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Fabio Liberti : "Le futur Premier ministre grec devra faire oublier les promesses intenables sans provoquer la colère de la rue"

Actualité 04.05.2012

Dimanche 6 mai, les Français ne sont pas les seuls en Europe à être appelés aux urnes. En Grèce, les élections législatives s'annoncent déterminantes pour l'avenir du pays. Interrogé par Touteleurope.eu, Fabio Liberti, directeur de recherche à l'IRIS, dresse le bilan du gouvernement d'union nationale de Loukas Papademos, et nous expose les principaux thèmes de campagne ainsi que les forces en présence pour le prochain scrutin.

Touteleurope.eu : Loukas Papademos a-t-il rempli les objectifs qu'il s'était fixés lors de son accession au pouvoir en novembre dernier ?

Fabio Liberti : Il est possible de dire que le pire a été évité. Bien entendu, si l'on se place dans l'optique des jeunes ou des retraités, dont beaucoup ont perdu leur emploi ou connu une baisse drastique de leur rémunération, il n'est pas certain que les objectifs aient été remplis. Néanmoins, Loukas Papademos a été nommé afin de rassurer les partenaires internationaux de la Grèce ainsi que les marchés et il est parvenu à faire accepter par les créanciers privés une décote de la dette grecque par la nationalisation des établissements bancaires.

De ce point de vue, M. Papademos a rempli ses objectifs. Et il l'a fait malgré l'influence parfois néfaste des partis politiques. La Nouvelle Démocratie (ND), parti conservateur grec, est la formation politique qui a truqué les comptes publics et qui promet aujourd'hui, dans la campagne électorale, d'augmenter les salaires des fonctionnaires et des retraites, en dépit des engagements du pays vis-à-vis de l'Union européenne. Enfin, notons que si M. Papademos a "évité le pire", c'est également parce que les Grecs sont attachés à l'Europe et demeurent très inquiets d'une sortie de la zone euro. Par conséquent, la ND et le PASOK, parti social-démocrate, lui ont maintenu leur soutien, au moins minimal.

Fabio Liberti est chargé du suivi de divers aspects du fonctionnement et du développement de l’Union Européenne. Spécialiste des politiques de défense, il est l'auteur d'études et de notes pour le Ministère français de la Défense. En 2009, en collaboration avec Didier Billion, il est l'auteur de "La Grèce et son influence dans son environnement régional, européen et otanien".

 

Touteleurope.eu : L'attachement des Grecs à l'Europe résistera-t-il aux demandes d'austérité de Bruxelles ?

Fabio Liberti : Nous sommes dans une sorte de schizophrénie : les sondages montrent d'une part que 80% des Grecs veulent garder l'euro, d'autre part qu'il y aura un vote massif pour des partis anti-européens. Selon les derniers sondages, la Nouvelle Démocratie recueillerait 25% des voix et le PASOK environ 18%, alors que tous les autres partis prônent des mesures qui aboutiraient à la sortie de la Grèce de la zone euro.

Cela étant dit, il importe de prendre en compte les spécificités politiques du pays. Par exemple, dès avant la crise, le parti communiste obtenait systématiquement 8% des voix, alors qu'il n'a jamais condamné le stalinisme. D'autre part, nous avons assisté à l'éclosion de nouvelles formations politiques, comme celle des Grecs Indépendants, parti conservateur et populiste créé par Panos Kammenos, ancien membre de la ND, ou comme celle de l'Aube Dorée, parti fascisant. Qu'il s'agisse des partis d'extrême gauche ou d'extrême droite, tous s'opposent à l'austérité et sont crédités de scores considérables.

Touteleurope.eu : Le futur gouvernement, probablement de coalition, sera-t-il en mesure de poursuivre les efforts budgétaires, voire de renouer avec la croissance?

Fabio Liberti : La question ici n'est pas grecque mais européenne. S'il y avait une recette miracle, la Grèce et l'Europe auraient évité trois ans de crise et la montée du chômage. Si la Grèce renoue avec la croissance, ce ne sera pas du fait des Grecs, mais d'une reprise généralisée de l'activité au sein de la zone euro qui permettrait à l'économie de souffler.

La vraie question est de savoir si la tension sociale qui court en Grèce va exploser. Par conséquent, le plus grand défi pour le futur Premier ministre sera d'expliquer qu'il faut immédiatement oublier les promesses de campagne intenables, et ce sans entrainer une révolution de la rue. A cet égard, un scénario dans lequel les partis traditionnels continueraient de s'effondrer pour laisser à la tête du pays des personnes sans expérience ou sans culture de gouvernement serait une catastrophe.

Touteleurope.eu : Y a-t-il une culture de coalition en Grèce? La Nouvelle Démocratie et le PASOK peuvent-ils s'entendre ?

Fabio Liberti : Non, depuis 1974 et le retour de la démocratie, la politique grecque a été dominée par deux partis, voire même par deux familles : les Papandréou pour le PASOK et les Karamanlis pour la Nouvelle Démocratie. Ces deux partis ont ainsi pu créer un réseau clientéliste leur permettant d'alterner au pouvoir. Jusqu'à il y a seulement quelques années, ces deux seuls partis recueillaient entre 80 et 90% des suffrages. Aujourd'hui ce chiffre est plus proche des 40%. Le système grec n'est donc pas un système de coalition où les partenaires de gouvernement ont une maturité suffisante pour accepter les concessions. Par exemple, dans les premières semaines du gouvernement Papademos d'union nationale, le LAOS – parti d'extrême droite – a été contraint de se retirer parce que sa participation devenait électoralement contre-productive.

Touteleurope.eu : Outre les sujets économiques et sociaux, d'autres thèmes de campagnes se dégagent-ils ?

Fabio Liberti : L'immigration a en effet pris une place prépondérante dans le débat politique à l'approche des élections. Les postes-frontières gréco-turcs ne sont pratiquement pas contrôlés, il y a un afflux considérable des migrants clandestins, et il y a eu la constitution d'un certain nombre de ghettos communautaires, principalement à Athènes.

Il faut savoir que la Grèce n'est pas un pays traditionnel d'immigration et, un peu à la manière de la poussée de la Ligue du Nord en Italie au début des années 1990, des partis d'extrême droite se sont nourris de ces enjeux pour améliorer leur popularité et leurs scores électoraux. D'une manière générale, il y a un consensus, à gauche comme à droite, sur le fait que l'immigration clandestine est un phénomène à endiguer. La vraie question ici est de savoir comment un Etat comme la Grèce, qui est incapable de lever son impôt, pourrait être en mesure d'assurer les frontières extérieures de l'Union européenne.