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Dominique Reynié : "Face à la mondialisation, la réponse que les Européens attendent ne vient pas"

Actualité 11.04.2007

Dominique Reynié - DRDominique Reynié est professeur de science politique à l’Institut d’études politiques de Paris.

Ses travaux portent sur les transformations du pouvoir politique, l'opinion publique, les mouvements électoraux en France et en Europe. Il anime un blog sur lequel il analyse les manifestations de l'opinion européenne.

 

Deux ans après le vif débat sur le Traité constitutionnel européen, on a l’impression que la question européenne a été reléguée au rang des questions secondaires de la campagne présidentielle. Ce revirement vous surprend-il, et vous paraît-il significatif du moment ?

On se souvient que pendant la campagne référendaire, dans les partis qui appelaient à voter "oui" et dans ceux là seulement, il y avait de la dissidence. Au Parti socialiste, bien sûr, mais aussi au sein de l’UMP et de l’UDF. Mais il se trouve que Nicolas Sarkozy, Ségolène Royal et François Bayrou ont tous défendu le "oui". Ils rencontrent donc certaines difficultés à l’égard de leurs propres troupes.

Ces trois candidats ont aussi des difficultés à l’égard de l’électorat puisque les Français ont voté "non" le 29 mai 2005. Nous avons donc trois présidentiables qui ont été, au fond, défaits par les Français il y a moins de deux ans, et qui aujourd’hui demandent leurs suffrages. La situation est extrêmement paradoxale et, à la limite, intenable.

Il y a une autre explication possible, un peu plus favorable à l’idée européenne. Les Français ont dit "non" le 29 mai 2005, mais ils ne se font pas beaucoup d’illusion sur la possibilité qu’a leur pays de rebâtir à lui seul une Europe plus satisfaisante. A quoi sert de nous chamailler entre nous sur ce que nous ferions si tel ou tel était élu président puisque, de toute façon, cette élection ne va donner qu’une voix à l’un des 27 membres ?

Cela voudrait donc dire que, revenus de l’illusion d'un "plan B", certains opposants ou personnalités critiques de l’Union européenne, se rangeraient à la dure réalité de la négociation à 27 ?

Oui, sans pour autant regretter leur vote "non" : on ne peut pas regretter d’avoir remporté une bataille. Mais après la victoire, tout s’est passé comme annoncé : il n’y a pas de plan B, en effet, et il faut bien essayer de faire fonctionner un peu mieux l'Europe. Cela suppose un accord à 27, d’autant plus compliqué que ce sont les Français qui ont dit "non".

Il y a eu un mouvement de souveraineté populaire, peut être même de souveraineté nationale le 29 mai 2005. Mais maintenant on entre à nouveau dans l'épreuve de réalité.


 

Pourtant, le discours de certains candidats laisse entendre que l’on pourrait changer les choses, notamment en ce qui concerne les statuts de la Banque centrale européenne...

Ceux qui parlent de changer les statuts de la BCE savent très bien que ce n’est pas possible, en tout cas sans tout remettre à plat. Mais je dirais que l’aspect technique, le caractère non faisable n’a pas beaucoup d’importance. Tout cela, ce sont des façons, au fond, de se réinscrire dans la veine "noniste".

J’émettrais l’hypothèse que cela participe de la tradition des promesses électorales, de la rhétorique de campagne : on n’y croit pas du tout, mais on a envie de l’entendre parce que cela montre que l’on a réussi à contraindre "ces gens là" à dire ce que nous pensons, même si ce n’est pas toujours réaliste, ni raisonnable. C’est dans ce mécanisme qui contraint les élites à adopter un point de vue différent, supposé plus proche de l’opinion que se joue une forme d’arraisonnement des élites. C’est en acceptant de se faire tordre le bras que l’on devient présidentiable.

L’Europe est donc utilisée par les candidats – en particulier par le candidat de l’UMP et la candidate du Parti socialiste – pour montrer qu'ils font amende honorable.

 

 

Un débat sur l’identité nationale et la nation a fait irruption dans la campagne. Cela vous paraît-il significatif de l’état d’esprit des Français aujourd’hui, et peut-on rapprocher ce moment de mouvements analogues dans d’autres Etats européens ?  

Il y a, dans beaucoup de pays européens, une réaffirmation d’une forme de nationalisme qui ne se manifeste pas simplement sous les formes très marginales, presque toujours présentes dans les démocraties européennes, de l’extrême droite nationaliste ou des petits courants souverainistes irréductibles.

