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Discours d'Emmanuel Macron sur l'Europe : "le temps où la France propose est revenu"

Actualité 27.09.2017 Jules Lastennet

Mardi 26 septembre, depuis le grand amphithéâtre de la Sorbonne, Emmanuel Macron a prononcé un long discours afin de décliner son projet pour l'Europe. Une profession de foi au cours de laquelle le président a pu de nouveau manifester son engagement européen et sa détermination à réformer l'Union de fond en comble. Pour une "Europe souveraine, unie et démocratique", le chef de l'Etat a réclamé à ses partenaires européens "l'audace de frayer ce chemin".

Emmanuel Macron à la Sorbonne le 26 septembre 2017

Emmanuel Macron à la Sorbonne le 26 septembre 2017 - Crédits : Présidence de la République, S. de la Moissonnière

Après l'Acropole d'Athènes, le 7 septembre, Emmanuel Macron a choisi un autre lieu symbolique chargé d'histoire pour décliner le projet pour l'Europe qu'il entend mener à bien au cours de son quinquennat et au-delà. Mardi 26 septembre, devant un parterre d'étudiants et une poignée de responsables politiques, dont Bruno Le Maire et Nathalie Loiseau, respectivement ministres de l'Economie et des Affaires européennes, le président français s'est ainsi exprimé depuis le grand amphithéâtre de la Sorbonne.

"Je suis venu vous parler d'Europe"

"Je suis venu vous parler d'Europe", a commencé le président. "Encore ? Il va falloir vous y habituer. C'est notre horizon, ce qui nous protège et nous offre un avenir". D'emblée offensif et percutant, le président français, comme à son habitude sur ce sujet, entend défier les forces antieuropéennes qui "exploitent avec cynisme la peur des peuples" et qui "peuvent demain l'emporter".

Pendant plus de 90 minutes, Emmanuel Macron s'est employé à "proposer un projet" et à "lancer un débat", dont il espère que les autres Etats membres se saisiront avec le même enthousiasme. Assumant de ne pas formuler de mesures techniques, le chef de l'Etat a voulu présenter "une vision cohérente et ambitieuse plutôt que de discuter des instruments".

Faisant référence à Jean Monnet et Robert Schuman, qui figurent parmi les principaux "pères fondateurs de l'Europe", le chef de l'Etat n'a en effet pas hésité à recourir au lyrisme et à haranguer le public pour annoncer que "le temps où la France propose" pour faire avancer l'Europe "est revenu". Autrement dit, M. Macron s'est employé hier à replacer la France au centre du jeu européen, s'écartant de fait de ses prédécesseurs dont il a éreinté sans équivoque la frilosité sur ce sujet.

La volonté d'Emmanuel Macron de prendre de la hauteur ne l'a toutefois pas empêché de formuler un grand nombre de propositions précises. Balayant l'ensemble du large spectre de l'action européenne, un imposant train de mesures, de créations et de changements, a ainsi été avancé, en vue de mettre sur pied une Europe "qui protège" davantage et dont la "souveraineté" – notion centrale tout au long du discours – sortirait renforcée. Une orientation conforme à ses promesses de campagne.

Emmanuel Macron à la Sorbonne le 26 septembre 2017 - Crédits : Présidence de la République, S. de la Moissonnière

Protection et souveraineté

Dans le domaine de la sécurité d'abord, M. Macron souhaite "le rapprochement des capacités de renseignement" européennes, ainsi que la mise en place d'une "académie européenne du renseignement" et d'un "parquet européen" pour combattre le terrorisme. L'Europe de la défense, idée aussi ancienne que la construction européenne, est pour lui un horizon atteignable et l'heure doit désormais être à une "force commune d'intervention", à un "budget de défense commun", ainsi qu'à une "doctrine commune pour agir", et ce d'ici le début des années 2020.

Autre chantier prioritaire : le "défi migratoire", qui est appelé à durer. Pour y répondre, explique-t-il, deux leitmotivs doivent guider les Européens : "l'efficacité" et "l'humanité". Efficacité dans l'examen des demandes d'asile, les expulsions des déboutés et la protection des frontières. Et humanité dans l'accueil des migrants, leur intégration, et la solidarité entre les Etats membres. Emmanuel Macron propose par conséquent de créer un "office européen de l'asile" et une "police européenne des frontières". Mais le chef de l'Etat aura fort à faire pour réunir les Européens, aussi divisés qu'intransigeants dans ce domaine.

