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Elections allemandes : les 4 défis économiques du prochain gouvernement

Actualité 18.09.2017 Marc Weltmann

Malgré le cas spectaculaire d’Air Berlin, la seconde compagnie aérienne du pays qui poursuit ses activités grâce à un prêt public en attendant un repreneur, le niveau des défaillances d’entreprises est en baisse pour la 7ème année consécutive et les indicateurs économiques du pays sont tous bien orientés. Pour autant, dans un contexte économique aussi favorable, les attentes du monde économique sont fortes vis-à-vis du prochain gouvernement issu des élections fédérales du 24 septembre.

Avion de la compagnie allemande Air Berlin

Avion de la compagnie allemande Air Berlin - Crédits : Andrew W. Sieber

L’environnement économique propice dont profitent les entreprises allemandes est bien connu. Le pays bénéficie d’une culture de l’innovation et de la recherche, d’un hinterland industrieux en Europe centrale, d’une forte proportion d’entreprises de taille intermédiaire, d’un Etat de droit stable et d’un excellent système de formation professionnelle. De plus, une stratégie nationale cohérente à l’aube de la 4ème révolution industrielle mobilise les énergies pour tirer le plus grand parti de la numérisation qui, après la mécanisation, l’électrification puis l’automatisation, concerne tous les secteurs économiques et même l’ensemble de la société. Pour rester dans le peloton de tête des pays développés, l’Allemagne a bien compris que la réussite du plan "Industrie 4.0", dévoilé en 2013, passera par une adhésion plus large du grand public pour surmonter les technophobies et inciter la population à se former aux outils numériques.

Pour les entreprises, le futur gouvernement fédéral qui selon toute vraisemblance sera de coalition, devra développer les forces, mais aussi corriger vigoureusement les faiblesses du pays. La grande crainte du monde économique est le piège du confort. Au moment où le plein emploi est presque atteint, où les comptes publics sont équilibrés et la croissance installée, la préparation de l’avenir n’est pas un thème de campagne électorale et la narcose collective menace le pays. Les entrepreneurs en ont conscience et espèrent un engagement volontariste du futur gouvernement dans quatre domaines cruciaux : les infrastructures, le monde du travail, l’énergie et le commerce international.

Infrastructures : remédier au mal-investissement

Les entreprises sont déçues par la double négligence des pouvoirs publics fédéraux et régionaux en matière d’investissements publics : des lacunes criantes et, dans le même temps, des gaspillages incroyables.

Actuellement, à titre d’exemples, des ponts autoroutiers sont fermés aux poids-lourds et l’axe ferroviaire majeur Bâle-Karlsruhe est coupé suite à l’effondrement d’un tunnel en construction qu’il faut combler en urgence pour rétablir le trafic sur une ligne capitale pour le transport des passagers comme du fret. Dans un tel contexte, les programmes électoraux abordent trop timidement des sujets tels que la qualité des routes et ponts, le développement des réseaux à haut débit et la mise à niveau des infrastructures ferroviaires. 

L’échec récent de la majorité sortante (qui était composée du centre-gauche et des verts) lors du scrutin régional en Rhénanie-du-Nord-Westphalie attribué, entre autres, à la mauvaise gestion du réseau routier et aux conséquences économiques et sociales de la congestion chronique des autoroutes de la Ruhr, a mis le dossier des investissements sur le haut de la pile.

Pour les entreprises allemandes, le sujet n’est pas celui du sous-investissement public, mais bien celui du mal-investissement. Les milieux économiques constatent que les ressources publiques sont souvent très mal employées et bien des grands projets publics mériteraient le label "Failed in Germany" ("a échoué en Allemagne").

Les retards et dépassements de budget de la Philharmonie de Hambourg, de la future gare de Stuttgart ou du e-dossier de santé n’atteignent pas la célébrité du projet du nouvel aéroport de Berlin qui concentre blâmes et moqueries. Le code de cet aéroport, "BER", est connu de tous dans le pays. En 2011, lors de l’inauguration programmée après cinq ans de travaux, seule la gare ferroviaire a pu être ouverte ! Les premiers passagers de l’aéroport pourront être accueillis au plus tôt en 2019, si le chantier ne connaît pas de nouveaux retards.

Le 24 septembre 2017, en plus des élections fédérales, les Berlinois doivent également décider dans le cadre d’un referendum local si l’aéroport historique de Tegel ("TXL") bénéficiera d’une prolongation de son autorisation d’exploitation. En effet, si "BER" a été conçu pour accueillir 27 millions de voyageurs par an, les deux aéroports qu’il est censé remplacer ont reçu… 33 millions de passagers en 2016.

La capacité du secteur public à gérer les grands projets est donc ouvertement remise en question. La société publique en charge du projet "BER" a fait le choix absurde de ne pas recourir à un entrepreneur général sans avoir la compétence pour piloter les innombrables corps de métier nécessaires. Les dernières estimations du prix s’élèvent à 6,5 milliards d’euros, soit le triple des 2,2 milliards initialement prévus. Les retards successifs ont contribué à la chute d’Air Berlin, qui avait prévu de faire de "BER" sa principale plate-forme.

