aujourd'hui appelé Checknews. Le Monde a suivi avec les Décodeurs. En 2014, à l'approche des élections européennes, Toute l'Europe a aussi créé sa rubrique "Toute l'Europe mène l'enquête" pour décrypter le vrai du faux. Une initiative qui sera revisitée à partir du 20 février 2019 avec "La vérif' de Toute l'Europe".

Mais si cela permet de corriger des déclarations erronées, mettre au jour de fausses rumeurs ou réattribuer la bonne légende à une photo, cela n'empêche pas les fausses nouvelles de circuler et de marquer les esprits.

Afin de dissuader les propagateurs de fake news, le gouvernement français a donc décidé l'an passé de renforcer l'arsenal juridique tricolore. La loi sur la liberté de la presse de 1881 punit déjà la propagation de fausses nouvelles qui risquent de troubler la "paix publique". Le fait de publier un montage avec les paroles ou l'image d'une personne sans son consentement est également puni par le code pénal (jusqu'à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d'amende) lorsqu'il n'est pas évident qu'il s'agit d'un montage. Désormais, une nouvelle loi relative à la "lutte contre la manipulation de l'information", adoptée le 20 novembre, prévoit que pendant les trois mois précédant une élection générale, la diffusion "délibérée" et "massive" d'une fausse nouvelle sur internet pourra être bloquée en référé (le juge statuera dans un délai de 48 heures) si son caractère "inexact ou trompeur" est "manifeste", et qu'il existe un "risque d’altération de la sincérité du scrutin".

Malgré les craintes d'une atteinte à la liberté de la presse, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) pourra, dans les mêmes conditions, suspendre des chaînes de diffusion contrôlées ou sous l'influence d'un Etat étranger. La nouvelle loi exige par ailleurs la coopération des plateformes comme Facebook ou Twitter, soumises à de nouvelles obligations de transparence sur les contenus sponsorisés et leurs algorithmes.

L'UE obtient des résultats

C'est également sur la coopération des plateformes que s'est concentrée l'Union européenne ces derniers mois.

Depuis 2015, afin de "répondre aux campagnes de désinformation menées par la Russie", une "task force" a été mise en place au sein du Service européen pour l'action extérieure (SEAE). Fin 2016, la Commission européenne a aussi lancé sa campagne de désinfox appelée "Les décodeurs de l'Europe". En septembre 2017, des mesures ont été proposées pour renforcer la cybersécurité dans l'UE. Le règlement général sur la protection des données (RGPD) est, quant à lui, applicable depuis le 25 mai 2018 "pour agir en cas d'utilisation illicite de données à caractère personnel, y compris dans un contexte électoral". Mais dans la perspective des élections européennes et nationales à venir (plus de cinquante scrutins d'ici à 2020), il a fallu "intensifier les efforts", notent les institutions de l'UE. Le 5 décembre dernier, elles ont donc présenté un plan d'action coordonné.

Ce dernier prévoit notamment de renforcer les outils et la task force du SEAE, avec un doublement du budget alloué à la lutte contre la désinformation et à la sensibilisation du grand public en 2019. D'ici au mois de mars, un "système d'alerte rapide" doit également être créé pour que les Etats membres partagent leurs évaluations et signalent "en temps réel les campagnes de désinformation". Enfin, l'UE prévoit de surveiller "étroitement" la mise en œuvre du code de bonnes pratiques signé par les plateformes fin 2018. 

"Étant donné leur incapacité attestée de s’attaquer à ce problème", la Commission européenne a en effet publié un "code de bonnes pratiques" en septembre, au terme duquel Facebook, Twitter, Google et Mozilla ont accepté de réaliser des "actions spécifiques" avant les élections de mai 2019 : vérifier l'identité des commanditaires et garantir la transparence des publicités à caractère politique, fermer les faux comptes, signaler les robots… 

Le Gorafi n'a pas de souci à se faire
"On entend par désinformation les informations dont on peut vérifier qu’elles sont fausses ou trompeuses, qui sont créées, présentées et diffusées dans un but lucratif ou dans l’intention délibérée de tromper le public et qui sont susceptibles de causer un préjudice public" (menace sur les élections, l'environnement ou la santé par exemple), écrivent les institutions européennes dans leur plan d'action conjoint contre la désinformation. "La désinformation ne comprend pas les erreurs commises de bonne foi, la satire, la parodie, ni les informations et commentaires partisans clairement identifiés", précisent-elles.

Fin janvier, une première évaluation de ces mesures a été publiée. La Commission relève "des progrès", en particulier sur la suppression des faux comptes, mais "invite les signataires à intensifier leurs efforts", notamment "pour garantir la transparence totale des publicités politiques dès le début de la campagne pour les élections européennes dans tous les États membres de l’UE, mais aussi pour permettre un accès adéquat aux données des plateformes de recherche".

Un rapport mensuel devra être transmis par les signataires d'ici au mois de mai. A la fin de l'année, si l'efficacité de ce plan n'est pas démontrée, la Commission n'exclut pas de proposer des mesures "d'ordre réglementaire".

 

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