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Dominique Auverlot : "L'Europe a retrouvé son leadership à Durban"

Actualité 16.12.2011

Les conclusions du Sommet de Durban sur le changement climatique ont entraîné leur lot d'amertume : accord à minima pour les uns, omission de nombreux sujets pour les autres, coup d'arrêt du protocole de Kyoto selon les derniers... A l'encontre de ce sentiment généralisé, le chef du département Développement durable au Centre d'analyse stratégique, Dominique Auverlot, donne des raisons d'être optimiste. Interview. 

Touteleurope.eu : Le sommet de Durban a-t-il été un échec ou un succès dans la lutte contre le changement climatique ?

Dominique Auverlot : Premier résultat incontestable du sommet : la poursuite des accords mondiaux sur le changement climatique. Alors qu'un échec comme à Copenhague eut été catastrophique, Durban aboutit au contraire à une entente entre 194 pays, grâce à l'Afrique du Sud dont il faut féliciter le gouvernement.

Trois points se dégagent. Tout d'abord, la prolongation d'une dynamique internationale : la signature d'un nouvel accord mondial est prévue pour 2015, pour une entrée en vigueur en 2020.

Mécanisme de développement propre (MDP)

Afin de limiter les émissions des pays en voie de développement, le MDP permet aux pays industrialisés de payer pour des projets de réduction d'émissions dans des nations moins riches, en bénéficiant ainsi de crédits pouvant être utilisés pour atteindre leurs propres objectifs d’émissions.


Ensuite, plusieurs pays se sont engagés sur une seconde phase du protocole de Kyoto à partir du 1er janvier 2013 et jusqu'en 2017 "ou" 2020, comme le stipule le texte. Le protocole n'est donc pas abandonné, bien que réduit à quelques acteurs. Cela permet au passage la prolongation de plusieurs mécanismes qui en sont issus, dont le mécanisme de développement propre (MDP), qui devrait inclure d'ici quelques années la capture et le stockage du CO2.

Enfin, un certain nombre de mécanismes issus des accords de Cancún vont être mis en œuvre, tels le Fonds vert pour le climat qui peut désormais appeler un certain nombre de ressources financières, même si l'origine de ces dernières n'est pas explicitée.


Touteleurope.eu : Les ambitions de l'Union européenne ont-elles été satisfaites ?

D.A. : Oui et non. L'Union européenne avait indiqué avant les négociations qu'elle s'engagerait sur une seconde phase du protocole de Kyoto si tous les autres pays cherchaient à mettre au point un accord contraignant. Or le groupe de travail envisagé pour réfléchir sur un nouvel accord en 2015 ne va pas s'engager sur un accord contraignant, et pourtant l'Europe s'est engagée.


Cependant, l'accord marque un certain tournant dans les négociations climatiques, puisque l'Union européenne y a retrouvé son leadership. Le jeudi après-midi de la deuxième semaine l'UE a, dans une déclaration rassemblant près de 120 pays, dont les petits Etats insulaires, les PMA et un certain nombre de pays africains, affiché une volonté commune d'aller vers un accord contraignant à l'horizon 2020.

De plus, elle a réussi à faire bouger les lignes et ébranler l'ensemble des principaux pays opposés à un accord contraignant : Etats-Unis, Chine et Inde. Ainsi, le mandat donné au groupe de travail pour aboutir à un projet d'accord mondial à l'horizon 2015 ne différencie plus les pays développés de ceux en voie de développement : le futur accord devra s'appliquer de la même façon à tous. Ce qui explique la très forte protestation des représentants indien et chinois dans la nuit précédant la fin du Sommet, contrairement au représentant américain qui a commencé à accepter le principe d'un accord contraignant s'il s'appliquait aussi aux pays émergents. La Chine a finalement semblé esquisser l'idée qu'elle pourrait, à terme, admettre un tel accord.

