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EU-Talk n°13 sur la politique migratoire de l'UE avec François Gemenne

Actualité 17.10.2014

Alors qu’il y a un an le naufrage de Lampedusa provoqua l’émotion et l’indignation de la classe politique européenne, les bonnes intentions des responsables européens semblent être restées lettre morte. L’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) a récemment établi un bilan de l’immigration clandestine depuis 2000, dans lequel elle rapporte notamment que plus de 22 000 personnes ont perdu la vie lorsqu’elles cherchaient à rejoindre l’Europe.

La qualification d’Europe forteresse est-elle justifiée ? L’UE se barricade-t-elle derrière des murs physiques, politiques et juridiques ? Les tensions intergouvernementales autour de la politique migratoire européenne expliquent-elles la réponse à minima des dirigeants à ces tragédies ? Les interventions de Frontex sont régulièrement montrées du doigt. Ses actions devraient-elles être révisées ?

Francois Gemenne

Spécialiste des questions de circulations et de migrations internationales, François Gemenne est expert associé au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) ; ses recherches portent également sur la géopolitique de l’environnement. Il enseigne ces matières à Sciences Po Paris et Grenoble, ainsi qu’à l’Université libre de Bruxelles

Retrouvez le contenu du chat ici :

 

11h25   Toute l'Europe:
Bonjour,
Le chat va bientôt commencer !
 
11h29   François Gemenne
Bonjour, j'attends vos questions !
 
11h29   Commentaire de la part de Sarah J.
L'OIM a expliqué dans son rapport sur l'immigration clandestine en 2014 que, depuis un an, l'augmentation du nombre de morts s'explique surtout par la progression des morts en Méditerranée. L'Organisation a reconnu ne pas très bien comprendre cette tendance. Pourriez-vous nous l'expliquer ?
 
11h31   François Gemenne:
Cela s'explique en effet largement par l'afflux de migrants en Méditerranée. L'effondrement du régime libyen a largement laissé le champ libre aux passeurs.
 
11h31   François Gemenne:
A cela s'ajoute des flux migratoires de plus en plus importants, notamment liés aux crises dans la région.
 
11h33   Commentaire de la part de Gui G
La politique migratoire restrictive de l'UE incite-t-elle les migrants à emprunter des routes dangereuses pour rejoindre son territoire, ce qui expliquerait qu'elle est la région la plus risquée pour les migrants ?
 
11h33   François Gemenne:
Oui, tout à fait. Cette politique n'a aucun effet sur le nombre de migrants, mais uniquement sur la dangerosité des routes empruntées.
 
11h34   François Gemenne:
Une frontière fermée n'arrête pas les migrants, elle rend les migrations plus dangereuses, plus risquées, moins légales.
 
11h34   Commentaire de la part de Coralie
L'UE et ses Etats membres pourraient-ils se permettre d'accueillir ces centaines de migrants et demandeurs d'asile chaque année ?
 
11h34   François Gemenne:
C'est cela qui explique une mortalité incroyable en Méditerranée depuis le début des années 2000, avec une année noire en 2014
 
11h35   François Gemenne:
Certainement. D'une part il n'y a pas de limite au nombre de migrants qu'un pays peut accueillir.
 
11h35   François Gemenne:
D'autre part ces chiffres restent relativement faibles au regard de la population européenne, on parle de 150 000 personnes.
 
11h36   Commentaire de la part de Jasmine
Le rapport de l'OIM mentionne que l'Italie est confrontée à des arrivées massives de Syriens et d'Erythréens : les Etats-membres se coordonnent –ils suffisamment pour venir en aide à l'Italie (et à tous les autres pays aux frontières extérieures) ? N'y a-t-il pas un problème au niveau du "burden sharing"?
 
11h36   François Gemenne:
Absolument pas : il 'y a aucune coordination européenne, l'Italie est laissée seule pour gérer ces afflux de migrants...
 
11h37   François Gemenne:
... et du coup, elle décide (logiquement) d'arrêter l'opération Mare Nostrum. C'est un vrai scandale européen.
 
11h38   Commentaire de la part de Jacques P
La politique européenne de l'immigration, aujourd'hui focalisée sur la répression, est un échec. Pourquoi les dirigeants européens, de gauche comme de droite, s'acharnent-ils dans cette voie ? Y a-t-il dans l'ensemble des pays européens une radicalisation des politiques d'immigration ?
 
11h38   François Gemenne:
Je pense que le politique européenne d'immigration se réduit aujourd'hui à la fermeture des frontières.
 