Ajuster le code du travail

La principale préoccupation des entrepreneurs allemands est le manque de personnel qualifié. La pénurie frappe la quasi-totalité des entreprises et plus d’un million d’emplois sont à pourvoir immédiatement. Un effort rapide et massif de formation professionnelle des chômeurs et des demandeurs d’asile est attendu d’urgence.

Le taux particulièrement élevé de prélèvements obligatoires comparativement aux autres pays de l’OCDE demeure un sujet crucial. Une réduction significative du taux des cotisations sociales et de l’impôt sur le revenu (prélevé à la source) est espérée pour améliorer le revenu net des salariés.

Les entreprises attendent aussi la disparition de certaines dispositions du code du travail qui empêchent l’actualisation des conventions collective sur le temps de travail. Dans le cadre de politiques de fidélisation du personnel, de plus en plus d’entreprises négocient la fin des journées continues et du travail posté et souhaitent proposer des horaires individualisés, y compris dans les industries manufacturières, maintenant que la numérisation des ateliers permet de remplacer les lignes de fabrication par une organisation plus souple des usines. Cela demanderait, par exemple, de mesurer les amplitudes de travail et de repos sur la semaine et plus la journée.

De même, le travail à distance et le travail en soirée après une interruption en fin d’après-midi, plébiscités par les jeunes parents, se heurtent à des dispositions légales que le futur Parlement pourrait assouplir.

De son côté, le monde des entreprises sait qu’il sera nécessaire de faire, pour les personnes les moins qualifiées et durablement éloignées du monde du travail, un effort similaire à celui qui a été consenti au profit des seniors et des jeunes afin d’insérer l’intégralité de la population active dans le monde du travail. Les 960 millions d’heures supplémentaires effectuées en 2016 (source syndicale) illustrent la pression ressentie par les salariés eux aussi impatients de voir diminuer le stock d’emplois vacants.

Centrale nucléaire de Brokdorf (Schleswig-Holstein)

Assurer l'approvisionnement énergétique

Le consensus entre les trois partis (chrétiens-démocrates, chrétiens-sociaux et sociaux-démocrates) de la grande coalition au pouvoir depuis 2013 et les verts sur la sortie du nucléaire a enterré le débat public sur la transition énergétique. Grâce à une politique de prix de rachat généreux, le parc éolien et photovoltaïque a été développé à marche forcée. Les tarifs élevés de l’électricité sont depuis longtemps contestés par les petites entreprises qui ne bénéficient pas de la taxation préférentielle accordée aux gros consommateurs. Les entreprises attendent donc que les coûts de la transition énergétique soient davantage supportés par le budget fédéral et moins par les consommateurs. A ceci s’ajoute à présent une inquiétude quant aux conséquences sur la sécurité de l’approvisionnement électrique de la fermeture programmée d’ici 2022 des huit derniers réacteurs nucléaires en service.

En effet, la construction des lignes à haute tension destinées à relier le Nord producteur au Sud consommateur n’avance pas au rythme prévu et les opérateurs en charge de l’équilibre des réseaux font état de difficultés croissantes pour distribuer l’électricité renouvelable produite de façon intermittente par d’innombrables sites. La peur des délestages se répand dans le Sud du pays, de plus en plus dépendant de la solidarité des Länder septentrionaux et des pays voisins.

L’affaire des taux d’émissions polluantes des automobiles, qui pourrait conduire certaines municipalités à interdire les centres-villes aux automobiles équipées de moteurs diesel, a en outre mis en évidence l’impossibilité d’une croissance rapide du parc de véhicules électriques dans un pays dépendant du charbon et du lignite pour compléter une production d’électricité fondée sur le renouvelable.

Echanges internationaux : protéger les exportations

La restriction de la liberté des échanges est le plus grave sujet d’inquiétude pour les entreprises allemandes en cette période pré-électorale. L’attitude des Etats-Unis, le Brexit, la dégradation des relations politiques et économiques avec la Turquie, l’enlisement des négociations de nouveaux accords de libre-échange par l’Union européenne, l’emploi répété de sanctions commerciales internationales forment un tout extrêmement défavorable à une économie largement tournée vers l’exportation. Les entreprises espèrent aussi que le futur gouvernement aura la volonté de contraindre l’UE à ne plus consacrer 40% de ses ressources à la politique agricole mais à soutenir davantage les secteurs en devenir.

La question de l’euro fort n’est également pas oubliée, mais les entreprises savent que, historiquement, c’est bien la monnaie forte qui a incité l'innovation et l'amélioration de la qualité des produits, défendant au passage l’avantage compétitif des entreprises allemandes. La fin attendue des taux anormalement bas et le retour espéré à une politique de taux d’intérêts positifs par la BCE comptent plus qu’un avantage de court terme et la baisse de l’euro n’est pas une revendication des industries.

Outre ces quatre grands dossiers, les entreprises attendent aussi avec impatience de bénéficier des projets de réduction du niveau global de prélèvements publics et d’une fiscalité plus favorable aux investissements et à la recherche. Le sujet de la fiscalité des transmissions d’entreprise est aussi un enjeu considérable des années à venir dans la mesure où une génération complète d’entrepreneurs se prépare à passer la main.

 

Par Marc Weltmann, chef d’entreprise à Sarrebruck (Allemagne), ancien commissaire des armées et auditeur du Cycle des hautes études européennes de l'ENA