Ce que j’observe depuis le début des années 2000 est, je crois, assez largement lié à la mondialisation et au fait que "l’Europe familière" – l’Europe des 6, puis des 9, des 12, des 15 – est devenue autre chose à 27. Dans chaque pays se déclenchent des formes de rétraction nationaliste, comme si on était déçu de voir que cette Europe familière est devenue une grande réunion de famille dont on ne reconnaît plus tous les membres.

Le carburant de ces manifestations, c’est l’idée que cette Europe s’étend au moment même où l’on se mondialise, alors que l’on attendait plutôt une Europe familière, protectrice. Et puisque cette Europe est moins sûre, on revient sur l’Etat, on revient sur la nation.

Il y a aussi des phénomènes qui ont beaucoup marqué l’esprit des Européens. Après le 11 septembre 2001, pas simplement aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, il y a un courant d’opinion qui manifeste une grande préoccupation pour la sécurité, qui associe le terrorisme à l’immigration et à l’Islam.

Evidemment, des entrepreneurs en populisme sautent sur le marché et ne laissent pas passer cette aubaine. C’est le moment Pim Fortuyn aux Pays-Bas, qui n’est pas un moment d’extrême droite comme on a pu le dire, mais quelque chose de plus compliqué, fondé sur une crise de l’identité nationale néerlandaise et du modèle néerlandais de l’accueil. Ce phénomène a aussi porté le Vlaams Belang en Belgique et, bien sûr, le Front national en France. C’est aussi le cas dans les nouveaux entrants, en Slovaquie, en Pologne, par exemple, où la Ligue des Familles porte cette idée qu'il faut préserver l'identité nationale, non seulement de la mondialisation, mais aussi de l’Union européenne.

Le thème très répandu d’une Europe à laquelle on reproche, en tant qu’institution, d’uniformiser, d’écraser les coutumes, est aussi un symptôme de ce climat.

Ce qui me frappe, c’est que l’on a observé depuis la création de l’Union européenne, que les Européens pouvaient assez facilement se dire à la fois "nationaux" et "européens" : on combinait les deux assez facilement. Mais aujourd’hui, autre chose se fait jour : l’idée que l’identité nationale est menacée par la mondialisation et par l’Europe, et qu’il nous faut réactiver les frontières nationales.

C’est une chose de dire "sortez les drapeaux et chantez la Marseillaise" ; tous les pays le font et la France, comme l’Allemagne, l’a plutôt moins fait que les autres. C’en est une autre de dire "notre identité est menacée ou remise en cause par ceux qui viennent de l’extérieur" : c’est une façon de dire que la France est menacée par la mondialisation sous toutes ses formes, notamment l’immigration. C’est en gros le discours de la partie la plus rétractée de l’offre politique française.


 

Depuis quelque temps déjà, on sent les Français à la recherche d’une Europe "protectrice", notamment contre certains effets de la mondialisation. Vous semble-t-il que les institutions européennes, ou les candidats à l'élection présidentielle, cherchent ou parviennent à répondre à cette demande ?

Si les Français ont très peur de la mondialisation, les autres Européens aussi. C'est une peur qui s'est accrue depuis dix ans, dans un continent qui vieillit beaucoup. Il y a de bonnes raisons à cette crainte, tant il est vrai que la compétition économique se durcit.

Dans ce contexte, les Européens se tournent, assez logiquement, vers l'Union européenne. On le voit dans diverses études, dans lesquelles ils nous disent qu'il y a beaucoup plus à faire au niveau européen pour nous protéger de la mondialisation, notamment sur le plan économique, mais aussi dans la lutte contre les pandémies, le terrorisme, ou dans la régulation de l'immigration. C'est une idée de profond bon sens, consistant à prendre au sérieux la promesse européenne, qui dit en gros : "ensemble nous serons plus efficaces pour protéger les nations et les peuples d'Europe et contribuer à la prospérité".

Mais la réponse que les Européens attendent ne vient pas. C'est cet entredeux qui me paraît redoutable. Si les Européens ont le sentiment que, dans ce monde qui les inquiète tant, l'Europe ne donne pas de raisons de les rassurer, n'explique pas ce que l'on fait ensemble, quel est son sens ?  