11h40   François Gemenne:
Plusieurs raisons à cette obsession de la sécurisation des frontières : la crise économique bien sûr, les sentiments xénophobes d'une partie des Européens, et ce que j'appelle le paradigme de l'immobilité : considérer qu'il est possible de contrôler les flux migratoires avec les frontières, et cette idée que chacun serait mieux chez soi.
 
11h40   Commentaire de la part de Stef
Pouvez vous développer? Qu'entendez-vous par paradigme de l'immobilité?
 
11h41   François Gemenne:
L'idée que la migration soit un phénomène conjoncturel, lié aux crises, qu'on puisse maîtriser. Le refus de reconnaître qu'il s'agit d'un phénomène structurel, dont les ressorts échappent largement au contrôle des politiques migratoires, quelles qu'elles soient.
 
11h42   Commentaire de la part de Michel
dans une optique sans cesse plus répressive, les Etats-membres de l'UE ainsi que leurs voisins déploient de plus en plus Centres de rétention (CRA) ou de détention administrative. L'on commence à parler d'"Europe carcérale" après l''Europe forteresse" : qu'en pensez-vous ?
 
11h43   François Gemenne:
C'est une réalité, qui se double de la perception que les migrants sont des criminels en puissance ou des fraudeurs. Cela me désole. Le nouveau gouvernement belge a fait de l'extension des centres fermés un des points de sa politique gouvernementale d'asile. C'est comme ça si l'objectif d'un gouvernement, en matière de sécurité, était d'augmenter le nombre de prisons.
 
11h44   François Gemenne:
Or, ces centres ne sont rien d'autre que des prisons. Et c'est pire encore en Australie, où ces centres sont situés en dehors du territoire, à Nauru et en Papouasie-Nouvelle-Guinée.
 
11h45   Commentaire de la part de Kerry
Pourquoi l'Union européenne n'offre-t-elle aucune voie d'accès sécurisée à ces personnes dont la fuite n'est souvent pas un choix, mais une nécessité pour vivre ou survivre. Serait-il possible de légaliser davantage l'immigration afin de diminuer le nombre de filières de passage?
 
11h47   François Gemenne:
La grande crainte de l'Europe, c'est toujours de créer ce qu'elle appelle des 'appels d'air'. C'est aussi pour ça que les pays-membres ne peuvent plus procéder à des régularisations massives de sans-papiers comme cela a été le cas par le passé : l'UE craint que cela n'incite d'autres à tenter leur chance, que cela n'accroisse les flux migratoires. Le résultat c'est que la traversée est souvent meurtrière pour celles et ceux qui la tentent quand même.


11h47   Commentaire de la part de Gilou
L'opération Mare Nostrum, lancée dans la foulée du drame de Lampedusa, est arrêtée faute de moyens financiers et est reprise par l'opération européenne Triton. Qui la dirigera et qui la financera ? L'opération Triton se fera-t-elle sur la base volontaire de la part des Etats membres ? Si oui, lesquels sont susceptibles de participer ?
 
11h49   François Gemenne:
L'opération Triton est gérée directement par Frontex, l'agence européenne de la sécurité des frontières extérieures. Tous les Etats-membres + quelques observateurs y participent, mais les pays méditerranéens sont évidemment plus directement concernés.
 
11h49   François Gemenne:
Triton n'a pas du tout les mêmes objectifs que Mare Nostrum : Mare Nostrum était une opération de sauvetage en mer, une mesure de bon sens décidée par le gouvernement italien. Triton est une opération de lutte contre les passeurs, c'est très différent.
 
11h50   Commentaire de la part de Yaya
Que faut-il penser de FRONTEX qui est régulièrement montrée du doigt par les associations de défense des droits humains ? Ont-elles raison de dénoncer les conditions des réfugiés placés dans des centres de détention ? D'autres solutions s'offrent-elles à cette agence ?
 
11h51   François Gemenne:
Oui, ils ont raison. Frontex, en soi, a sa légitimité, mais le problème c'est que Frontex est aujourd'hui l'alpha et l'oméga de la politique européenne d'immigration.
 
11h52   François Gemenne:
Une politique d'immigration ne peut pas se réduire à la surveillance des frontières ! On ne peut pas demander à Frontex, qui est une agence de police, de gérer les flux migratoires : ça produit des dérapages régulièrement dénoncés, à raison.
 
11h53   François Gemenne:
L'alternative, c'est une vraie politique d'immigration, qui ne soit pas gérée par une police commune des frontières.
 
11h53   Commentaire de la part de Kim A
L'Italie souhaitait profiter de sa présidence du Conseil pour réformer la politique européenne d'asile : où en est-on ? Où en est le pacte européen sur l'immigration et l'asile ?
 
