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EU-Talk n°15 avec Jean Quatremer sur la victoire du parti Syriza en Grèce

Actualité 03.02.2015

Avec la victoire du parti radical de gauche d'Alexis Tsipras, Syriza, aux élections législatives grecques du 25 janvier dernier, de nombreuses questions se posent :

- La politique anti-austérité prônée par Alexis Tsipras est-elle réalisable ?

- Quels sont les défis posés par Syriza à l'Union européenne ?

- Son influence sera-elle suffisante pour modifier l'agenda européen ?

- Peut-on vraiment parler d'un vent nouveau en Europe ou s'agit-il d'un "effet de mode" ?

- Peut-on établir un lien entre la victoire de Syriza et la montée des extrêmes lors des dernières élections européennes ?

Jean Quatremer

Auteur du blog "Coulisses de Bruxelles", Jean Quatremer a d'abord été enseignant en droit (Paris I Panthéon-Sorbonne, Paris X Nanterre et Paris II- Assas) et a travaillé au sein du Conseil d'Etat et de la Cour de Cassation, avant de devenir journaliste européen. Correspondant à Bruxelles pour Libération, ses articles abordent de grandes thématiques européennes. Il a coréalisé le documentaire "Grèce, année zéro", réalisé par Pierre Bourgeois et diffusé sur ARTE.

 

Retrouvez le contenu du chat ici :

 

10h58    Toute l'Europe:
Bonjour, le chat va bientôt commencer !

11h07    Commentaire de la part de Jean Quatremer
Bonjour à tous

11h08    Commentaire de la part de Sophie23
Doit-on s’inquiéter des liens entre Syriza et ANEL (dont les idées sont pour le moins extrêmes voire antisémites) ?
 
11h20    Jean Quatremer:
Syriza, en s'alliant avec ce parti de droite radicale et souverainiste, a commis une faute morale, ce qui est grave de la part d'un parti qui prétend "changer la donne" à la fois en Grèce et en Europe.
N'en déplaise à certains, notamment au FDG et à Debout la France, qui se retrouvent pour soutenir cette alliance contre nature, ANEL est xénophobe, homophobe, refuse la séparation de l'église et de l'Etat (si Tsipras a prêté serment en l'absence du Métropolite d'Athènes, ce dernier était bien là pour la prestation de serment du gouvernement), antisémite, etc. Mieux, Panos Kamménos est complotiste (les chaimtrails).
Confier au leader d'ANEL (issu d'une riche famille grecque et soupçonné de fraude fiscale) le ministère de la défense est un autre signal inquiétant. Si les défenseurs de l'alliance avancent, pour excuser cette alliance, que le Laos, un parti d'extrême droite aujourd'hui rayé de la carte électorale) a fait partie pendant six mois du gouvernement d'union national de Lukas Papademos en 2011-2012, ils oublient de dire qu'on ne lui a pas confié un portefeuille aussi stratégique. Sans compter que c'est un nid de corruption: le confier à Kamménos à l'heure de la lutte contre la fraude fiscale, c'est comme de faire entrer le renard dans le poulailler pour faire régner l'ordre parmi les poules...
 
11h21    Commentaire de la part de Alban
La victoire de Syriza et son alliance avec ANEL marque-t-elle une redéfinition du paysage partisan grec, où les extrêmes dominent (sans oublier les résultats d'Aube dorée aux dernières législatives européennes) ?
 
11h25    Jean Quatremer:
Entre 1981 et 2009, le PASOK et la Nouvelle Démocratie ont représenté environ 80 % du corps électoral. Depuis, le PASOK s'est effondré (son électorat et ses cadres ont été récupérés par Syriza où l'extrême gauche d'origine ne pèse plus que 30%) et les deux principales forces politiques (Syriza et ND) peinent à dépasser 66 % des voix. Avec une participation électorale qui est de plus en plus faible alors que le vote est obligatoire (63 % de participation : http://www.idea.int/vt/countryview.cfm?CountryCode=GR).

Les petits partis font néanmoins de la figuration avec des scores compris entre 5 et 7 % des voix. Aube Dorée, l'épouvantail néo-nazi, certes troisième parti de Grèce, n'a pas dépassé les 7 %, juste devant le parti de centre gauche To Potami (la rivière).
 
11h29    Jean Quatremer:
Les extrêmes ne dominent donc pas en Grèce. Tout simplement parce que Syriza n'est pas le FDG contrairement à ce que croit Jean-Luc Mélenchon. S'il attend la révolution, il va être déçu. Syriza s'est social-démocratisé, tout simplement. Il est bien moins à gauche désormais que le PASOK qui est arrivé au pouvoir en 1981 et qui voulait sortir de l'UE et de l'OTAN :-D

11h29    Commentaire de la part de naif
Comment Syriza va-t-elle financer son programme économique, certes modéré, alors que les caisses sont vides ?

