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Elections britanniques 2015 : le logement au cœur de la bataille de Londres

Actualité 07.05.2015

Evidemment, Londres ne se résume pas aux gratte-ciels de la City, aux immeubles plus que cossus de Belgravia et aux grands magasins d’Oxford Street. Londres c’est aussi des quartiers extrêmement défavorisés, incroyablement éloignés du centre actif et une multitude de communautés qui cohabitent. Un peu à la croisée des chemins : la circonscription de Brentford et Isleworth : 130 000 habitants, en zone 3, à l’ouest de la ville, sur la route de l’aéroport d’Heathrow. Un savant mélange de banlieues pour classes moyennes supérieures et de quartiers nettement plus pauvres où conservateurs et travaillistes ne parviennent pas à se départager. Toute l’Europe s’est rendu dans ce siège clé des élections générales 2015. Reportage.

QG de campagne du Parti conservateur dans la circonscription de Brentford et Isleworth

La forte croissance britannique n’est pas visible partout

En 2010, à Brentford et Isleworth, bastion travailliste longtemps incontesté, la victoire des conservateurs fut courte, mais symbolique. Cinq ans plus tard, la donne a changé et les Tories pourraient bien déjà reperdre leur gain. La faute probablement à la politique d’austérité instaurée par le gouvernement de coalition dirigé par le Tory David Cameron.

Ruth Cadbury

Ruth Cadbury, candidate du Labour à Brentford et Isleworth

"C’est un quartier dans lequel les habitants ont souffert au cours des cinq dernières années", explique ainsi Ruth Cadbury, la candidate travailliste pour cette circonscription. "Particulièrement les personnes aux faibles revenus". Dans ce district hétérogène de l’ouest londonien, finalement assez typique de la capitale britannique, les préoccupations des électeurs sont logiquement terre à terre. Au premier rang desquelles : le logement, dont le coût ne cesse d’augmenter. Presque toutes les catégories sociales sont concernées, y compris les classes moyennes supérieures présentes dans le quartier de Chiswick, le plus proche du centre de Londres à Brentford et Isleworth.

Comme dans la plupart des grandes villes britanniques, les électeurs londoniens votent majoritairement pour le Parti travailliste. Toutefois, c’est le conservateur Boris Johnson qui est maire de la capitale depuis 2008.  

"Il y a de très nombreuses familles dans lesquelles les enfants n’ont aucune chance de pouvoir acquérir leur propre logement", explique Ruth Cadbury. "Les familles nombreuses qui vivent dans des deux-pièces ne sont pas rares. Les immeubles dans le quartier de Hounslow [le plus pauvre de la circonscription] sont surpeuplés", continue ainsi la candidate du Labour. Et la réduction des prestations sociales décidée par le gouvernement de David Cameron n’a naturellement rien arrangé. Au contraire, certains foyers, incapables de payer leur loyer, ont même été expulsés.

La question du logement, Robert Oulds, directeur de campagne du Parti conservateur à Brentford et Isleworth, n’en parle pas. Egalement conseiller local, ce dernier met en avant le bilan économique positif du gouvernement sortant et la réduction du chômage, qui a également concerné cette circonscription. "Ici, à Brentford et Isleworth, l’économie va plutôt bien, le chômage a baissé", nous indique-t-il. Pour lui, l’enjeu principal est un autre élément de la vie quotidienne des habitants : "la proximité de l’aéroport d’Heathrow et la pollution sonore qui l’accompagne".

Robert Oulds

Robert Oulds, conseiller local conservateur, directeur de campagne à Brentford et Isleworth

Préoccupations locales contre enjeux nationaux

De l’avis général sur le terrain, les enjeux locaux l’emporteraient largement sur les questions nationales et, à plus forte raison encore, internationales. L’Europe et la promesse de David Cameron d’organiser un référendum sur la place du pays dans l’UE apparaissent ainsi comme un enjeu mineur. Surtout qu’à Londres, terre multiculturelle s’il en est, les thèses europhobes et anti-immigration du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) ne prennent pratiquement pas.

Robert Oulds, pourtant lui-même très sensible au dossier européen et ouvertement favorable à un 'Brexit', confirme ce phénomène. "L’Europe est un facteur de choix pour les électeurs, mais pour les sièges londoniens, cette question n’est pas primordiale. D’autant que les Londoniens sont plutôt moins eurosceptiques qu’ailleurs dans le pays, même si la plupart sont favorables à l’organisation d’un référendum".

Du côté de Ruth Cadbury, le son de cloche est le même. La question européenne n’est pas prioritaire, "à part peut-être pour les entreprises qui ont besoin de l’Europe pour leurs affaires". Ou pour les travailleurs les plus pauvres "qui ont l’impression que l’immigration leur a été désavantageuse".

Toutefois, bien que les candidats aient tendance à mettre en avant les thématiques propres à leur circonscription, "les électeurs votent avant tout pour des questions nationales", tempère Rainbow Murray, professeur associé à l’Université de Londres. Ainsi, les dysfonctionnements du système de santé, le National Health Service, constituent par exemple un "enjeu critique" pour beaucoup de citoyens.

Action militante intense dans les circonscriptions indécises

QG de campagne du Parti travailliste à Brentford et Isleworth

QG de campagne du Parti travailliste à Brentford et Isleworth

D’ici à 22h ce soir, les militants des deux partis vont continuer à labourer la circonscription, à frapper aux portes, à rencontrer les électeurs, et à s’assurer qu’ils iront voter. Le contact est extrêmement simple et direct. Les bénévoles sont nombreux, plusieurs centaines de chaque côté. Ils viennent parfois de circonscriptions voisines où la messe est déjà entendue. "Environ 200-250 personnes ont participé à la campagne du Labour à Brentford et Isleworth, et de nouveaux militants viennent nous rejoindre tous les jours", assure Ruth Cadbury. "La campagne a été très positive : les habitants en ont assez du gouvernement conservateur et attendent le changement".

Au Royaume-Uni, les antennes locales des formations politiques ont les mains libres pour diriger la campagne comme ils l’entendent. Les grands partis ne s’occupent en réalité que de la coordination globale et la communication auprès des grands médias. Mais ce sont "les bureaux locaux [qui] font tout ce qui est possible sur le terrain pour gagner des votes", explique Robert Oulds. Et le Premier ministre sortant n’échappe pas à la règle. S’il a largement sillonné le pays, visitant plus de 70 circonscriptions, David Cameron a tenu des permanences "pour que ses électeurs puissent avoir la possibilité de lui parler ou de partager tous les sujets qui les concernent".

D’ailleurs ce soir, aucune réunion particulière dans les quartiers-généraux de campagne n’est prévue. D’abord parce que les résultats n’arriveront certainement qu’au bout de la nuit. Et ensuite parce que ces législatives sont aussi des élections locales.