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Cristian Mungiu, miroir sans concession de la société roumaine

Synthèse 30.11.2016

Les films de Cristian Mungiu (notre photo), réalisateur roumain récompensé de la Palme d'or en 2007, ne sont pas drôles. Ils parlent de la vie quotidienne de son pays et, il l'avoue lui-même, le spectacle ne pousse pas à l'optimisme. Visage important du cinéma européen, cinéaste exigeant et, à sa manière, personnalité engagée, Cristian Mungiu sort son cinquième film en France le 7 décembre : Baccalauréat. L'histoire d'un père prêt à utiliser toutes les ficelles de la corruption pour aider sa fille à intégrer une prestigieuse université étrangère.

Cristian Mungiu

Des films "sur la nature humaine" et donc pas nécessairement "optimistes"

La dictature de Ceausescu (Contes de l'âge d'or, 2009). Un fait divers d'exorcisme sur fond d'intégrisme religieux (Au-delà des collines, 2012). Et maintenant l'omniprésence de la corruption dans la société roumaine (Baccalauréat, 2016). Le réalisateur Cristian Mungiu ne concède rien à ses spectateurs. Ses films, qui abordent des thèmes graves et dont la forme est souvent austère ne sont pas de ceux que l'on diffuse habituellement à la télévision le dimanche soir.

En 2007, dès son deuxième long-métrage, 4 mois, 3 semaines et 2 jours, Cristian Mungiu obtient la très convoitée Palme d'or. L'histoire se déroule en 1987 en Roumanie, peu avant la chute du communisme. On suit le parcours de Gabita, une étudiante qui tombe enceinte et qui, aidée de son amie Ottila, va chercher à avorter dans un pays où c'est un crime. Un coup de maître cinématographique, épuré et sans concession, et qui résume assez bien la carrière du cinéaste.

Image extraite de 4 mois, 3 semaines et 2 jours

Image extraite de 4 mois, 3 semaines et 2 jours, Palme d'or 2007

Dans tous ses films, Cristian Mungiu s'emploie à aborder un sujet de société qui lui paraît prégnant et qui suscite chez lui des interrogations. Son nouveau film, Baccalauréat, en salles le 7 décembre en France, ne déroge pas à cette règle. Il raconte l'histoire d'une jeune et brillante lycéenne, qui va avoir l'opportunité d'aller étudier à Cambridge si elle obtient 18 de moyenne au bac. Agressée physiquement et sexuellement juste avant les épreuves, elle voit sa possibilité de départ s'évanouir. Son père, médecin, tâchera alors d'utiliser tous les moyens à sa disposition, comprendre l'omniprésente corruption qui règne en Roumanie, pour inverser le cours des choses.

Un nouveau coup de projecteur déployant une lumière crue sur l'histoire et le fonctionnement de la société roumaine. Un film qui n'aura "sans doute pas fait grand-chose pour le tourisme" de son pays, comme l'a écrit Le Monde au moment de sa présentation au festival de Cannes en mai dernier. "J'espère bien que ce n'est pas un film seulement sur la Roumanie", se défend toutefois Cristian Mungiu. "Je fais des films sur la nature humaine, sur les dilemmes moraux que les gens peuvent rencontrer dans leur vie", poursuit-il.

Assumant volontiers la dimension universelle de ses œuvres, le cinéaste, que Toute l'Europe a rencontré le 28 novembre lors d'une avant-première de Baccalauréat, précise : "ce que je veux, c'est que les spectateurs découvrent leurs propres besoins avec ce film". Ce dernier "pourra être vu comme un thriller ou une chronique sociale, mais cela restera un film très personnel, parlant de valeurs, de la famille, d'éducation, ou du fait de vieillir".

Toucher le public roumain

Lucide sur la qualité de son travail, terriblement intelligent, aimable et abordable, Cristian Mungiu est l'antithèse du prétentieux. L'œil droit, arborant souvent un léger sourire en coin, habillé simplement de noir, le réalisateur est difficile à décrire. Peu de signes distinctifs pour cet homme sur qui le temps semble glisser : il a 48 ans, mais son visage n'a pas réellement changé depuis ses débuts dans le cinéma en 2002. 

