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En Europe occidentale, le rythme politique est dicté par l’extrême droite

Actualité 11.12.2014

France, Italie, Pays-Bas, Suède. Dans tous ces pays, l’extrême droite a pris la main. Sur fond de crise économique, de désillusions politiques et de défiance vis-à-vis de la construction européenne, les partis traditionnels souffrent pour convaincre le peuple du bienfondé de leur action. La grogne sociale monte et prend de plus en plus la forme d’une marée brune. Au sommet de la vague, Marine Le Pen surnage.

Marine Le Pen

Marine Le Pen a une longueur d’avance

100 %. C’est sur ce score très soviétique que Marine Le Pen a été réélue à la tête du Front national, le 30 novembre. A peine une poignée de votes blancs pour s’assurer de la validité démocratique du scrutin. Un raz-de-marée prévisible, mais qui atteste une nouvelle fois de l’actuelle stature de la cheffe de l’extrême droite française. Au passage, sa nièce Marion Maréchal-Le Pen prend du galon et la vieille ligne dure du parti est reléguée au troisième plan. La fille s’est éloignée du père et de ses anciens alliés, l’eurodéputé Bruno Gollnisch en tête.

Comme un symbole, le même week-end, l’UMP élisait également son président. La victoire, promise à l’ancien président Nicolas Sarkozy, n’a pas échappé à l’intéressé. Le score : 64,5%, un résultat en trompe l’œil. L’économie d’un second tour, mais pas le plébiscite espéré. L’ancien président devra composer avec Bruno Le Maire, son dauphin, avec les différentes sensibilités de son parti et surtout avec Alain Juppé et François Fillon, deux anciens premiers ministres prêts à en découdre. Un parcours semé d’embûches l’attend donc d’ici à 2017, un peu à l’image de François Hollande prisonnier d’une popularité désastreuse et d’une fronde interne. Marine Le Pen, elle, a un boulevard devant elle. "Le FN est au cœur de la vie politique, car elle bat à son rythme", s’est-elle exclamé après son élection. Avec orgueil, mais non sans motif.

Matteo Salvini et Geert Wilders règlent leurs pas sur ceux du FN

Et en Europe, Marine Le Pen n’est pas seule. Fort de ses résultats aux élections européennes de mai dernier et de sa position de premier parti français, le Front national fait même figure d’exemple à suivre. Matteo Salvini, le nouveau dirigeant de la Ligue du Nord italienne ne s’en cache pas. "J’admire le FN pour avoir su parler à tous : riches et pauvres, gauche et droite", a-t-il volontiers reconnu. L’ADN autonomiste de son parti n’est pas totalement abandonné, mais il a résolument été mis de côté. Place désormais à un combat bien connu de l’autre côté des Alpes : limiter l’immigration et sortir de l’euro. Matteo Salvini propose ainsi "la révision totale de tous les traités européens". Marine Le Pen ne peut qu’être séduite : "C’est un type remarquable, il a de très grandes qualités politiques".

Matteo Salvini

Matteo Salvini, 41 ans, nouveau leader de la Ligue du Nord

En Italie, la Ligue du Nord connait un renouveau depuis les élections régionales où elle a enregistré des résultats encourageants, voire historiques comme en Emilie-Romagne. Dans le même temps, Forza Italia – le parti de Silvio Berlusconi – et le mouvement 5 Etoiles de l’humoriste Beppe Grillo sont en perte de vitesse. Ce schéma, le Parti pour la Liberté voudrait le reproduire aux Pays-Bas en 2015. Après des Européennes en demi-teinte, le volubile Geert Wilders, inimitable avec ses cheveux peroxydés et son discours islamophobe, cherche à relancer la mécanique. Pour ce faire, il n’hésite pas à ressortir des tiroirs les plus violentes tirades de son camp. Selon l’un des principaux porte-paroles du parti, il y a, dans le pays une "avalanche d’enfants du nom de Mohammed". Tandis que "la particularité, l’identité et la culture néerlandaises [sont] menacées par l’immigration et l’utérus".

Ne reculant devant aucune proposition, Geert Wilders a promis de fermer toutes les mosquées des Pays-Bas s’il accède au pouvoir. Une tactique très agressive, mais qui semble porter ses fruits à quatre mois des élections locales néerlandaises. Tout sauf un hasard de calendrier évidemment : de ces élections découleront la composition du Sénat des Pays-Bas. En attendant, M. Wilders était à Lyon le 30 novembre, pour assister au triomphe de Marine Le Pen et, au passage, redire son refus d’une "culture étrangère et barbare".

Geert Wilders

Geert Wilders, chef du Parti pour la Liberté

Immigration et euroscepticisme

Pour l’heure, la vigueur de ces trois extrêmes droites française, italienne et néerlandaise se fait surtout sentir à l’échelon national. Au Parlement européen, ils ont jusqu’ici été incapables de fédérer l’adhésion d’au moins quatre autres formations, les privant donc d’un groupe politique et des ressources financières qui vont avec. Leur meilleur ennemi, le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP), dirigé par le sémillant Nigel Farage, a rallié à sa cause la plupart de leurs partenaires potentiels. Grâce à un positionnement (légèrement) moins radical. C’est en tout cas le choix qu’on fait les Démocrates suédois qui, à leur tour, ont défrayé la chronique au niveau national, en faisant tomber le gouvernement dirigé par les socialistes.

Profitant d’une disposition institutionnelle assez singulière en Europe – les partis d’opposition suédois peuvent proposer des projets budgétaires concurrents de celui du gouvernement – l’extrême droite, alliée pour l’occasion au centre-droit, a mis la coalition de gauche dans une position intenable. Le nouveau Premier ministre Stefan Löfven, résolu à ne pas céder au chantage des Démocrates qui réclament des mesures restrictives concernant l’immigration, a ainsi dû présenter la démission de son gouvernement, convoquant par la même occasion des élections anticipées, prévues pour mars 2015. Une secousse politique inhabituelle pour un pays stable et surtout rompu à l’art de la coalition et du compromis.

Cette succession d’événements isolés, mais fondamentalement semblables, augure de prochains mois, voire années, d’un combat politique acharné entre les partis traditionnels européens souvent en panne d’inspiration et de solution, et des formations au discours agressif se nourrissant du ressentiment croissant du peuple.

Outre d’éventuelles et de plus en plus plausibles victoires nationales, la possibilité d’un regroupement de tous ces partis sous un même étendard européen apparait comme de moins en moins irréaliste. Des divergences profondes les séparent indéniablement, mais les thèmes de l’immigration et de l’euroscepticisme semblent incroyablement fédérateurs. Ils ont d’ailleurs d’ores et déjà trouvé un cheval de bataille commun en déposant conjointement une motion de censure contre Jean-Claude Juncker, accusé d’avoir favorisé des pratiques d’optimisation fiscale lorsqu’il était Premier ministre du Luxembourg. Pour l’occasion, Nigel Farage a ferraillé avec Marine Le Pen. Il l’avait jugée infréquentable quelques mois plus tôt. Les lignes européennes bougent vite.