Si les conclusions de Durban peuvent sembler elles-mêmes moyennement satisfaisantes, le "coup de butoir" de l'Europe est parvenu à faire bouger les lignes. Il peut, si l'UE parvient à capitaliser les alliances qu'elle a contractées à Durban, aboutir en 2015 à un rehaussement des objectifs volontaires des pays par rapport à l'accord de Cancun, si ce n'est un accord contraignant. Autant à Copenhague, l'Europe a été isolée face à la Chine, les Etats-Unis et les pays émergents, autant ses pressions, qui me sont apparues très audacieuses voire hors de propos, ont finalement porté leurs fruits.


Touteleurope.eu : Remplacer Kyoto par un accord non contraignant signerait-il l'échec de la lutte contre le changement climatique ?

D.A. : Je crois qu'il faut être pragmatique. Les Etats-Unis ont indiqué qu'ils ne signeraient jamais un nouveau protocole de Kyoto, donc un accord mondial contraignant qui s'impose à tous me semble peu probable. De là l'idée de passer d'une logique "top-down" à une logique "bottom-up", dans laquelle chaque pays prend ses responsabilités par rapport à une menace qui pèse sur l'ensemble de la planète.

Une telle logique comporte évidemment un certain nombre de défauts, dont le risque de passagers clandestins, mais elle peut responsabiliser l'ensemble des pays. Une approche contraignante aurait peut-être été meilleure, mais essayons de tirer le meilleur parti de la logique bottom-up qui semble inéluctable. En l'absence de contrainte, il est alors possible de tolérer des instruments économiques différents selon les zones : des marchés en un endroit, des taxes en un autre, des accords volontaires ailleurs. Cette différenciation permet ainsi des accords sectoriels dans l'industrie, et que chacun s'engage comme il le souhaite dans la lutte contre le changement climatique, mais aussi de mieux définir quels sont les meilleurs instruments économiques au service de cette lutte, afin de les reprendre ensuite dans un accord mondial.

En ce sens, Durban n'est pas une victoire du protocole de Kyoto. Cependant, lors du prochain rendez-vous pris en 2014-2015, on va constater ce que l'on sait déjà, à savoir que les engagements sont insuffisants pour limiter la hausse de la température mondiale à 2°C, un objectif pourtant tout à fait raisonnable. Dès lors, soit un nombre limité de pays s'engage sur un nouvel accord contraignant, soit les principaux pollueurs subiront d'intenses pressions de la part de leurs partenaires et se trouveront contraints de rehausser leurs objectifs volontaires, ce qui est extrêmement positif.


Touteleurope.eu : Comment expliquer le volontarisme de l'Union européenne dans la lutte contre le changement climatique ? Pourquoi les autres régions du monde ne sont-elles pas sur la même ligne ?

D.A. : Il est clair que le gouvernement américain est coincé par son Sénat. Il ne peut pas déposer aujourd'hui de nouvelles lois sur le changement climatique, et la conscience de l'opinion publique américaine sur les dangers du changement climatique est en train de diminuer (environ 20 points en 4 ans), la grande priorité étant bien sûr l'emploi. Le négociateur américain ne pouvait pas aller plus loin que ce qui avait été décidé à Copenhague face au président chinois.

L'Inde est particulièrement consciente de son besoin de développement, dont les effets devraient être particulièrement visibles dans les années 2020 – 2030. La Chine est quant à elle sur une position plus délicate : elle a bien conscience des problèmes de pollution qui se posent aujourd'hui chez elle, et tente de les résoudre de manière assez active, tout en sachant que ses émissions sont liées à sa croissance. Elle veut éviter aujourd'hui d'avoir les mains liées par des objectifs de réduction trop importants, et reste favorable aux engagements volontaires.

A l'inverse, l'opinion publique européenne est très sensible aux questions environnementales et de changement climatique, de là une position certainement plus volontariste des négociateurs européens. L'argument selon lequel cette détermination est la cause d'une politique visant à réduire sa dépendance énergétique me paraît peu pertinent.