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En Turquie, le procès d'Ergenekon menace la liberté de la presse

Actualité 05.04.2011

La Turquie, éternelle candidate à l'entrée dans l'Union européenne, semble toujours être à la croisée des chemins. Elle offre aujourd'hui plusieurs visages à ses voisins européens. Les sceptiques y voient les marques d'une démocratie qui reste à consolider, les plus enthousiastes retiennent les signes envoyés par le gouvernement en direction de l'UE sur différents dossiers. Mais l'arrestation récente de plusieurs journalistes a attiré l'attention sur l'affaire Ergenekon, dans laquelle est enlisé le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.

A la fois procès-fleuve, feuilleton politico-médiatique  et scandale démocratique, cette affaire rythme la vie politique turque depuis plus de trois ans. Et commence à inquiéter sérieusement les partisans d'une Turquie européenne.  Pour Toute l'Europe, la journaliste Ariane Bonzon revient sur cette affaire complexe.

"L'Etat profond"

Pour les observateurs extérieurs, le véritable feuilleton qu'est l'affaire du réseau Ergenekon est difficile à appréhender. Après quatre ans de procédure, environ 500 arrestations et beaucoup de propagande, la nature de ce que les turcs appellent "l'Etat profond" n'apparaît toujours pas clairement.

L'Etat profond
En Turquie, cette expression désigne "un pouvoir occulte instrumentalisé par certains secteurs de l'Etat et des ultra-nationalistes pour s'opposer à la démocratisation de l'Etat kémaliste autoritaire" (Jean Marcou).


Ergenekon est un groupe secret, opposé au Parti de la justice et du développement, l'AKP, au pouvoir. Il serait essentiellement composé de militaires et de fonctionnaires du ministère de la justice attachés aux valeurs kémalistes de laïcité et de nationalisme. Pour Ariane Bonzon, il est capital de resituer l'affaire dans son contexte : "il y a depuis neuf ans deux camps, le camp républicain laïc et le camp musulman démocrate, ce dernier ayant remporté la victoire avec l'AKP".  Il faut aussi garder à l'esprit "qu'il y a eu en Turquie quatre coups d'Etat ou tentatives de putsch, ainsi qu'une tentative d'interdire l'AKP et d'empêcher Abdullah Gül d'être président, avec de nombreuses manifestations commandées par l'armée en 2008. On voit bien que depuis 2002, il y a une volonté de la part de l'establishment laïc juridico-militaire de saper l'assise globale de l'AKP".

Si l'existence d'Ergenekon est avérée, son étendue et son influence sont bien plus incertaines. Mais le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan est désormais déterminé à démanteler le réseau, comme l'explique la journaliste : "une fois que l'AKP a bien assis son pouvoir, menant beaucoup de réformes jusqu'en 2004-2005 notamment en direction de l'Union européenne, et d'une certaine manière avec le soutien de l'UE qui critique l'influence politique de l'armée, le gouvernement a voulu s'assurer qu'il n'allait pas encore faire l'objet d'un complot. C'est pourquoi ils a lancé cette opération en 2007 mettant à nu l'existence d'un "Etat profond". C'est une longue tradition, qui s'apparente au 'gladio' italien mis en place par l'OTAN au moment de la guerre froide".

Et les vagues d'arrestations successives dans ce dossier ne rassurent pas sur la nature de l'enquête. Parmi la longue liste de personnes arrêtées, "il y a un peu de tout : des gens absolument condamnables, tortionnaires ou mafiosi. Mais peu à peu on a eu l'impression que les arrestations dépassaient largement le cadre des gens qui auraient pu comploter.  C'est ce qui est un peu troublant aujourd'hui".

Occasion manquée

Dernière prise en date : une dizaine de journalistes, dont plusieurs dont la probité est unanimement reconnue. Cette annonce a provoqué l'indignation de la profession et l'inquiétude des défenseurs de la libre expression. Selon Ariane Bonzon, "c'est là qu'il y a une grande déception des milieux libéraux qui estiment qu’une enquête doit être menée, mais pas seulement sur les gens qui en veulent à l'AKP. Ils veulent faire la lumière à l'instar des commissions de réconciliation sud-africaines avec des enquêtes et des procès pour révéler les crimes de l'armée et des escadrons de la mort, et notamment tout ce qui s'est passé dans le sud-est".

La Commission européenne, par la voix de son commissaire à l'élargissement Stefan Füle s'est dite inquiète des menaces pesant sur la liberté de la presse en Turquie. En savoir plus : la déclaration du commissaire sur la Turquie devant le Parlement.


Plus récemment, la police s'en est pris à des théologiens, dont le plus célèbre, Zekeriya Beyaz, a vu son livre saisi avant publication. Il y expliquait les dérives du mouvement religieux Gülen… qui se trouve être l'un des puissants soutiens du gouvernement AKP dans la société civile. Même scénario pour Ahmet Sik, célèbre journaliste d'investigation qui fait partie des dix personnes inculpées début mars, et qui travaillait également sur un livre dénonçant l'influence de la confrérie Gülen. "Il y a beaucoup de fantasmes sur ce mouvement, mais il a une réelle influence grâce à un travail très impressionnant avec par exemple l'implantation d'écoles dans le monde entier".

D'abord enthousiastes, nombres de Turcs s'interrogent aujourd'hui sur la tournure que prend l'affaire Ergenekon. Il est symptomatique que les militants kurdes du PKK, qui figurent parmi les premières victimes - avec les islamistes - de la répression dans les années 80, rejettent la procédure, et appellent à la mise en place d'un processus de réconciliation de grande ampleur pour mettre fin à l'impunité. C'est selon Ariane Bonzon l'une des trois issues possibles de ce procès, qui pourrait aussi donner lieu à un verdict indépendant ou s'enliser. Dernière option qui semble la plus crédible dans une procédure qui s'apparente à de l'intimidation menée par une justice turque "loin d'être transparente".

Côté européen, "ceux qui s'opposent à l'adhésion de la Turquie ont un argument de plus", souligne la journaliste. "On en a beaucoup parlé au Parlement européen à l'occasion d'un débat en plénière début mars à l'occasion duquel nombre de pro-Turquie ont exprimé leur volonté d'avoir une conversation sérieuse sur l'avenir du processus. Mais l'Union européenne n'est pas réellement compétente, et même les plus fins connaisseurs ont du mal à s'y retrouver".

 

En savoir plus

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