11h55   François Gemenne:
Pas très loin, j'en ai peur... Pour le moment je ne sens aucune volonté commune d'avancer véritablement sur ce dossier. Je souhaite que les Italiens obtiennent gain de cause, c'est important.
 
11h56   François Gemenne:
Aujourd'hui le pacte est largement lettre morte, et on constate qu'une série de règlements produisent des effets très pervers : c'est le cas du règlement Dublin II, qui impose aux demandeurs d'asile de déposer leur demande dans le premier pays européen traversé...
 
11h57   François Gemenne:
... c'est-à-dire, de facto, l'Italie, Malte, l'Espagne ou la Grèce. C'est pour cela que ces pays en ont marre. Seule la Suède, pour l'instant, fait preuve de solidarité et d'ouverture.
 
11h57   Commentaire de la part de Flo
L'opération Mos Maiorum de la présidence italienne du Conseil de l'Union est-elle une opération européenne ou une coopération intergouvernementale ?
 
11h59   François Gemenne:
C'est opération est vraiment très bizarre, et ressemble un peu à une rafle organisée. C'est une opération de coopération intergouvernementale, sur une base volontaire. Pour l'instant ça me semble extrêmement problématique.
 
11h59   François Gemenne:
Encore une fois, on est dans une logique strictement policière.
 
11h59   Commentaire de la part de Alice Del.
Que vont faire les Etats des informations sur les immigrés récoltées lors de l'opération Mos Maiorum ? La France, par exemple, ne peut récolter des informations sur des critères ethniques : peut-elle participer à l'opération Mos Maiorum qui se base sur ce procédé ?
 
12h01   François Gemenne:
A ce stade, c'est encore assez mystérieux. Et ça pose plein de problèmes juridiques et éthiques en effet.
 
12h03   François Gemenne:
L'idée est d'échanger des informations sur les 'clandestins' entre Etats-membres. La récolte des informations, comme vous le dites, ne peut se faire sur critères ethniques (en France comme ailleurs), mais on voit bien que ça risque de tourner rapidement au 'délit de sale gueule'.
 
12h05   Commentaire de la part de Katarzyna
Que pensez-vous du nouveau commissaire Migration et Affaires intérieures Dimitris AVRAMOPOULOS ? Que peut-on attendre de la nouvelle Commission Juncker ?
 
12h06   François Gemenne:
Ce n'est pas très surprenant que la Grèce ait obtenu ce portefeuille, qu'elle réclamait. Et ce n'est pas surprenant non plus d'avoir mis un ancien ministre de la défense à ce poste.
 
12h07   François Gemenne:
On reste dans un logique policière répressive. M. Avramopoulos est très conservateur, je n'attendrais donc pas d'inflexion particulière de la Commission Juncker.
 
12h09   François Gemenne:
Mais la Commission n'a qu'un pouvoir très limité dans ce domaine, en comparaison des Etats-membres. La précédente Commissaire, Mme Malmström, était bien plus progressiste, et on ne peut pas dire que ça ce soit traduit par des avancées concrètes. J'ai donc surtout des craintes quant aux orientations que prendra M. Avramopoulos. Mais on verra.
 
12h10   Commentaire de la part de voltigeur
Alors vous pensez que la nationalité du commissaire va prédominer par rapport à la volonté politique de la commission Juncker?
 
12h11   François Gemenne:
Je pense que cela a indéniablement une influence, les Commissaires restent un peu soumis aux pressions de leur capitale, sinon on aurait des commissaires 'apatrides' (sans jeu de mots).
 
12h12   François Gemenne:
Et je pense de surcroît que la Commission Juncker n'a pas l'intention d'infléchir véritablement la politique menée jusqu'ici, qui dépend de toute façon largement des Etats-membres.
 
12h12   Commentaire de la part de Kasha
Peut-on renvoyer un immigré clandestin dans un pays fortement touché par Ebola ? A contrario, un Etat-membre pourrait-il refuser l'accès à son territoire à une personne en provenance d'un pays fortement touché par Ebola ?

12h14   François Gemenne:
C'est une question qui commence à se poser. Certains gouvernements ont décidé de suspendre les renvois vers les zones touchées par Ebola (les Pays-Bas, si ma mémoire est bonne, mais je eux me tromper).
 
12h14   François Gemenne:
La même question se pose aussi pour les catastrophes naturelles - au moment du tremblement de terre en Haïti, plusieurs pays avaient suspendu les renvois vers Haïti.
 
12h15   François Gemenne:
Pour ce qui est de l'entrée sur le territoire, ça me semble difficile à justifier: on doit normalement les placer en quarantaine. Mais une situation d'exception donnera sans doute lieu à des mesures d'exception.
 
12h15   François Gemenne:
On le voit déjà avec l'idée de fermeture des frontières, de suspension des vols, etc.
 