11h34    Jean Quatremer:
C'est tout le problème. Syriza chiffre son programme à 12 milliards d'euros (dont 6 milliards provenant des fonds structurels européens, hé oui). Or, il ne lui reste plus que 2 milliards dans les caisses, de quoi tenir jusqu'à la fin du mois. Surtout, les Grecs ont de nouveau arrêté de payer leurs impôts d'où un trou fiscal sur deux mois de 2 milliards d'euros... A cela s'ajoute une fuite des capitaux (les gens vident leur compte par précaution) estimée à 13 milliards d'euros sur deux mois, ce qui fragilise le système bancaire.

J'avoue que lorsque j'entends Yanis Varoufakis, le ministre des finances, dire qu'il n'a pas besoin de l'aide européenne, cela me sidère. S'il n'y a plus d'argent dans les caisses, on ne peut plus payer les fonctionnaires, point! C'est donc la faillite.
 
11h36    Commentaire de la part de Vincent
Le ministre de l'Economie a lui-même reconnu que le programme économique de la Syriza n'était pas crédible... quelles mesures peut-il tout de même mettre en place pour relancer l'économie du pays ? Quand en verra-t-on les effets ?
 
11h38    Jean Quatremer:
Attention à ne pas confondre le programme de Syriza ("La Grèce vers le socialisme"), dont Varoufakis a dit qu'il ne valait même pas le papier sur lequel il a été écrit et le programme de gouvernement adopté à Thessalonique en septembre dernier qui n'a qu'un lointain rapport avec le premier.

Désormais, il n'est plus question de réembaucher tous les fonctionnaires ou d'en finir avec l'austérité. L'approche du pouvoir lui a fait prendre conscience des réalités. L'exercice du pouvoir va le confronter aux réalités.
 
11h41    Jean Quatremer:
La zone euro peut aider Syriza a dégager des marges de manoeuvre. Aujourd'hui, la dette n'est pas un problème puisque la Grèce ne commencera à payer les intérêts qu'en 2023 (hé oui, ça on ne le sait pas) sur la majorité de ses prêts. La charge de la dette en Grèce est inférieure à celle de l'Allemagne.

En revanche, on peut diminuer l'exigence d'excédent primaire (hors intérêts de la dette) qui est actuellement de +4,5% du PIB pour la ramener à 1 % voire moins. Ce qui permettra à la Grèce de consacrer les sommes dégagées à la relance de l'économie plutôt qu'à mettre de l'argent de côté pour rembourser la dette.

C'est un exemple. Je vous conseille de lire Libération de demain, puisque je prépare une double page sur le sujet ;-)
 
11h43    Commentaire de la part de Matthieu
Si la dette grecque était allégée, d’autres pays comme l’Irlande ne seraient-ils pas susceptibles de demander la même chose, créant un dangereux précédent ?
 
11h48    Jean Quatremer:
Tout dépend de ce qu'on appelle allègement. Une annulation ne semble pas être sur la table. Et je le comprends! Pourquoi demander aux Slovaques, aux Slovènes ou aux Lettons d'être solidaire d'un pays bien plus riche qu'eux? Surtout, l'annulation reviendrait à encourager la Grèce à recommencer comme avant: on se priverait d'un moyen de pression pour obtenir une vraie réforme de l'Etat grec qui reste largement corrompu, inefficace, clientélisme (voir le fisc).

En revanche, on peut l'alléger par exemple en étendant les maturités de 30 à 50 ans, ce qui revient à leur faire quasiment cadeau du capital: que vaudront 100 € dans 50 ans? On peut aussi diminuer les taux d'intérêt des prêts bilatéraux (une soixantaine de milliards).
 
11h51    Jean Quatremer:
On pourrait aussi imaginer de mutualiser une partie de la dette grecque, celle qui a servi à sauver le système bancaire de la zone euro (et c'est valable pour l'Irlande). Car une partie de l'aide, pas toute contrairement au discours qu'on entend à gauche, a bel et bien servi à éviter des gamelles aux banques françaises ou allemandes. Il ne serait que justice d'en tenir compte.
 
11h52    Commentaire de la part de Atchoum
Au sein du Conseil européen, y aura-t-il un front anti-Merkel avec Alexis Tsipras en tête et Hollande et Renzi à ses côtés
 
11h53    Jean Quatremer:
Non: Tsipras n'est pour l'instant soutenu que par Chypre. Au moins sur la question de la dette.
 
