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Energie: Nabucco met à l'épreuve l'unité européenne

Actualité 04.11.2010

La politique énergétique de l'UE a été définie en 2007 et repose sur le paquet énergie-climat adopté en 2008. Largement dépendante de la Russie pour son approvisionnement en gaz, elle espère s'en extirper grâce au projet du gazoduc Nabucco. Cependant, les projets concurrents pilotés par la Russie, et le manque de solidarité européenne mettent à mal l'idée d'une politique énergétique commune

Le projet Nabucco

Les Etats membres de l'UE n'ont les mêmes fournisseurs unique de gaz, et on estime que 25 à 40% du gaz importé par l'UE provient de Russie, distribué par des gazoducs qui traversent pour la plupart l'Ukraine, une zone tampon et de tension entre la Russie et l'Union européenne.

Pour assurer ses besoins en gaz, sans passer par les fourches caudines de la Russie, l'Union européenne a engagé l'édification d'un Gazoduc  reliant les réserves de gaz de la mer Caspienne, jusqu'à Vienne, en passant par la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie, et la Hongrie. Ce projet a été entériné par la signature d'un traité entre tous ces pays et l'Union européenne le 13 Juillet 2009 à Ankara, consacrant l'idée d'une énergie européenne commune et indépendante. Ce projet en effet, est  géopolitique. Plus qu'une question économique, il symbolise l'effort commun de l'union européenne pour une politique énergétique commune et sa faculté à s'organiser face à des défis énergétiques, dans des régions encore instables. Soutenu  par l'UE et les Etats-Unis, il nécessite un investissement à hauteur de huit milliards d'euros.

Regroupant une compagnie de gaz de chaque pays (Bulgarie, Roumanie, Hongrie, Autriche, Turquie) détenant chacune 16,67 % du capital, le consortium Nabucco prévoit que ces compagnies apportent le tiers du financement, le reste étant financé par l'UE via la BEI, la Banque mondiale (100 millions d'euros), et peut être les Etats-Unis.
 
Cependant, la Russie veut demeurer le partenaire principal de l'UE. Avec le partenariat Gazprom-ENI (société italienne), Silvio  Berlusconi et Vladimir Poutine ont lancé dès 2007 le projet South Stream  destiné à contrecarrer les ambitions européennes.

Entre la Russie et l'UE, il y a de l'eau dans le gaz.

Depuis la signature entre les  différents gouvernements pro-européens, de nombreux évènements ont contrarié la mise en place du projet Nabucco. En effet, les péripéties des négociations avec les pays fournisseurs de gaz ont mis du plomb dans l'aile au projet européen. En 2009, on ne savait toujours pas commet financer, ni même l'alimenter les différentes tractations avec l'Azerbaïdjan n'ayant pas permis d'obtenir de suffisantes quantité de gaz  pour les besoins européens.

Pour sa part, la Russie a conclu en juin 2009 un accord avec l’Azerbaïdjan pour lui acheter son gaz en quantité croissante à partir de janvier 2010. Or le gaz azéri devait être la principale ressource des Européens via le gazoduc Nabucco. Aujourd'hui, le projet Nabucco ne dispose actuellement que d'un cinquième du gaz nécessaire pour être viable et compte sur les réserves de gaz de l'Azerbaïdjan.

Le projet South Stream s'impose comme un concurrent redoutable à Nabucco

Voyant le projet européen peiner, la Turquie, pivot incontournable du gazoduc BTC (Bakou, Tbilissi, Ceylan, c'est à dire la partie la plus importante du tracé de Nabucco) s'est retournée vers la Russie. Après avoir signé le 13 Juillet 2009 un accord avec l'UE, la Turquie a fait de même avec son voisin russe le 6 Août 2009, pour un partenariat énergétique considérable.

La Turquie joue donc sur les deux tableaux et se pose comme l'arbitre entre les deux projets concurrents. La Turquie a accepté que le gazoduc South Stream passe par les eaux territoriales  en mer noire et un  chantier pharaonique de 25 milliards de dollars, piloté par le russe Gazprom et l'italien ENI, permettra d'acheminer en Europe le gaz russe sans passer par l'Ukraine. Ces tractations sont à remettre dans la perspective d'une adhésion de la Turquie dans l'UE. Confrontée à de nombreuses réticences européennes, la Turquie voit dans les questions énergétiques un moyen de pression pour favoriser son entrée dans le club européen.

Nabucco et South Stream mettent à l'épreuve l'unité de l'Europe

Premièrement, il faut rappeler que Silvio Berlusconi, a largement contribué au rapprochement italo-russe, par l'intermédiaire de sa compagnie de gaz ENI, mettant à mal une première fois l'unité européenne  pour une politique énergétique indépendante.

