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En Europe, le secteur de la culture se réorganise face au Covid-19

Actualité 20.05.2020 Agnès Faure

Des salles de théâtre vides, des musées fermés, des événements culturels annulés, et des artistes en situation de précarité économique. L’impact de la crise sanitaire mondiale liée au Covid-19 et des mesures de confinement de la population qui ont suivi se ressent particulièrement sur le secteur culturel. Pour continuer de faire vivre la culture en Europe, Etats membres et institutions européennes ont adopté un certain nombre de mesures d’urgences, et réfléchissent conjointement à une sortie de crise.

Les théâtres font partie des premiers lieux touchés par les mesures de restriction sociales mises en place en Europe depuis le mois de mars 2020

Les théâtres font partie des premiers lieux touchés par les mesures de restriction sociales mises en place en Europe depuis le mois de mars 2020 - Crédits : Gizmo / iStock

Le secteur culturel face à la crise 

Distanciation sociale oblige, la fermeture des institutions culturelles entraîne une chute importante de leurs revenus. Les musées européens accusent ainsi une baisse moyenne de 80% de leurs recettes, rapporte le réseau d'organisation des musées européens (NEMO) ; et les pertes s'élèvent au total à plusieurs centaines de milliers d’euros par semaine. Les dernières données de l’OCDE indiquent une diminution globale des dépenses culturelles des ménages en Europe, observant une baisse de 7% en Allemagne de 6% en France ou encore de 5% en Italie, depuis la mise en place des mesures de confinement. Dans un briefing du Parlement européen, la commission de la Culture et de l’Éducation avertit qu’avec la baisse des revenus d’une partie des ménages, "les dépenses culturelles risquent de ne pas être une priorité pour les consommateurs".

En parallèle, plusieurs artistes (acteurs, chanteurs, musiciens…) et institutions culturelles (théâtres, musées, salles de concerts ou d’expositions) ont mis en ligne une partie de leurs productions, actuelles ou passées, afin d’assurer une continuité culturelle pendant le confinement. Cela pose néanmoins plusieurs questions sur ces nouveaux modes de consommation des produits culturels. Après avoir mis à disposition leur travail gratuitement sur internet, les artistes seront-ils en mesure de monétiser à nouveau leur travail lorsque la situation reviendra normale ? Cette situation menace les emplois des plus de 7 millions d'artistes, créateurs et professionnels du milieu culturel européen, dont la date de reprise d'activité est encore inconnue. 

La culture dans l'Union européenne

La réponse des Etats

Une situation critique, qui a poussé la plupart des gouvernements européens à prendre des mesures pour préserver la vie culturelle de leurs sociétés et soutenir les emplois et les entreprises du secteur. En Bulgarie, le ministère de la Culture prévoit de lancer une série de concours afin d’encourager la lecture, financer les réseaux des bibliothèques bulgares, mais aussi de soutenir les auteurs et les éditeurs. Le coût de l’opération est estimé à 1 million d’euros. Au Danemark, plusieurs fournisseurs de radio ont décidé, en accord avec le ministère de la Culture de diffuser davantage de musique danoise sur leurs ondes, pour promouvoir les artistes nationaux et atténuer l’impact de la crise sur le secteur musical. En Irlande, un programme développé par le Conseil des arts, l’Artist Covid-19 Fund, prévoit une subvention allant jusqu’à 3 000 euros par artiste (sur une enveloppe de 1 million d’euros) pour encourager la création de nouveaux contenus par les artistes irlandais et basés en Irlande.

En France, après la mise en œuvre de mesure d’urgence en faveur de la culture dans le cadre d’un plan de soutien global d’un montant de 110 milliards d’euros dès les premiers jours de la crise, qui a notamment permis d’attribuer une dotation de 50 millions d'euros au Centre national de la musique pour soutenir l’ensemble de la filière musicale ou la création d’un fonds pour le spectacle vivant, le gouvernement élabore maintenant un plan global visant à accompagner la reprise du secteur. Ce plan accompagne la réouverture des lieux de culture comme les librairies, les disquaires, les bibliothèques, les galeries d’art ou certains musées qui reçoivent un public local. Il vise également des mesures concrètes, comme la mise en place d'un fonds de garantie pour les tournages de productions cinématographiques et audiovisuelles. Un plan de commandes publiques doit être lancé dans chacun des domaines culturels. Pour le ministre de la Culture Franck Riester, ce plan a pour ambition à la fois de "protéger économiquement et socialement les artistes, mais aussi leur donner la possibilité de s’exprimer". 

Les données de la commission de la Culture et de l’Education du Parlement européen révèlent que "presque tous les États membres ont mis ou prévoient de mettre en place des mesures spécifiques pour faire face aux difficultés rencontrées par le secteur culturel et les artistes". Ces mesures permettent de compléter les mesures générales de soutien aux PME, comme le report du paiement des impôts et des cotisations sociales qui peuvent s’appliquer aux entreprises du secteur culturel. 