Cette absence de réponse place les Européens dans la situation, somme toute raisonnable, de se retourner vers la nation. Elle appelle mécaniquement ce réveil des nationalismes, qui est toujours un réveil de l'étatisme. Mais tout le monde sent bien que l'Etat est de moins en moins efficace sur le plan économique, en dehors et à l'intérieur de ses frontières. Revenir à l'Etat, c'est donc un mécanisme régressif.

Les gouvernants européens d'aujourd'hui sont coupables devant l'histoire de ne pas prendre acte de cette demande d'Europe face à la mondialisation.


 

Mais on entend aussi dire que certaines des demandes qu'expriment les Français (sur les statuts et missions de la BCE, sur les politiques sociales, sur le besoin de protections douanières) sont assez spécifiques et ne ressemblent pas à celles de leurs voisins…

Les principaux candidats à l'élection présidentielle portent, il est vrai, des propositions qui font écho à une sensibilité "française" sur ce que devrait être la protection au niveau européen, et qui pourtant n'ont pas beaucoup de chance d'être acceptées par nos partenaires. Je crois que c'est ce que les électeurs veulent entendre : que les candidats prennent  en compte leurs préoccupations et essaient de les porter au niveau européen, sans vraiment se faire d'illusions sur la possibilité de succès.

Chaque pays européen exprime aujourd'hui sa préoccupation à l'égard de la mondialisation, chacun avec la culture politique qui lui est propre. Les dirigeants nationaux reprennent ces inquiétudes dans leur discours de politique intérieure, mais lorsqu'ils sont face à leurs homologues européens, s'ils veulent arriver à un accord, ils parlent autrement.

L'objectif actuel des candidats n'est pas de faire pression sur les autres gouvernements européen, mais de gagner les élections. Toute leur rhétorique est déterminée par cela.


 

Est-ce que l'élection présidentielle française n'est pas un moment propice pour susciter un débat plus large, véritablement européen, sur le devenir de l'UE, éventuellement sur la base de certaines propositions de nos candidats ?

On touche ici à l'une des grandes particularités de la construction européenne : c'est un système qui associe les Etats dans un rapport de stricte égalité. On ne peut pas dire en Europe qu'un pays est plus important qu'un autre. Cette idée que l'élection française serait un événement à l'échelle européenne, me gêne parce qu'elle laisse à penser que beaucoup de choses se jouent depuis la France. Après nous, les Belges voteront en juin, puis viendra le tour des Britanniques. Comme l'Union européenne ne rassemble que des démocraties pluralistes et compétitives, il y a toujours des élections.

 

Mais il se trouve que les Français ont voté "non" à la Constitution. N'ont-ils pas d'une certaine manière la responsabilité de relancer le débat, de mettre des propositions sur la table ?

Le candidat qui sera porté à la présidence aura défendu le "oui". Il ne sera donc pas très performant vis-à-vis des autres dirigeants européens, et il sera en décalage par rapport aux Français. Aujourd'hui, 18 pays ont accepté le Traité constitutionnel et d'autres s'apprêtent à le faire. Ce texte reste pour moi satisfaisant car, jusqu'à présent, on n'a pas été capable de produire un accord plus large. On va donc demander aux Français comment ils comptent s'aligner sur les autres Européens, moins sur le fond que dans la procédure.

D'ailleurs, les choses les plus saillantes sur l'Europe qu'on ait entendues durant cette campagne présidentielle, ce n'est pas les traditionnelles attaques contre la BCE et l'euro fort, ni même l'inévitable "pacte social", mais plutôt des prises de position sur le mode de ratification du futur traité : référendum ou voie parlementaire ?

Pour en revenir à votre question de départ, je ne crois pas que les Européens, sauf peut-être les plus avertis, se passionnent pour les élections françaises. L'Europe ne retient pas son souffle. Le passage de Tony Blair – qui était quoi qu'on en dise le Premier ministre britannique le plus proeuropéen – à  Gordon Brown, n'est pas moins important pour l'avenir de l'UE.

C'est là un défaut du système : il y a tout le temps des élections nationales, ce qui complique les choses au niveau européen. Si on doit attendre les élections nationales pour savoir avec qui négocier, et quoi négocier, les périodes où l'horizon est stable se réduisent à mesure que l'Europe s'élargit. C'est pour cela que je suis favorable à l'idée d'organiser des consultations européennes, non pas pour désigner nos gouvernants, mais sur des questions symboliques, sur des valeurs communes.