Depuis 2010, c'est en Europe centrale que le projet South Stream est le plus actif. Déjà engagé avec la Grèce et de la Serbie, le consortium South Stream s'implante également dans les pays partenaires du projet Nabucco. La Russie  voit en effet  dans Nabucco, un projet redondant avec un approvisionnement incertain et limité, les pays d'Europe centrale ont donc  tout intérêt à apporter leur soutien au projet italo-russe. L'an dernier encore, l'Europe centrale voulait contourner le diktat gazier de la Russie, mais la signature le 24 avril dernier entre Gazprom et la compagnie autrichienne OMV, membre pourtant de Nabucco, d'un partenariat sur le projet South Stream a changé la donne.

Le double jeu de l'Europe centrale

Comme l'Autriche, la Roumanie et la Bulgarie ont affirmé leur volonté de participer au projet South Stream. Un accord a été signé à ce titre ce vendredi 15 Octobre  2010 entre la  holding énergétique bulgare  et Gazprom sur la construction du gazoduc. Auparavant, un mémorandum d'intention sur une participation au projet South Stream a été signé entre la Roumanie et Gazprom mercredi 13 Octobre 2010 à Bucarest. En cas de décision favorable, un accord sera signé entre les gouvernements russe et roumain.


Le coup d'envoi de l'offensive italo-russe avait débuté en janvier 2010 lorsque la Russie a réaffirmé son leadership de l'énergie en Hongrie. En visite à Budapest, le président du gouvernement russe, Victor Zubkov  avait signé avec les autorités hongroises l'acte fondateur de la société russo-hongroise qui construira le gazoduc South Stream. Lors du sommet sur l'énergie qu'elle organisera au titre de la présidente tournante de l'UE au premier semestre 2011, nul doute que la Hongrie sera au centre de toutes les attentions puisque les deux projets concurrents essayeront de convaincre la Hongrie de privilégier le passage de l'un des deux gazoducs.

South Stream intéresse également la France et l'Allemagne

EDF a également désiré prendre des parts du capital dans la société South Stream. En juin 2010, un accord de partenariat a finalement été signé. A la fin de l'année 2009, il y avait déjà eu des contacts entre Henri Proglio et d'Alexandre Miller, respectivement PDG d'EDF et Gazprom, avec la signature d'un accord historique portant sur la construction du Gazoduc. En avril 2010 Vladimir Poutine avait évoqué la participation à hauteur de 20% du capital de la société française. Wintershall, société filiale de BASF (chimie), aurait commencé également des discussions avec Gazprom pour rejoindre le projet du gazoduc South Stream, mais la société allemande aurait démenti son éventuelle participation au projet italo-russe en septembre dernier.

De plus, les espoirs que les deux projets fusionnent  au niveau des Balkans ont été déçus. Le président d'ENI Paolo Scaroni avait en effet émis l'hypothèse  qu'une fusion entre les deux projets serait profitable aux deux parties. Or, en mars dernier, la Russie a rejeté avec véhémence cette idée  par la voix du ministre russe de l'énergie Sergueï Chmatko, affirmant qu'ils "ne discutaient pas du tout de cela"  avec la compagnie partenaire italienne ENI.

Un projet européen handicapé par le nationalisme énergétique mais qui conserve des atouts certains.

 

Affaiblie par les accords russo-azéri et pénalisée par le double jeu de la Turquie, de la Hongrie, de la Bulgarie et de la Roumanie, ainsi que par la participation d'EDF au consortium, la politique énergétique européenne demeure à l’épreuve des ambitions nationales.

Pourtant, des signes encourageants indiquent que Nabucco est loin d'avoir abdiqué. La construction du tronçon a commencé en Hongrie et en Roumanie à la mi-octobre 2010, et d'après l'agence de presse azérie ARA, le chantier devrait être commencé dans la mer caspienne  en 2012, ce qui contredit l'idée que Nabucco ait perdu pied en Azerbaïdjan.

De plus, le PDG du consortium, Reinhart Mitschek a annoncé le 15 octobre 2010 que l'UE pourra finalement  compter sur les 31 milliards de m3 de capacité annuelle de pipeline de la part de Bakou. En cas de mésentente avec le partenaire azéri, l'Irak et l'Iran qui pourraient fournir les quantités nécessaires au gazoduc. Dernièrement, le président Turkmène s'est déclaré très intéressé pour mettre à disposition 18 000 milliards de m3 à l'UE, le 10 septembre dernier.

Depuis deux ans, de grandes manœuvres ont lieux entre les deux grandes puissances pour s'approprier dans les meilleures conditions les champs gaziers, donnant lieu à une géopolitique énergétique complexe et à une véritable course de vitesse. Malgré le front commun affiché par Bruxelles, les pays européens marchent en ordre dispersé. La volonté d'avoir une stratégie énergétique commune suffira-t-elle à imposer l'UE comme une grande puissance énergétique ?