Il ne fait pas non plus partie des cinéastes distants et impénétrables, comme peuvent l'être certaines coqueluches des critiques et des salles d'art et d'essai. Tout sauf méprisant à l'égard du public, qu'il ne ménage pas, Cristian Mungiu est simplement convaincu de faire le cinéma qu'il souhaite. L'audience est très importante pour tous les réalisateurs, assure-t-il. Mais "ça ne m'intéresse pas de changer ma manière de faire pour tourner quelque chose de populaire avec des acteurs très connus" dans le seul but de l'accroître. Ses films "ne sont pas du divertissement pur", reconnaît-il encore, "il y a toujours quelque chose sur quoi réfléchir à la fin".

Devant composer avec des aides au cinéma pour ainsi dire inexistantes en Roumanie, Cristian Mungiu fonctionne, comme la grande majorité des auteurs européens, par le biais de coproductions internationales, en l'occurrence franco-belgo-roumaines. Le réalisateur en a pris son parti et préfère voir le bon côté des choses : tourner avec de petits budgets et choisir ses producteurs lui donnent une grande liberté.

Image extraite de Baccalauréat

Image extraite de Baccalauréat, prix de la mise en scène au festival de Cannes 2016

Il est en revanche davantage ému de la petite taille du "marché" roumain où, hormis les multiplexes, les salles de cinéma ne cessent de disparaître. "Il y a des grandes villes sans cinéma en Roumanie", explique-t-il. Pour toucher ses compatriotes, premiers sujets et publics visés de ses films, il faut donc ruser. Pour Baccalauréat, Cristian Mungiu a choisi de sortir le film en Roumanie le même jour que sa présentation à Cannes, pour profiter du battage médiatique. Egalement producteur, il organise lui-même des projections à travers le pays et est à l'origine d'un festival à Bucarest projetant chaque année depuis 2010 de nombreux films qui ont été en compétition à Cannes. Avec un succès certain puisque 25 000 personnes se sont déplacées cette année du 14 au 23 octobre.

Une Nouvelle Vague dérangeante

A l'écouter, on comprend donc que Cristian Mungiu n'a aucune envie de tourner le dos à la Roumanie. Il a connu le communisme et la dictature pendant 20 ans et n'écarte pas sa responsabilité dans la construction du nouvel ordre politique. Faisant partie de la première génération post-Ceausescu, il est de surcroît un intellectuel. Si selon lui, "le cinéma doit d'abord être bon en tant que cinéma", avant d'avoir éventuellement une dimension sociale, éducative ou politique, et qu'il vient de confier au journal catalan El Periodico craindre que ses films "ne servent à rien", il ne donne pas de signe de lassitude à apporter ses réflexions et questionnements vis-à-vis de son pays.

Contrairement d'ailleurs à d'autres représentants de la "Nouvelle Vague roumaine", à l'heure actuelle très vivace. Egalement en course pour la Palme d'or cette année pour Sieranevada (sorti le 3 août en France), le réalisateur Cristi Puiu explique que le succès du cinéma roumain "remplit de fierté l'orgueil national, mais [les spectateurs] sont déçus et partent avant la fin". Avant de relater l'épisode d'une Roumaine installée à Munich qui lui a violemment fait part de sa "honte" après avoir vu son film qui, selon elle, "détruit l'image" du pays.

C'est en substance ce qu'écrivait Adevarul, quotidien roumain traduit par Courrier international, à la sortie du précédent film de Cristian Mungiu, Au-delà des collines, en 2012. "Le miroir que Cristian Mungiu promène devant nos yeux ne peut pas nous donner un sentiment de bien-être, car notre visage n'a pas un joli reflet". Et le journaliste d'ajouter : "soit on y trouve matière à réflexion, soit on considère que le film est fantasque, menteur. Hélas, les esprits empoisonnés, pas rares chez nous, ont développé un excellent système de défense".

"Quand nous sommes dans un bateau qui est en train de couler, tu peux essayer d'évacuer tes enfants", pourrait aujourd'hui répondre Cristian Mungiu, comme il l'a récemment fait au Guardian, faisant allusion à Baccalauréat dont le père essaie par tous les moyens d'exfiltrer sa fille vers un meilleur destin. "Mais tu ne sauveras pas le bateau", précise ensuite le cinéaste, imperturbable.

 

Par Jules Lastennet

Portrait réalisé en partenariat avec 28'ARTE

L'Européen du mois - 28 minutes