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Fabrice Balanche : "L'UE ne doit pas prendre parti dans le conflit syrien"

Actualité 19.03.2013

Deux ans après, qu'en est-il du conflit syrien ? Après les récentes déclarations de David Cameron et François Hollande, proposant de contourner l'embargo européen et d'armer les rebelles, le conflit opposant les forces de Bachar al-Assad et les opposants au régime réapparait en plein lumière. Dans un entretien, Fabrice Balanche, maître de conférences à l'université Lyon 2 et spécialiste du Proche-Orient, nous éclaire sur la situation interne du pays et les évolutions possibles de cette guerre.

Comment analysez-vous la situation en Syrie, et notamment dans le camp des rebelles ? Les groupes opposants sont-ils unis ?

Fabrice Balanche : La Coalition Nationale Syrienne, qui est censée incarner l'opposition au régime de Bachar al-Assad, ne contrôle pas du tout les rebelles qui sont sur le terrain, ni les territoires libérés par ces combattants. Quelques groupes rebelles sont liés aux Frères musulmans, le Bouclier de la révolution à Damas par exemple, mais ils ne représentent qu'une minorité parmi les 150 000 à 200 000 opposants armés qui se sont soulevés contre le régime et se sont engagés dans la lutte. Ils ne constituent donc pas une force majeure.

Les rebelles sont-ils soutenus par certains pays à l'heure actuelle ?

Fabrice Balanche : L'Arabie Saoudite, le Qatar, la Libye et les Emirats Arabes Unis aident militairement et financièrement les rebelles. Il existe aussi des fondations privées qui envoient de l'argent à certains groupes rebelles. Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France entraînent quant à elle les rebelles en Jordanie et en Turquie. Ce pays sert d'ailleurs de base arrière et logistique pour l'opposition, sans toutefois fournir directement des armes.

Que pensez-vous des décisions prises par la France et le Royaume-Uni d'envisager un contournement de l'embargo européen sur la livraison d'armes en Syrie ?

Fabrice Balanche : Ces deux puissances européennes veulent peut-être montrer qu'elles agissent, alors qu'on commémore le deuxième anniversaire du début de la révolte en Syrie. Elles souhaitent peut-être également mettre la pression sur l'Europe pour obtenir un accord plus sévère à l'encontre du régime de Bachar al-Assad (une levée de l'embargo sur les armes défensives par exemple).

Dates clés du conflit

14 mars 2013 : Paris et Londres souhaitent briser l'embargo européen sur les armes pour aider la rébellion
13 février 2013 : L'ONU annonce que le bilan des victimes de la guerre en Syrie avoisine les 70 000 morts
Eté 2012 : Bataille d’Alep
3 février 2012 : Début des combats à Homs, ville alors détenue par les rebelles
31 juillet 2011 : Offensive de l'armée syrienne contre les manifestations à Hama
29 juillet 2011 : Création de l'Armée Syrienne Libre
15 mars 2011 : Début de la révolte contre le régime syrien
10 juillet 2000 : Bachar al-Assad est élu président de la République par un référendum


Cependant, un déblocage de l'embargo ne résoudrait rien. D'une part, Laurent Fabius a déclaré que la France allait livrer des armes à la branche armée de la Coalition Nationale Syrienne, c'est à dire l'Armée Syrienne Libre, qui n'existe pas dans les faits. Il n'y a donc aucune garantie que ces armes tombent seulement entre de bonnes mains. D'autre part, cette décision pourrait pousser les Russes à renforcer leur livraison de matériels plus sophistiqués, et en grande quantité, au régime syrien. Il faut également penser aux troupes européennes présentes depuis 2006 au Sud-Liban, dans le cadre de la FINUL [Force Intérimaire des Nations-Unies au Liban], qui pourraient subir des représailles. On peut penser à des attentats, de la part de groupes pro-syriens comme le Hezbollah.

L'embargo européen vous parait-il approprié à la situation actuelle du conflit ?

Fabrice Balanche : Oui, probablement. Il vaut mieux ne pas prendre parti dans cette situation. Il existe en effet un paradoxe dans ce conflit. Les soutiens du régime à l'intérieur du pays sont minoritaires : ce sont les alaouites et les chrétiens, qui sont les plus enclins à partager les valeurs européennes. Or, nous sommes en train d'armer des salafistes et les Frères Musulmans, qui se tournent vers les pays du Golfe.

Le régime de Bachar al-Assad peut-il perdurer ?

Fabrice Balanche : Il ne pourra pas perdurer sur l'ensemble du pays, mais seulement sur Damas et les territoires majoritairement alaouites, c’est-à-dire le sud du pays. On peut imaginer une partition Nord/Sud  de la Syrie, qui se met actuellement en place avec un régime qui contrôle la côte, le centre et le Sud tandis que les rebelles contrôlent le Nord. Il faut également ne pas oublier les Kurdes qui tiennent leur territoire au Nord-Est (voir carte ci-dessous). Le pouvoir syrien ne reprendra probablement pas le nord du pays mais pourrait en revanche conserver ses bases à Damas et dans le sud du pays durant un ou deux ans. Concernant la côte, qui est le fief historique de Bachar al-Assad, on peut imaginer que ce dernier s'y réfugie en dernier recours et créé une entité syrienne concurrente.