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Crise des réfugiés : quelles marges de manœuvre pour Angela Merkel ?

Actualité 18.09.2015

Le 13 septembre, quelques jours après avoir annoncé l'accueil de plusieurs centaines de milliers de réfugiés, l'Allemagne a réinstauré le contrôle temporaire de ses frontières avec l'Autriche. Une décision contradictoire vue comme un rétropédalage de la part d'Angela Merkel. Incapable de réunir un consensus au niveau européen sur une répartition contraignante des migrants au sein des Etats membres, la chancelière doit également faire face à la frilosité de la CSU, branche bavaroise de son parti, vis-à-vis de son élan d'ouverture. La réunion des dirigeants européens, le 23 septembre, s'annonce par conséquent tendue.

Angela Merkel

La droite allemande se divise

Plus que jamais peut-être depuis son arrivée au pouvoir en 2005, Angela Merkel se trouve sous pression. Alors que les dirigeants européens se distinguent par leur frilosité, pour ne pas dire immobilisme ou mépris, dans la crise des réfugiés qui secoue l'Europe depuis plusieurs mois, la chancelière allemande fut en effet la première à faire un geste significatif en leur faveur, début septembre. Une réponse notamment à deux nouvelles tragédies choquantes qui ont, depuis, fait le tour du monde : la découverte de 70 migrants décédés dans un camion abandonné sur le bord d'une route autrichienne, et l'image d'un jeune Kurde de 3 ans retrouvé mort sur une plage turque. L'Allemagne accueillera plusieurs centaines de milliers de réfugiés, dont la majorité fuit la guerre en Syrie.

Or face à l'afflux massif de réfugiés sur le territoire allemand, arrivant principalement de Hongrie via l'Autriche, Mme Merkel a été contrainte de reprendre temporairement le contrôle des frontières du pays. "L'objectif est de réduire le flot actuel vers l'Allemagne et de revenir à un procédé ordonné des arrivées", a sobrement expliqué Thomas de Maizière, ministre allemand de l'Intérieur. Une décision en accord avec les dispositions des accords de Schengen et justifiée par la pression migratoire d'une ampleur sans précédent. Mais une décision qui sonne également comme un rétropédalage de la part de la chancelière allemande, qui n'aurait pas mesuré les conséquences de son élan d'ouverture.

C'est en tout cas ce que veut croire la CSU – Union chrétienne-sociale – le parti frère de la CDU, formation politique à laquelle appartient Angela Merkel, pour la région de Bavière, qui plus est en première ligne pour l'accueil des réfugiés. En effet, pour Horst Seehofer, président de la CSU, le choix d'accueillir les réfugiés bloqués en Hongrie est "une erreur qui va nous occuper encore longtemps", sans qu'il n'y ait "aucune possibilité de remettre le bouchon sur la bouteille", a-t-il déclaré à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel.

Opposée à Angela Merkel, la CSU a même convié Viktor Orban, Premier ministre hongrois, afin de trouver une solution à la crise des réfugiés. Une initiative tout sauf anodine dans la mesure où la cheffe du gouvernement allemand se trouve en conflit direct avec M. Orban. Figure de proue d'une ligne dure vis-à-vis des migrants, il a ordonné la construction d'un mur de long de la frontière avec la Serbie pour leur barrer la route et a fait passer une loi visant à emprisonner toute personne entrant illégalement sur le territoire hongrois. Des manoeuvres  radicales vis-à-vis desquelles Manfred Weber, membre de la CSU et président du Parti populaire européen, auquel appartient l'ensemble du centre-droit allemand, n'a rien trouvé à redire. "Viktor Orban n'est pas le mouton noir de l'Europe. Il demande que soient respectées les règles de Dublin et de Schengen, de pouvoir protéger sa frontière extérieure avec la Serbie et que les réfugiés sans laissez-passer acceptent de se faire enregistrer. C'est légitime", a-t-il fait valoir.

Infléchir l'intransigeance des pays d'Europe centrale

Ce rapprochement sulfureux, Angela Merkel ne l'a logiquement pas apprécié. Cette dernière, toutefois plus placide que Thomas de Maizière, qui souhaite que soient envisagées des sanctions financières à l'encontre des Etats refusant de prendre part à la relocalisation des réfugiés, s'est contentée d'une déclaration lapidaire, confiée au Frankfurter Allgemeine Zeitung, quotidien conservateur allemand : "si nous devons commencer à nous excuser d'aider des gens en situation de détresse, alors ce n'est plus mon pays". Une manière encore courtoise de rappeler à l'ordre la CSU et de prouver, si cela était nécessaire, sa pugnacité.

D'autant que Mme Merkel peut compter sur le soutien de l'opinion allemande ainsi que du Parti social-démocrate, son partenaire de coalition. D'après les derniers sondages, 61% des Allemands seraient favorables à l'accueil des réfugiés. Une majorité confortable au moment de faire face à une partie de son propre électorat.

Carte comparative : quelle relocalisation des réfugiés en Europe ?

Carte comparative de la relocalisation des réfugiés en Europe, selon le plan élaboré par la Commission européenne

Par ailleurs, sur la scène européenne, la chancelière dispose également de partenaires de poids pour tenter d'infléchir le positionnement intransigeant des Etats réticents à faire preuve de la même solidarité, à savoir les pays membres du groupe de Višegrad – Pologne, République tchèque, Slovaquie et Hongrie – ou encore le Danemark. Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, a en effet présenté le 9 septembre, dans le cadre de son discours sur l'état de l'Union, une stratégie pour la répartition contraignante de 160 000 réfugiés sur le sol européen, selon des critères objectifs et quantifiables, largement approuvée par le Parlement européen. Pour l'application de ce plan, Mme Merkel devrait pouvoir compter sur les gouvernements autrichien, français, ou encore suédois.

Et pour tenter de résoudre cette situation de blocage, à nouveau vérifiée lors de la réunion des ministres européens de l'Intérieur le 14 septembre, Angela Merkel, de concert avec Werner Faymann, chancelier autrichien, a réclamé une rencontre extraordinaire des chefs d'Etat et de gouvernement. Avec l'approbation de Donald Tusk, son président, le Conseil européen se réunira le 23 septembre à Bruxelles, même si l'optimisme ne sera pas de rigueur. Viktor Orban n'entend en effet pas changer de politique et envisage même de bâtir une nouvelle clôture à la frontière hostro-roumaine. Quitte à mettre en danger l'ensemble du système de Schengen, auquel sont pourtant attachés les pays d'Europe centrale. Par conséquent, Frank-Walter Stenmaier, ministre allemand des Affaires étrangères, a indiqué que l'Allemagne pourrait réclamer un "vote à la majorité qualifiée" pour court-circuiter les Etats récalcitrants et enfin apporter une réponse commune à cet enjeu incontournable.

Migrants : l’Europe est-elle en train de refermer ses portes ? Par 28 minutes d'Arte (1'54)