Emmanuel Macron souhaite également que l'UE accroisse son action à destination de la Méditerranée et de l'Afrique. Cela pourrait passer par la réactivation du projet de taxe sur les transactions financières, discuté depuis des années à Bruxelles, dont les recettes serviraient à financer l'aide au développement. "Je ferai tout pour", a assuré le président.

"J'ai fait mon choix"

En matière de lutte contre le changement climatique également, le chef de l'Etat a profité de son discours à la Sorbonne pour faire des propositions. Parmi celles-ci, l'augmentation du prix du carbone (pour dépasser le seuil des 30 euros la tonne), la création d'une "taxe carbone aux frontières" (pour défendre les entreprises européennes vis-à-vis de leurs concurrentes internationales qui n'ont pas les mêmes normes environnementales à respecter), ainsi que la formalisation d'une véritable Union de l'énergie. "Voulons-nous continuer à produire comme hier ? Ou souhaitons-nous accélérer et devenir les leaders d'un nouveau modèle productif ?", a-t-il ainsi demandé. Avant de trancher : "j'ai fait mon choix".

De la même manière, le président entend rompre avec les anciennes règles en matière de commerce international. Ces dernières, estime-t-il, ont conduit à des "situations absurdes", comme pour l'accord avec le Canada (CETA). "Transparence" ou encore "exigence sociale et environnementale" devront désormais être la norme.

M. Macron souhaite aussi mettre en route une "Europe de l'innovation et de la régulation adaptées au monde numérique". Pour ce faire, une "agence pour l'innovation de rupture" pourrait être créée pour "financer en commun des champs de recherche nouveaux".

Enfin, à en croire le président, c'est également sur le plan social et fiscal que l'UE doit progresser pour devenir plus protectrice. De la révision de la directive sur les travailleurs détachés à l'harmonisation de l'impôt sur les sociétés, en passant par la constitution d'un salaire minimum européen, de nombreux dossiers épineux et souvent anciens vont donc être rouverts. Reconnaissant les obstacles et réticences que ces chantiers suscitent couramment, le président veut croire que des avancées sont possibles car, selon lui, sans "convergence", l'Europe perdra ses peuples.

Avec ce discours et ce vaste catalogue de propositions, énumérées ici de manière non exhaustive, l'ambition d'Emmanuel Macron est d'initier un projet de long terme. Si plusieurs horizons sont évoqués, 2019 et 2024 notamment en tant qu'années des deux prochaines élections européennes, l'objectif général doit être, à en croire le président, de renouveler la confiance et l'adhésion des citoyens dans le projet européen.

Ne plus faire l'Europe "à l'abri des peuples"

Le choix du grand amphithéâtre de la Sorbonne n'est à cet égard pas fortuit. Car pour le chef de l'Etat, la relance du sentiment d'appartenance passera par l'éducation et la culture. "Le ciment le plus fort de l'Union sera toujours la culture et le savoir", a-t-il ainsi déclaré. Emmanuel Macron entend dès lors encore développer le programme Erasmus de manière à ce que "chaque jeune Européen", étudiant ou apprenti, "ait passé au moins 6 mois dans un autre pays européen" (50% d'une classe d'âge dès 2024). En outre, dans l'optique de concurrencer Harvard ou Oxford, M. Macron souhaite constituer des réseaux universitaires européens, qui deviendraient des "lieux d'innovation pédagogique et de recherche d'excellence".

Et la relance de la construction européenne passera également par une "refondation" démocratique. "Nous ne devons plus faire notre Europe à l'abri" des peuples, a-t-il ainsi déclaré. "Nous devons refonder le projet européen par et avec le peuple, avec une exigence démocratique beaucoup plus forte". C'est pourquoi le président français entend mettre en œuvre une autre de ses promesses de campagne, le lancement de "conventions démocratiques" dans tous les Etats membres qui souhaiteront s'associer à la démarche. Celles-ci devraient durer 6 mois, pendant le premier semestre 2018, et mettre en lumière les priorités, préoccupations et désirs des citoyens en vue des élections européennes 2019.