12h15   Commentaire de la part de Laurie
Des études sérieuses ont été réalisées pour démontrer les bienfaits économiques et démographiques de l'immigration en France. Quels sont malgré cela les raisons du succès du discours anti-immigrés que véhiculent, pour ne citer qu'eux, le FN et M. Zemmour ?
 
12h17   François Gemenne:
Malheureusement, ces discours sont largement irrationnels : s'il suffisait de montrer les bienfaits de l'immigration pour que les gens aient une vision rationnelle et posée de l'immigration, cela ferait longtemps que M. Zemmour n'aurait plus aucun lecteur, et le FN plus aucun électeur.
 
12h18   François Gemenne:
Je pense que ces discours résonnent particulièrement en France parce que c'est un pays qui doute beaucoup de lui-même en ce moment, et qui voit tout changement provenant de l'extérieur comme une menace.
 
12h19   François Gemenne:
Et donc l'immigration est souvent perçue comme quelque chose qui mettrait en péril une certaine idée (largement passéiste à mon sens) de l'identité française. C'est aussi pour ça que les thèses d'Alain Finkielkraut remportent le succès que l'on sait.
 
12h21   François Gemenne:
Beaucoup de pays restent encore dans cette vieille idée d'Etat-nation, l'idée qu'à chaque territoire corresponde une nation. Cette idée reste très forte en France, où l'on craint une 'invasion' par l'immigration, un 'grand remplacement'.
 
12h22   François Gemenne:
Or, dans un monde globalisé, le multiculturalisme me semble la seule option possible, et salutaire, mais c'est une idée qui a beaucoup de mal à faire son chemin en France. L'idée que la France appartienne autant aux immigrés qu'aux Français...
 
12h23   Commentaire de la part de Marion
La poussée de UKIP en GB va-t-elle inciter David Cameron à durcir sa politique d'immigration ?
 
12h24   François Gemenne:
C'est vraisemblable, et on le voit déjà pour le moment. Ce qui est cocasse, c'est que son ministre de l'immigration a dû démissionner il y a quelques mois parce que sa femme de ménage était en situation irrégulière. Ca souligne bien l'hypocrisie de ces politiques.
 
12h25   Commentaire de la part de Distel
On entend souvent que la crise économique est favorable aux extrêmes et au discours anti-immigrés. Pourtant l'Autriche, les Pays-Bas ou encore la Suisse ont connu de fortes progressions de l'extrême-droite ; à l'inverse ces forces sont absentes d'Espagne et d'Irlande. Il n'y a donc aucune corrélation ?
 
12h27   François Gemenne:
Je pense que cela dépend surtout du discours sur l'immigration : il y a aujourd'hui un énorme décalage entre les réalités de l'immigration et sa perception. Le vote pour les extrêmes ne répond pas nécessairement à une logique rationnelle, et toutes les extrêmes ne sont pas équivalentes en Europe.
 
12h27   Commentaire de la part de Isabelle
Avec les problèmes démographiques que rencontrent de nombreux pays d'Europe, combien faudra-t-il d'immigrants dans les années à venir ?
 
12h28   François Gemenne:
En Suisse, par exemple, on a vu que les cantons qui avaient le plus massivement voté contre l'immigration étaient aussi où il y avait le moins d'immigrés ! A l'inverse, les cantons avec une immigration importante, comme Zürich ou Genève, se sont prononcés pour l'immigration. Le pire raciste est souvent celui qui n'a jamais vu un immigré.
 
12h29   François Gemenne:
Je pense que l'idée de considérer l'immigration comme une solution aux problèmes démographiques est absurde : les immigrés vieillissent aussi, et leur taux natalité s'ajuste rapidement à celui de la population d'accueil. Il faut faire attention à ne pas avoir cette vision instrumentalisée de l'immigration, qui pourrait rapidement se retourner contre les immigrés.
 
12h30   François Gemenne:
Sinon, faudrait-il que les pays à forte natalité réduise leur immigration ? Ce serait tout aussi absurde. Même s'il est certain que la baisse de la natalité en Europe (sauf en France et en Irlande) va poser des problèmes à l'économie européenne.
 
12h31   Toute l'Europe:
La conversation va devoir prendre fin.

Merci beaucoup François Gemenne pour vos réponses très intéressantes, et particulièrement bien formulées !
 
12h31   François Gemenne:
'réduisent', pardon pour la faute d'orthographe. Toutes mes excuses.
 
12h31   François Gemenne:
Merci à vous tous pour ce chat bien intéressant ! A bientôt !
 
12h32   Toute l'Europe:
A bientôt ! Bon vendredi à tous !