De nombreux pays prévoient une suspension du paiement des loyers et des charges des instituts culturels. C’est le cas en France où le gouvernement prévoit le remboursement anticipé de certains crédits d’impôts, le report du paiement des loyers et charges, aux Pays-Bas (pour les instituts culturels dont le bâtiment appartient au gouvernement) ou encore en Autriche où le fond d’assurance sociale des artistes a été augmenté de 5 millions d’euros avec la crise afin de couvrir, au moins partiellement, les frais de location engagés. Le montant des aides peut aller jusqu’à 6 000 euros par demandeur sur une durée maximale de 3 mois. On retrouve des mesures similaires en Allemagne où le gouvernement fédéral prévoit également une aide financière pour couvrir, au moins partiellement, les frais de location de salles et des différents studios d’exploitation. En Italie, deux fonds d’urgence d’un montant global de 130 millions d’euros pour l’année 2020 ont été adoptés afin de venir en aide aux artistes touchés par les fermetures de salles et l’annulation de leurs activités. 

En Irlande, en Pologne, en France et au Luxembourg, des prestations de sécurité sociale sont versées aux artistes indépendants. En Italie, une allocation de 600 euros par mois était proposée en mars pour les autoentrepreneurs dans le milieu culturel. La Bulgarie et les Pays-Bas allouent des subventions salariales pour assurer un revenu minimum aux artistes. En France, les droits des artistes et techniciens intermittents du spectacle, qui ont été sanctuarisés pendant trois mois, seront prolongés d’une année, soit jusqu’à fin août 2021. Cette mesure pourrait mobiliser "plusieurs centaines de millions d’euros".

Soutien européen

La politique culturelle n’étant qu’une compétence d’appui de l’Union européenne, l’action des institutions dans le domaine culturel reste limitée. Les ministres de la Culture estiment par ailleurs que l’Union européenne doit être là pour "accompagner les Etats membres" pour "appuyer leur plan de relance", pour soutenir le secteur culturel européen et continuer à soutenir leur action en faveur d’un cadre adapté et à la promotion d’un modèle européen de régulation du numérique.

Pour accompagner les Etats et veiller à ce que la crise n’affecte pas la qualité de l’offre culturelle européenne, les institutions mettent différents outils à leur disposition, en réaction immédiate à la crise. Dès le 19 mars, le vice-président de la Commission européenne Valdis Dombrovskis a annoncé une série de priorités de la Commission pour atténuer l’impact des mesures de distanciation sociale. Parmi les outils disponibles, le Fonds social européen permet de soutenir les travailleurs indépendants, incluant ainsi ceux du milieu culturel. La Slovaquie y a notamment recours. La Commission européenne a également proposé le 2 avril un mécanisme temporaire de réassurance chômage (SURE) pour atténuer l’impact du chômage partiel. 

Pour soutenir les plans de relance nationaux, y compris dans le domaine de la culture, la Commission européenne a très tôt décidé de la suspension de l’application des règles régissant les aides d’Etat. La flexibilité de leur application permet ainsi aux Etats de venir en aide aux secteurs économiques les plus durement touchés par la crise en matière d’emploi. 

Le 8 avril, les ministres européens de la Culture se sont réunis afin de dresser un état des lieux de la situation actuelle, et échanger sur les pratiques effectuées dans les différents Etats. A l’issue de cette réunion, ils ont demandé à ce que l’UE complète les mesures nationales prises, "dans une perspective pluriannuelle", notamment concernant le budget du programme "Europe créative". Pour le ministère français de la Culture, il s’agit d’un outil essentiel pour soutenir la production nationale en accompagnant la circulation des œuvres en Europe et promouvoir la diversité culturelle européenne. 

La diversité culturelle européenne en 3 minutes

Les ministres se sont réunis à nouveau le 19 mai pour préparer le déconfinement. Pour la France, l’enjeu était de s’assurer que le secteur culturel soit identifié au sein du plan de relance de la Commission, qui doit être présenté au Parlement européen le 27 mai. Dans leurs conclusions, les ministres ont ainsi souligné "la nécessité de proposer une approche européenne conjointe" pour répondre aux besoins du secteur et donner "un maximum de flexibilité à la réalisation du programme Creative Europe et à son avenir pour les sept prochaines années, en rapport à sa mise en œuvre et à son financement, particulièrement au vu des conditions d’équité".

Egalement présente à la réunion, Mariya Gabriel, la commissaire européenne en charge de la Culture, a souligné la nécessité de "construire de nouveaux instruments plus flexibles, résilients et mieux financés". D'autres  annonces avaient également été faites en ce sens par le commissaire Thierry Breton en ce qui concerne les industries culturelles et créatives. Cela passe aussi par le maintien des aides d’Etat ainsi que de la part du budget européen alloué au programme "Europe Créative". 

Les capitales européennes de la culture