Emmanuel Macron à la Sorbonne le 26 septembre 2017 - Crédits : Présidence de la République, S. de la Moissonnière

Cette échéance électorale pourrait également être l'occasion d'expérimenter le principe des listes transnationales. Cette idée est une nouvelle fois ancienne, mais pourrait se concrétiser à la faveur du Brexit, le départ des eurodéputés britanniques devant libérer 73 sièges au Parlement européen. D'ici 2024, veut croire le chef de l'Etat, c'est même la moitié de l'enceinte de Strasbourg, qui compte 751 membres, qui pourrait être élue de cette manière. "Ce Parlement, la France l'a souvent vu comme la seconde division de la politique nationale", a reconnu Emmanuel Macron. "C'est une faute grave" : il doit au contraire être "le creuset de notre projet européen".

De toute évidence, seul, Emmanuel Macron ne parviendra pas à réaliser la moindre de ces mesures. En atteste la réaction de Jean-Claude Juncker sur Twitter, avant même la fin du discours. Les mots du président ont raisonné comme une douce musique à Bruxelles, qui ne devrait donc pas manquer de le soutenir. "Un discours très européen de mon ami Emmanuel Macron. L'Europe a besoin de courage. Merci pour votre soutien au travail des institutions de l'UE", a ainsi écrit le président de la Commission européenne.

A plusieurs reprises, le chef de l'Etat a en effet salué le travail accompli par l'exécutif européen depuis 2014, année d'entrée en fonctions de l'actuelle Commission Juncker. Qu'il s'agisse de la lutte contre l'optimisation fiscale des multinationales, de la révision de la directive sur les travailleurs détachés, ou encore de la défense de l'Etat de droit dans des pays comme la Pologne et la Hongrie, les positions de Paris et de Bruxellois sont très proches.

"Je n'ai pas la zone euro honteuse"

Mais M. Macron sait parfaitement qu'aucune avancée majeure ne pourra voir le jour sans le soutien des autres chefs d'Etat et de gouvernement, et particulièrement de l'Allemagne. Au cœur de sa stratégie européenne jusqu'à présent, le couple franco-allemand, également largement abordé au cours de ce discours, continuera de l'être. La probable participation du Parti libéral allemand au quatrième gouvernement d'Angela Merkel, reconduite dans ses fonctions le 24 septembre, ne devrait rien changer à l'affaire. Et ce même si cette formation politique est ouvertement hostile à l'approfondissement de l'intégration au sein de la zone euro que le président français souhaite mettre en œuvre.

Sur ce dossier précis, Emmanuel Macron était logiquement très attendu hier. Face à cette complication venue d'Allemagne, le président n'a pas botté en touche. "Je n'ai pas la zone euro honteuse", a-t-il ainsi déclaré – l'une de ses formules les plus marquantes. Ne renonçant pas à l'accroissement du budget ou à la création d'un ministre européen de l'Economie et des Finances, deux éléments qui seront difficile à faire accepter par Berlin, M. Macron a néanmoins tenu à adresser des gages à son principal partenaire. En déclinant l'ensemble des réformes entreprises depuis son élection en mai dernier. En promettant de ne pas vouloir mutualiser les dettes européennes. Et en mettant en avant que l'objectif, en faisant progresser l'Union économique et monétaire, n'est autre que de "réduire le chômage qui frappe encore un jeune sur cinq dans la zone euro".

Le 22 janvier 2018, à l'occasion du 55e anniversaire du traité de l'Elysée, qui avait en 1963 formalisé la réconciliation franco-allemande, Emmanuel Macron souhaite renouveler cet engagement pour "donner une impulsion franco-allemande, décisive et concrète" à cette nouvelle Europe qu'il entend initier.

L'ampleur de ce futur budget européen que M. Macron appelle de ses vœux n'a pas été précisée – on parle de plusieurs centaines de milliards d'euros. "Les ressources de ce budget devront refléter" notre "ambition", s'est-il contenté de dire, prudent. Et il doit servir à combler le besoin d'investissements en Europe, à aider les Etats qui doivent affronter une crise, et à "développer nos biens communs", que sont "la sécurité, la protection face aux migrations, la transition numérique, la transition écologique".

Au fond, pour Emmanuel Macron, s'agissant des affaires économiques et monétaires comme des autres champs de l'action européenne, le moment est venu de "regarder notre époque". "Nous devons convaincre [les citoyens] que les 70 années que nous venons de vivre ne sont pas le fruit du hasard mais d’une volonté inflexible ancrée dans un optimisme sans partage", a-t-il conclu en s'adressant à ses homologues, les invitant à réfléchir "thème par thème", pour mériter la "gratitude", et non le "mépris" des Européens.

L'Initiative européenne d'Emmanuel Macron, dans son intégralité