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Elections en Bade-Wurtemberg : la percée verte

Actualité 29.03.2011

Ce n'était pas arrivé depuis 1953 dans le Land traditionnellement conservateur du Bade-Wurtemberg : suite à une défaite historique, le parti conservateur d'Angela Merkel se retrouve dans l'opposition. Pour Toute l'Europe, l'historien Etienne François revient sur les causes d'une défaite annoncée qui pourrait s'avérer lourde de conséquences pour la chancelière.

Une victoire historique pour les Verts

Avec 38% des voix, les chrétiens-démocrates se voient dans l'incapacité de former une coalition avec leurs partenaires traditionnels du FDP qui atteint péniblement les 5%. Les Verts, qui rassemblent 24,2% des voix, seront donc à la tête d'une coalition "vert-rouge" avec le SPD à 23,1%. C'est la première fois dans l'histoire du pays qu'un Land sera dirigé par un ministre-président Vert, Winfried Kretschmann. Pour Etienne François, deux facteurs expliquent ce résultat : "une raison structurelle : l'argumentaire des Verts, c'est à dire la défense de l'écologie et la méfiance vis-à-vis de l'utilisation de techniques incontrôlées reçoit dans l'opinion publique allemande un accueil de plus en plus favorable. Le parti est parfaitement établi et reconnu à l'intérieur du système politique, et pratiquement tous les autres partis reprennent à des degrés divers les thématiques qui ont été mises en avant d'abord par les Verts".

 Spécialiste de l'Allemagne, Etienne François est Professeur d’histoire émérite à l’Université Paris-I Panthéon-Sorbonne et à l’Université Libre de Berlin.


Mais il ne faut pas pour autant sous-estimer le poids des problématiques locales, à commencer par "le débat qui a mobilisé énormément de monde autour de la reconstruction de la gare de Stuttgart [la capitale du Land] et la transformation du réseau ferré. L'objet de ce projet baptisé Stuttgart 21 est de supprimer la gare en cul-de-sac pour la remplacer par une gare souterraine, qui permettrait par exemple de relier directement Paris à Munich sans faire un arrêt trop long. Ce projet lancé il y a des années a été élaboré par des techniciens avec l'accord de toutes les autorités concernées mais a été perçu comme la caricature des décisions irresponsables prises par des structures coupées de la base".

La défaite d'Angela Merkel ?

La CDU se retrouve dans une situation délicate, car même si elle ne perd que cinq points par rapport au dernier scrutin, elle subit de plein fouet le résultat catastrophique de son allié libéral. Le FDP est en effet "le petit allié qui permet à Merkel d'être au pouvoir", explique Etienne François. "C'est lui qui a eu les pertes les plus sensibles. Il est à peine représenté à Stuttgart alors que c'est la région d'où le parti est originaire. En Rhénanie-Palatinat [où des élections ont également eu lieu ce week-end] il a été carrément exclu du Parlement régional [en n'atteignant pas la barre des 5% obligatoires]. C'est un désaveu cinglant pour le parti libéral dont le chef et ministre des Affaires étrangère Guido Westerwelle n'apparait pas comme un homme d'Etat sérieux".

Pour beaucoup, y compris dans son propre camp, la CDU d'Angela Merkel paie aussi le prix de récentes erreurs politiques. C'est l'avis de la CSU, pendant bavarois de la CDU, qui l'accuse d'avoir fait fuir les électeurs. Abstention sur l'intervention en Libye, valse-hésitation sur l'Europe… autant d'éléments qui ont peut-être fait basculer le scrutin. Mais c'est le revirement de la chancelière sur le nucléaire qui a probablement été le plus lourd de conséquences : "le ministre-président [du Bade-Wurtemberg] Mappus a perdu les élections, or il était l'un des partisans les plus farouches du choix d'Angela Merkel de revenir sur la sortie progressive du nucléaire décidée sous la majorité  SPD/Verts", explique le chercheur.

Région riche et peuplée, le Bade-Wurtemberg est considéré comme un Land "test". L'élection de ce week-end était la troisième d'une année électorale marathon dont la chancelière sortira probablement fragilisée.
En février, sa formation politique avait déjà essuyé un revers lors des élections dans la ville-Etat de Hamburg.


"Mappus était l'un des avocats les plus nets de cette relance nucléaire, qu'il justifiait entre autres par la faible pollution générée par l'énergie nucléaire et les importants besoins énergétiques du pays. Or c'est à peine quelques mois après que la décision ait été prise, avec le soutien très fort du Bade-Wurtemberg, que la catastrophe au Japon eu lieu. Elle est vécue ici en Allemagne comme si toutes les centrales atomiques étaient à la limite de l'explosion. Le danger nucléaire est la première chose dont on parle, bien plus que des victimes. L'opinion publique considère que ça la touche très directement, ce qui a amplifié la côte des Verts, parti fondé sur deux bases : le pacifisme et l'utilisation de l'atome". Le Bade-Wurtemberg compte quatre des dix-sept centrales nucléaires du pays, et certains comme l'eurodéputé Daniel Cohn-Bendit parlent d'un "effet Fukushima" lors de ce vote.

Des conséquences nationales

A moyen terme, cette défaite pourrait entraîner un bouleversement sur la scène politique nationale, où les chrétiens-démocrates fragilisés voient leur allié indispensable perdre une grande partie de sa crédibilité. Pour Etienne François, il n'est pas à exclure "qu'il y ait à l'intérieur du parti libéral des changements en profondeur, et je ne parierais pas sur la longévité politique de Guido Westerwelle. Les libéraux doivent maintenant trouver un profil qui leur redonne de la crédibilité s'ils ne veulent pas disparaître complètement de la scène actuelle comme parti, ce qui est possible à moyen terme".

Le fait marquant est donc la percée des Verts, regardée avec beaucoup d'intérêt en France où Europe Ecologie-Les Verts a réalisé de bons scores lors des élections cantonales du week-end dernier. Faut-il pour autant s'attendre à des phénomènes similaires à l'Allemagne, où les Verts sont devenus le troisième parti "qui compte" ? C'est l'avis d'Etienne François, qui met en avant "l'accentuation prévisible des exigences en matière de sécurité nucléaire. Comme en Allemagne, le mouvement - même s'il est moins structuré politiquement - se trouve justifié par ce qui se passe au Japon, et cela aura des conséquences électorales automatiques".