11h53    Commentaire de la part de Virginie
Pensez-vous que la France (gauche modérée) peut bénéficier des demandes de Syriza auprès de l’union pour jouer un rôle de médiateur et changer la politique d’austérité demandée par l’Allemagne ?
 
11h55    Jean Quatremer:
Pour la rigueur, il faudrait qu'on prenne enfin conscience en France que Merkel a perdu: le pacte de stabilité est appliqué avec souplesse (le monstrueux déficit français en est la preuve) et la BCE s'est lancée dans un programme massif de rachat d'obligations d'Etat, à l'image de la Réserve fédérale américaine. Bref, je ne vois pas l'intérêt d'un "front" anti-Merkel sauf à vouloir perdre l'Allemagne, ce qui n'est dans l'intérêt de personne.

11h55    Commentaire de la part de Boulou leuropéen
Croyez-vous en l'alliance Moscou-Athènes (avec les récentes déclarations de la Russie qui se dit prête à prêter de l'argent à la Grèce si Athènes le demandait…) ?
 
11h57    Jean Quatremer:
Bien sûr que Syriza et son allié ANEL sont pro-russes comme la Grèce éternelle ! ;-) C'est l'alliance orthodoxe. Je vous rappelle que la Grèce a soutenu les Serbes jusqu'au bout lors de la guerre en Bosnie.

La Russie n'a pas les moyens d'aider les Grecs: chute du rouble et effondrement du prix du pétrole ont mis son économie à terre. Elle n'a d'ailleurs aidé ni Chypre, ni l'Islande (alors qu'elle l'avait promis à une époque où elle était riche). Si elle a les moyens de déverser 200 milliards d'euros en Grèce, welcome :-D
 
11h59    Commentaire de la part de Farouk_Gelhal
Pensez-vous que la notoriété et surtout l'unité de Syriza (conglomérat de partis politiques marginaux), résisteront à l'exercice du pouvoir ?
 
12h03    Jean Quatremer:
C'est la question à mille euros. Lorsque les premières concessions auront été faites, il n'est pas impossible que l'aile gauche de Syriza (violemment anti-UE et anti-euro) déserte. C'est ce qui s'est passé avec la ND et le PASOK. Et connaissant la vie politique grecque, je peux vous dire que rien ne peut être exclu.

Quant à sa notoriété, je n'ai aucune crainte au moins pour la France: l'aveuglement et le refus de voir la réalité d'une partie de la gauche radicale lui assure un soutien sans faille dans l'hexagone. Le précédent Chavez est là pour nous le prouver (spécial piège à trolls :-D)
 
12h05    Commentaire de la part de Marie
Mélenchon est-il le Tsipras français ?
 
12h06    Jean Quatremer:
Il aimerait bien!

Mais il en est loin ! Le FDG plafonne et c'est le FN, un parti d'extrême droite, qui a le vent en poupe en France. Il devrait s'interroger sur sa stratégie: la brutalisation du débat public qu'il porte ne fait-elle pas le jeu du FN?
 
12h10    Commentaire de la part de Alloquoi
Peut-on voir la victoire de Syriza comme une illustration de la crise démocratique qui sévit en Europe ?
 
12h10    Jean Quatremer:
Si Aube Dorée avait gagné, oui!

Mais, là, c'est une bonne nouvelle pour la démocratie, non?

Après cinq ans d'une austérité particulièrement rude, les Grecs restent attachés à l'euro (à 75%) et ils ont attendu que Syriza soit fermement décidé à rester dans la zone euro pour lui donner le pouvoir.

C'est à ce moment-là qu'ils ont viré leur veille classe politique responsable du marasme dans lequel ils se trouvent.
 
12h15    Jean Quatremer:
En France, le mécontentement engendre le fascisme, curieux, non (et on n'est pas en austérité). S'il y a une crise de la démocratie, ça n'est pas en Grèce, ça n'est pas en Espagne, ça n'est pas en Italie, ça n'est pas en Irlande, ça n'est nul part ailleurs qu'en France, notre beau pays! Accuser l'Europe est une façon de s'exonérer de nos responsabilités.

Sur ce, j'ai deux pages à écrire et je dois vous laisser. Merci de votre intérêt et achetez Libération, l'existence d'une presse libre étant la condition sine qua non d'une démocratie vivante ! ;-)
 
12h18    Toute l'Europe:
Merci Jean Quatremer, pour cet intéressant échange !

Vous retrouverez notre storify sur www.touteleurope.eu demain !

Bonne journée à tous !